‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 33 sur 80 · SECTION II. — LA VIE DE LA POPULATION OUVRIÈRE · texte numérisé non relu

SECTION II. — LA VIE DE LA POPULATION OUVRIÈRE

A Troyes, certaines rues, comme la rue de la Pierre, la rue Surgale, la rue de la Corterie sont consacrées à la tisseranderie (9). Chaque maison a son atelier souterrain dans lequel les tisserands travaillent assis, au fond d’une cave, chaude en hiver, fraîche en été (10), mais le plus souvent fort humide et mal aérée.

Les ouvriers disposent rarement d'un costume de travail. Arrivés à l'atelier, ils ôtent leur habit pauvre et déguenillé, nouent un tablier, retroussent leurs manches de chemises et se mettent à l'ouvrage (11). Les ouvrières, vêtues de vêtements de teinte grise, qui leur fait donner le nom de grisettes, n'abandonnent pas toute coquetterie et sont parées de bijoux sans valeur, qu’elles sont pourtant souvent obligées de vendre ou d’engager pour payer les frais d'une longue maladie.

Car l’arrêt du travail, nous l’avons déjà signalé à propos des salaires, est une catastrophe, qu'il soit dû au chômage ou à la maladie, Les conditions insalubres de l'atelier, du logement, la nourriture déficiente et aussi l’excès de boisson mettent souvent l'ouvrier dans l’impossibilité de travailler.

Les tisserands, exposés à l'humidité des caves, sont fréquemment atteints de rhumatismes, fièvres putrides, tumeurs froides. Les femmes occupées à la filature du coton « sont exposées à toutes les maladies qu'entraînent » les métiers sédentaires. Quant aux bonnetiers, les mouvements violents et réitérés, par lesquels ils « font jouer leur métier, portent le trouble dans les fonctions de la poitrine, y causent de l'embarras dans la circulation du sang (42). »

Afin de régler ses frais de médecin, d'apothieaire, l'ouvrier est obligé d'emprunter au maître, à ses compagnons

(9) Annuaire de l’Aube, année 1894.

(10) Archives de l’Aube, C 1926.

(11) Cf. A. Babeau, Artisans et Domestiques d'autrefois.

(12) Picard, Topographie médicale de Troyes en 1786. Annales de la Société Académique de l’Aube, année 1873.

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de travail, dont il n'obtient que des sommes qui sont en rapport avec l'apparence de son mobilier (13), le plus souvent aussi modeste que ses conditions d'existence,

L'ouvrier, le compagnon, habite dans les quartiers reculés, dans des rues tristes et sombres, « mal payées quand elles le sont; où les eaux ménagères croupissent, où les immondices s'accumulent. » Il faut escalader des escaliers mal assujettis, au bout de couloirs noirs et étroits, pour accéder à la chambre unique ou aux deux pièces qui servent de logement à toute la famille.

La condition des compagnons logés chez le maître n’est pas meilleure, car ils habitent des taudis ou des mansardes.

Le mobilier, des plus modestes, comprend généralement une armoire ou un coffre, une table de bois blanc ou de chêne, quelques chaises, une médiocre batterie de cuisine, dans laquelle on remarque des couverts d'étain, quelques plats et assiettes de faïence..., un lit qui n’a pas toujours une paillasse.., les murs sont nus ou garnis de grossières estampes...

Ce mobilier qui, s’il n” « annonce pas la misère, n'indique pas non plus l’aisance », constitue le plus souvent la seule fortune du compagnon.

On en voit s’en aller sur les routes, emportant tous leurs biens dans un sac, tel ce compagnon tisserand, arrêté par la maréchaussée parce qu'il avait quitté son maître à Troyes, en violation de ses engagements, Toute sa fortune comprend une culotte de panne rouge, une culotte de toile, deux devants de gilet de coton piqué, un portefeuille, un bonnet de coton, une paire de souliers et une canne de bois à pomme d'ivoire (14).

La condition ouvrière n'est cependant pas toujours si noire ; Babeau nous indique qu’il y a des « degrés dans la pauvreté comme dans la richesse » et que si beaucoup de mobiliers de compagnons valent de 31 à 100 livres, un grand nombre aussi sont estimés de 100 à 200 livres.

(13) Cf. A. Babeau, Artisans et Domestiques d’autrefois. (14) Archives de l’Aube, C 1942.

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La modicité des salaires, l’enchérissement des denrées, contraignent la population, ouvrière à une nourriture modeste, souvent insuffisante. Le pain constitue l'élément de base, du pain bis, souvent de mauvaise qualité (15), que l'on mange trempé dans de l’eau, accompagné de légumes « tels que les choux, les navets, les haricots, les pois secs, cuits tout simplement à l’eau (16). »

On boit de l’eau des puits ou du gros vin, mais on ne se prive pas d’eau-de-vie, païticulièrement avant de commencer la journée de travail (17), et la guinguette, le cabaret constituent une ruine pour la famille de l’ouvrier.

Dans de telles familles, jamais assurées de boucler leur budget, la venue d’un enfant est redoutée, parce qu'elle cause l’immobilisation de la mère et un surcroît de dépenses. Aussi les abandons d’enfants, non seulement de nouveauxnés, mais d'enfants de tous âges, allèrent-ils en augmentant jusqu’à la Révolution. On en compte, à Troyes, une moyenne de 140 par an, entre 1776 et 1789.

Ce sont tous des enfants de la classe ouvrière, fils de tisserands peu payés ou réduits à la misère, que leurs parents abandonnent le cœur déchiré, avec l'espoir qu'ils seront plus heureux que s'ils les avaient gardés (18).

(15) A l’audience tenue au siège de police de Troyes, le 7 novembre 1781, un compagnon tisserand, Antoine Georges, cite devant le lieutenant général de police le sieur Gouley, boulanger ; un expert est nommé pour constater la qualité du pain, savoir : « s’il a été façonné, cuit, suivant les règles de l'art et s’il peut entrer dans le corps humain ». Archives Municipales de Troyes, J 41.

(16) Picard, Topographie médicale de Troyes en 1786. Annales de la Société Académique de l’Aube, année 1873.

(17) J: J. Vernier, ouvrage cité, p. 116.

(18) Emile Chaudron, ouvrage cité, p. 152 et s. Chaudron rapporte le contenu de certains billets fort émouvants qui nous éclairent sur les causes de ces abandons : Je laisse une fille « entre les mains du Seigneur et entre les vôtres, mes très chères sœurs, pour être bien heureuse ». — « Cette jeune fille est née aujourd’hui et naïis pas baptisée. On prie d’y faire à tansion, car l’enfant se porte pas bien. » — « Je vous prie d’en avoir soin, car je soite qui vive. »

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