‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 37 sur 80 · D T0 LES · texte numérisé non relu

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pauvres artisans, sans lesquels nos frères éprouveraient des besôins que nos corps infatigables satisfont et préviennent chaque jour (4). »

A Troyes, comme dans les autres villes du Royaume, un nornbre considérable de brochures furent publiées : toutes se consacrèrent aux problèmes du moment, exprimèrent leur opinion sur l'amélioration ou la transformation des institutions, mais aucune ne s’occüupa dés ouvriers (5).

Lés compagnons bonhetiers de Troyes rédigent pourtant un Cahier, nullement révolutionnaire d’ailleurs, dans léquel ils témoignent de leur attachement à la Monarchie : « Nous voilà donc au moment tant désiré de la nation où il à plu au meilleur des Rois de convoquer tous les ordres, tous les corps de communautés, jusqu'à nous, compagnons, aussi fidèles que petits sujets (6). »

On y trouve des observations communes à beaucoup d’autres cahiers, notamment celles qui concernent l'emploi dés mécaniques, présentées Comme une cause de misère pour la classe ouvrière et de décadence pour la fabrication, le développement de l’industrie à la campagne, la gabelle, le don gratuit.

Les compagnons de tous les métiers, à l’éxclusion des compagnons bonnetiers qui eurent leur cahier spécial, se réunissent, le 9 mars 1789, dans la grandé salle de l’Hôtelde-Ville pour rédiger un cahier dans lequel ils manñifestent leur fidélité au Roi ; ils demandent une plus équitable répartition des charges de l'Etat qui devraient être supportées « par tous les ordres de citoyens de quelque qualité et condition qu'ils soient », la suppression des aides et des gabelles recouvrées avec une trop grande durété, le contrôle

(4) Chassin, Le Génie de la Révolution, cité par Levasseur, 1. VII, ch. vin.

(5) L'une demande la création de quatre ordres dont l’uñ grouperait les compagnons (Lettres des bourgeois dé Troyes à leurs anciens compatriotes et voisins), l’autre est dominée par les questions fiscales (Vœu d’un patriote à l'assemblée des trois ordres du bailliage de Troyes, pat Marcenayÿ, receveur général des fermes). Cf. A. Babeau, Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I.

(6) J. J. Vernier, ouvrage cité, Cahier des Compagnons Bonnetiers,

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de l'exportation des grains, et comme presque tous les cahiers, la destruction des mécaniques : « cette sorte d’invention est admirable, mais préjudiciable en général et désœuvre beaucoup de monde »; de plus, les cotons filés à la mécanique sont incapables de « maintenir la bauté et bonne réputation du commerce français (7). »

Ils signalent encore les inconvénients de l’industrie rurale, et mentionnent l’attitude de certains maîtres, qui renvoient ou menacent de renvoi, depuis que le commerce est tombé, les compagnons qui demandent l’aunage des pièces fabriquées, pour déterminer leur salaire, comme le prescrit un arrêt du Parlement, homologuant une sentence du siège de la police de Troyes.

A part cette observation, les revendications des compagnons se confondent avec celles des maîtres et leurs cahiers ne contiennent aucune remarque particulière qu’on ne trouve dans les cahiers des communautés. Celles-ci, comme l’ensemble du Tiers-Etat urbain, défendent les corporations industrielles et commerciales, tandis que les habitants des campagnes qui ne possèdent pas les mêmes privilèges se prononcent pour la suppression des jurandes et la liberté des métiers.

Chacun défend ses droits et ses intérêts qu'il estime seuls conformes à l'intérêt général, mais aucune voix ne s'élève pour exposer la triste situation de l’ouvrier qui, se voyant fermer l’accès à la maîtrise, se trouve voué à travailler toute sa vie dans des conditions si misérables qu’elles ne lui permettent souvent pas de s'assurer le minimum indispensable à sa subsistance.

Cette indifférence à l'égard de la population laborieuse est d’ailleurs la conséquence d’un état d'esprit que nous retrouvons fréquemment à la fin de l’Ancien Régime.

Certains, tout en déplorant la condition de la classe ouvrière, ne voient pour elle d'autre remède que la résignation : c’est le cas de la théorie chrétienne que nous trou-

(7) J. J. Vernier, ouvrage cité, Cahier des Compagnons d’arts et métiers.

