‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 35 sur 80 · SR A URE · texte numérisé non relu

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La conséquence inévitable fut que les fonds, qui devaient être surtout appliqués aux communications vicinales, furent souvent détournés de leur destination et appliqués à des travaux dont l'exécution n'était utile qu’aux grands propriétaires qui les finançaient (4).

L'initiative privée, à la tête de laquelle le clergé se montra particulièrement actif, créa des bureaux de charité dès 4761. Il en existait un dans chaque paroïîsse, qui était réglementé par l'Evêque de Troyes : ils secouraient les fileurs et fileuses dans la misère, les ouvriers invalides, fournissant à ceux qui manquaient de travail, des outils et du coton (5).

Dans les périodes de crise les plus violentes, un Bureau Général de Charité, organisé par la municipalité, distribuait des secours, mais disparaissaïit dès que la situation redevenait normale.

Tenant compte de l’organisation déjà existante, le procureur-général-syndic de l'Assemblée Administrative du département de l'Aube proposera, le 4 novembre 1790, de généraliser l'établissement d’un bureau de charité de paroisse, qui « serait dépositaire d'une somme affectée pour le bien au soulagement des pauvres malades, ou des pauvres valides sans ouvrage. » L'exécution des décisions de ce bureau, composé du Curé, du Maire et de deux notables, aurait été eonfiée aux femmes charitables de la paroisse.

C'est surtout dans les dix dernières années de l'Ancien Régime, lorsque la détresse devint insupportable, que se multiplient les mesures d'assistance et de bienfaisance.

Pour essayer de soutenir les manufactures, fortement touchées lors de la cerise engendrée par la guerre d'‘'indépendance américaine, l'assemblée des notables de la ville de Troyes se réunit le 1% janvier 1779 et propose un emprunt de 60.000 livres au bénéfice des manufactures « qui donne-

(4) « De grands propriétaires ont bientôt enchaîné les travaux de charité autour de leurs parcs et ont ainsi diverti sur des objets de luxe des fonds qui n’appartenaient qu'à des objets véritablement utiles. » Id.

(6) Emile Chaudron, ouvrage cité, p, 312,

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raient en nantissement des marehandises, pour une valeur égale à peu près à la somme qui leur serait avancée (6). » Ce projet est autorisé par le Conseil d'Etat le 10 janvier

La disette persistante du coton ne permit pas d'en obtenir les résultats attendus, et, au début de l'année 1781, le lieutenant général de police obtient de l'Intendance de Champagne l'ouverture d'ateliers de charité où seront employés « ceux qui ne pourront trouver du coton à filer (7). »

Devant la détresde grandissante de la population, les autorités municipales se trouvent l'année suivante à court de moyens, car l’avance demandée au Trésor Royal est refusée, et on ne peut songer à émettre un nouvel emprunt.

C'est maintenant la totalité de l’industrie troyenne qui se trouve dans le marasme, alors qu'en 1779 seule la draperie, qui en représente environ le dixième, était en souffrance (8). Un grand fabricant de draperies de la ville, le sieur Thomassin, offre de donner du travail aux ouvriers qui en manquent « indépendamment du nombre qu'il entretient déjà par sa fabrique. » Les officiers municipaux qui attribuent à cette offre le refus de l'avance demandée au Trésor Royal, font preuve de mauvais esprit à l'égard du fabricant troyen.

Comme l'initiative de Thomassin est récompensée par des lettres de noblesse, on les voit craindre que « M. Thomassin n'ait promis plus qu'il ne peut tenir et que le ministère n'en soit pour ses lettres de noblesse qu'il s'est un peu trop pressé de faire expédier (9). »

Le fabricant leur inflige un démenti, en embauchant effectivement tous ceux qui se présentent à lui en état de travailler et en payant les enfants 9 sols et les grandes personnes jusqu'à 18.

(6) Archives de l’Aube, E 1144.

(7) Lettre du 4 février 1781 adressée par le lieutenant général de police, Sourdat, à l'intendant de Champagne, Rouillé d’Orfeuil. Archives de l’Aube, C 1924.

(8) Archives de l’Aube, C 1924.

(9) Archives de l’Aube, E 1144.

