‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 42 sur 80 · SECTION II, — LA VIE INDUSTRIELLE · texte numérisé non relu

SECTION II, — LA VIE INDUSTRIELLE

8 1%. — Au début du xi1x° siècle.

L'activité industrielle, fortement ébranlée dans les dernières années de l'Ancien Régime par le traité de commerce de 1786, connut bien des vicissitudes durant la première moitié du xix° siècle.

(12) Les communes de l'arrondissement où se trouvent le plus grand nombre de métiers à bonneterie sont : Arcis où on en dénombre 300 ; Aliibaudières, 37 ; Aubeterre, 37 ; Bessy, 45 ; Champigny, 33 ; Chapelle Valon, 73 ; Charnyle-Bachot, 49 ; Chatois, 54; Chauchigny, 78 ; Droupt-le-Petit, 41; Les Grandes Chapelles, 140 ; Méry-sur-Seine, 63 ; Montsuzain, 36 ; Plancy, 102 ; Pouan, 52 ; Rhèges, 30 ; Salons, 93 ; Savières, 42 ; Saint-Mesmin, 44 ; Saint-Oulph, 38 ; Saint-Rémy, 34 ; Sainte-Syre, 42 ; Torcy-le-Grand, 55 ; Vallans-Saint-Georges, 44. Archives de l’Aube M 12 b d.

En 1826, on comptera 2.655 métiers à faire bas, en activité, dans l’arrondissement.

(13) J. Ricommard, ouvrage cité, p. 85.

BRREL Sr à peu

Le souvenir de ce fâcheux traité suscita les alarmes des fabricants et de la population ouvrière, lorsqu’ett l'an X courüt le bruit, pourtant exact, quoique démenti par le Ministre de l'Intérieur, que le Conseil Général de l’Agriculture, des Arts et du Commerce négociait avec l’Angle: terre un traité de commerce « fondé suüf ce priñcipe que les gouvernements français et anglais ne pouvaient subsister en état de paix permanente, si leur commerce restait en état de guerre (14), »

La brièveté de cette alarme, qui ne dura pas plus que la paix d'Amiens, n’empêcha pas la situation industrielle de demeurer assez confuse jusqu'à la fin du Premier Empire. En 1812, les habitants de Romilly, qui se livrent à la fabrication des bas et bonnets, se trouvent dans une situation difficile par suite du manque d'ouvrage ; ceux qui travaillent se plaignent de vendre « leurs marchandises au-dessous du prix de la matière première, de manière qu'ils perdent non seulement toute la main-d'œuvre, c’est-à-dire le prix de la filature et de la fabrication, mais encore une partie de celui de l'achat du coton. » Beaucoup en sont réduits à vivre de la charité publique et de la mendicité de leurs enfants ; la misère est telle qu’on en signale plu- Sieurs qui « ne mangent plus de pain, mais seulement des légumes et des racines. »

Dix-huit mois plus tard, en juin 1813, le Préfet de l'Aube signale au Ministre des Manufactures et du Commerce, la rareté de la main-d'œuvre provoquée par le départ aux armées de tous les hoïnmes valides : « les levées d'hommes enlèvent chaque fois beaucoup d'ouvriers de toute espèce qui ne peuvent se remplacer qu'avec beaucoup de tems » et, dans la seule ville de Troyes on ne trouve que 2.548 ouvriers pour 3.107 métiers à bas.

La guerre, qui n'épargne pas le département, interdit toute fabrication pendant une partie de l’année 1814 et dé nombreux métiers à bas, à tisser, des mécaniques furent

(14) Archives de l’Aube M 12 b d.

Sn

détruits au moment de la campagne de France, notamment. à Artis ét aux environs.

Au début de la Restauration, l’industrie n’a pas encore repris la place qu’elle occupait sous l'Ancien Régime, malgré les efforts déployés sous l’Empire par les pouvoirs publics. Et il lui fallut de nombreuses années pour « remontér toute la pente qu’elle avait descendue pendant la Révolution... pour reconstruire ou rouvrir les ateliers détruits ou fermés, pour ramener au travail une génération que la politique, la guërre ou le chômage en avaient distraite, pour reformer » les capitaux nécessaires (15).