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vons notamment avec M. l'abbé Lambert dans ses « Instructions courtes et familières pour tous les dimanches de l’année, en faveur des pauvres, et particulièrement des gens de la campagne (8). » Il exhorte les ouvriers à ne pas attendre une récompense temporelle des maîtres qu’ils servent « Car Ce sont des Maîtres ingrats qui croyent que tout leur est dû, et qu’ils ne doivent rien. Ne vaut-il pas mieux attendre sa récompense de Dieu que de la recevoir des hommes ? » Les travailleurs doivent continuer à servir avec fidélité même les maîtres qui n’ont aucun égard pour eux, en S’abstenant de toute hardiesse et de toute insolence pour ne pas s’attirer « de mauvais traitemens qu’ils pourroient éviter en se tenant dans la soumission et dans le silence, ce qui convient à leur état. »

D’autres, comme Voltaire et certains philosophes du xvir siècle, prétendent que « la populace qui n’a que ses bras pour vivre (9) » n’est pas susceptible d'intérêt et refusent d'attribuer au travailleur manuel un rôle dans l'administration de l'Etat.

Nous trouvons un autre état d'esprit sous la Révolution, dans un discours prononcé à l’Assemblée Administrative du département de l’Aube qui, tout en reconnaissant qu’il faut « tempérer par une bienfaisante influence la pente du luxe à s’accumuler dans les mêmes mains », cherche à rendre sans objet les revendications des ouvriers en améliorant leur condition.

L'administration doit chercher à modérer « dans les classes inférieures le sentiment de la privation » de telle manière que « la possession de ce qu’on à y rende moins sensible la privation de ce qu’on n’a pas : alors chacun se

(8) Document communiqué par M. Morin.

(9) « Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J'entends par peuple la populace qui n’a que ses bras pour vivre. Je discute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire... Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous fesiez valoir comme moi une terre et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes. » Lettre de Voltaire à M. Damilaville, du 1er avril 1766 (Document communiqué par M. Morin).

contente de sa condition, l’aisance fait pardonner la richesse (10). »

En 1790, au moment où « l'or est tout », où certains individus accumulent des richesses considérables, l’Assemblée Administrative s'inquiète de ce que « l’âme s’affaisse sous l'effort du luxe » ;: « … Chez un peuple où tout atteste les caprices de la frivolité, que devient l'énergie des âmes? Au milieu de toutes ces jouissances que le luxe étale, la vertu seroit un poids trop pénible, que devient-elle encore ?

« Quelques-uns, Messieurs, pourront vous dire que l'or est tout ; que toutes les Nations se le disputent, qu'il construit les flottes, solde les armées, élève les forteresses et que l’or seul fait la force des Etats ; que le commerce l’apporte en échange des fruits de notre terre et de notre industrie et que leurs succès garantissent notre prospérité ; que si l’âme s’affaisse sous l'effort du luxe, la raison d'état commande cette nécessité, que le gouvernement doit transiger avec les vices, et qu'il est contraint de préférer l’opulence à la vertu, comme la politique à la morale, Gardons-nous d’adopter ces lâches maximes (11)... »

C’est un peu l'opinion qu'exprimera Renan, au moment de l'Exposition de 1855. Alors que les saint-simoniens sont convaincus que « le développement de la science et de l’industrie peut et doit apporter aux hommes également le bonheur et la sagesse, amener le rapprochement entre les classes sociales (12), » Renan comprit que le développement industriel dont l'Exposition de 1855 présentait un tableau comiplet, offrait une série de contrastes « dont [le (plus grave était de croire que la civilisation devait suivre la prospérité matérielle et qu’un accroissement du bien-être devait

(10) Discours de J. C. Beugnot, procureur général syndic à la séance du 3 novembre 1790 de l’Assemblée Administrative du département de l’Aube.

(11) Discours de J. C. Beugnot, procureur général syndic à la séance du 3 novembre 1790 de l’Assemblée Administrative du département de l’Aube.

(12) Ed, Dolléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle (Cours de Doctorat : année 1940-1941), p. 401,

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engendrer le progrès moralj alors qu’il n’existe pas de liens entre l’un et l’autre... »

Ces craintes, exprimées à des époques si différentes, de voir « les valeurs humaines essentielles disparaître », et les individus s’écarter « de la pensée de leur vie intérieure », méritaient d’être rapprochées.

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