EN mON

La crise reprend une vigueur encore jamais atteinte à la suite du traité de commerce franco-anglais. Afin de pallier, dans la mesure du possible, à la détresse de l’industrie troyenne et de secourir « quinze mille fabricants, ouvriers, fileurs, fileuses et autres occupés à la fabrication des matières premières, » le Roi fait don de 12.000 livres aux villes manufacturières de la province de Champagne (Troyes, Rethel et Reims), et manifeste le désir que la ville de Troyes bénéficie d’une somme de 8.000 livres, dont 6.800 devront être affectées au Bureau de Charité et 1.200 à l'ouverture d’un atelier de charité.

Le bureau intermédiaire de l’Election de Troyes préconise que ces sommes soient consacrées à la continuation des réparations à effectuer « aux digues nécessaires pour contenir la rivière de Seine dans son lit ordinaire » à Saint- Julien (10),

L'emploi du don royal fut, en définitive, fixé par les membres du Bureau de Charité, pour la plupart marchands, réunis le 4 avril, au palais de l’Evêché. Le résultat de leur décision fut « de faire tomber aux marchands seuls le bénéfice de la fabrication qu'ils firent faire » avec la subvention du Roi. Les fabricants, qui en firent la demande, reçurent des avances pour acheter eux-mêmes les cotons et les chaînes, à charge par eux de restituer le montant de la vente de la pièce faite à l’aide de ces matières premières.

Cette méthode, qui ne pouvait qu’engorger un peu plus la fabrication, ne réussit qu’à secourir 160 personnes environ, alors que d’aussi fortes sommes eussent pu être utilement employées à secourir un grand nombre d'ouvriers. Les fabricants comptèrent les matières premières plus chères qu'ils ne les avaient achetées, ou n’apportèrent pas à la vente des pièces, qui leur était indifférente, toute « l’économie nécessaire », Car on constate que celles-ci « avaient perdu à la vente sur le déboursé, depuis 6 livres jusqu’à 20 livres. »

La plupart des fabricants gardèrent d'ailleurs purement

(10) Archives de l’Aube, C 1926.

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et simplement le montant des avances qui leur avaient été consenties et furent assignés sans aucun résultat par le Bureau de Charité qui perdit ainsi 4.000 livres : « cela n’a produit qu'un ridicule de plus de voir un Bureau de Charité exercer des actions contre les pauvres (11). »

Durant l'hiver 1788-1789, alors que la ville compte plus de 6.000 chômeurs et autant d'ouvriers qui travaillent, mais « ne gagnent pas de quoi manger du pain (12), » l'Evêque et les différents corps de la ville s'entendent pour instituer un Bureau de Charité, destiné à distribuer des secours ; l’Evêque y verse 8.000 livres pour alimenter les bureaux de charité des paroisses.

Le Corps de Ville ouvre trois ateliers de charité où sont employés tous les pauvres munis d’un certificat attestant qu'ils sont « dans la misère et sans ouvrage » : à Saint-Julien. pour élargir le lit de la rivière, « sous les murs de la ville, pour élargir les canaux, » et sur les remparts pour niveler le terrain.

Plus de 1.400 personnes y sont employées durant les mois de février-mars 1789, nécessitant une dépense de 3.300 livres par semaine. La plus grande partie de ces dépenses fut couverte par l'emprunt qui, en mars 1789, se montait à 17.800 livres, quoique « la somme votée par le corps municipal et autorisée par un arrêt du Conseil ne fut que de 8.000 livres (13). »

La Révolution ne devait pas faire preuve d'initiative en matière d'assistance et le système des ateliers de charité continua de fonctionner dans les périodes difficiles, comme sous l'Ancien Régime, sans autre innovation (14).

(i1) Rapport du lieutenant général de police à l’intendant de Champagne (juillet 1788), Archives de l’Aube, C 1926. Le 23 octobre 1788, le Conseil du Commerce avait eu à connaître de la mauvaise répartition des secours par un mémoire des fabricants de toiles et toileries, et des fabricants de sole, laine, fil et coton de Troyes. Le 27 novembre, il examinaïit les « meilleurs modes de distribution à adopter pour les secours à accorder aux ouvriers de Troyes ». Cf. Bonnassieux, ouvrage cité, p. 464.

(12) Archives de l’Aube, C 1909.

(13) Archives de l’Aube, C 1909.

(14) Emile Chaudron, ouvrage cité, p. 332.

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