On constaté la création d’un nombre considérable d’entreprises nouvelles qui engendrent une baisse rapide de tous les produits de coton et dont Troyes, qui est un des centres principaux de l’industrie cotonnière, eut particulièrement à souffrir ; de sorte qu’ « au moment où, en France, en 1830, et en Grande-Bretagne, en 1832, la bourgeoïsie industrielle et commerçante prend le pouvoir, la France et la Grande-Bretagne subissent une crise économique qui dure depuis 1825 et se prolongera jusqu’en 1848 (16). »

Afin de remédier à cette situation, Casimir Périer obtient, par la loi du 17 octobre 1830, un prêt de 30 millions au commerce et à l’industrie (17), avancés par la Banque de France. L'Etat accorde, en décembre de la même année, un million aux ateliers de charité, ce qui, ajouté aux dépenses départementales et communales, donne un total de 93 millions, destinés à « soutenir l’industrie et procurer du travail aux ouvriers. »

Le Conseil des Prud'hommes de Troyes, invité par le Préfet de l’Aube à faire des propositions concernant l’emploi d’une part du crédit de deux millions ouvert par le

(15) Levasseur, Histoire des classes ouvrières et de l’industrie en France de 1789 à 1870, 1. III, ch. zu, p. 624.

(16) Edouard Dolléans, Histoire du Mouvement ouvrier, t. I, p: 27.

(17) Levasseur, ouvrage cité, 1. IV, ch, vi, p. 156.

NA Le

Ministre du . Commerce, préconise l'établissement d’une caisse de Secours et de Prévoyance, qui pourrait distribuer 500 francs de crédit à 500 petits fabricants, pour leur permettre d'attendre des jours meilleurs (18). Le ministre ayant exigé, pour donner suite à ce projet, que la ville se charge de la garantie du prêt, le Conseil Municipal déclare que la situation financière n’est pas assez favorable pour qu’il puisse s’autoriser à prendre cet engagement (19).

La Chambre de Commerce, dont les vues semblent s’être un peu limitées au point de vue des manufacturiers, objecte de son côté que « le plus sûr moyen de soulager la classe ouvrière est d'encourager la consommation et de protéger les débouchés des produits de l’industrie (20). »

Le Conseil des Prud'hommes, ne pouvant assurer seul la garantie demandée, se voit dès lors contraint d’abandonner son projet, tout en gardan®$ « la satisfaction de penser qu'il s’est acquitté, en sollicitant des secours pour le soulagement de la classe malheureuse des petits fabricans de cette ville, d’un devoir religieux dont il connaît et apprécie toute l’importance et qu’il ne pouvait négliger sans s'exposer aux reproches publics et à ceux de sa conscience. »

$ 2. — La crise de 1832.

Au début de l’année 1832, l’activité reprend, pour s’arrêter peu de temps après, au moment des événements de Lyon, quoique ceux-ci n'aient provoqué à Troyes, ou dans les environs, aucune réaction directe.

Le tissage du coton, qui se divise en deux branches, l’une consacrée à la confection des doublures, l’autre à la fabrication des pantalons blancs utilisés par l’armée, voit le début d’une crise particulièrement grave, « du fait de l’incertitude dans laquelle le Ministre de la Guerre laisse les

(18) Archives de l'Aube, M 12 à 2.

(19) Rapport du Conseil Municipal de Troyes du 16 décembre 1831. Archives de l’Aube, M 12 «a 2.

(20) Délibération de la Chambre de Commerce de Troyes du 29 décembre 1831. Archives de l’Aube, M 12 d 2.

Sa LIRE

fabricans sur la question de savoir si l’armée continuera à porter le pantalon blanc (21). »

Les ouvriers tisserands sont dans une profonde détresse et les pouvoirs publics, étant donné l'état d’exaspération où se trouve la classe ouvrière, craignent « de ne pouvoir arrêter un torrent prêt à déborder et dont les ravages sont assez indiqués par les malheurs récents d’autres cités industrielles (22). »

La bonneterie souffre de difficultés identiques, les fabricants ne parviennent plus à écouler leurs marchandises, quoiqu'elles aient éprouvé, depuis 18 mois, une baisse de 25 à 30 %.

Les stocks de bonneterie et de tisseranderie, qui s’accumulent dans les magasins, obligent les fabricants à vendre à vil prix et ne leur permettent pas d'augmenter le prix de la main-d'œuvre, fortement diminuée quelque temps auparavant.

« Du travail ou du pain », tel sera bientôt le cri de la classe ouvrière troyenne tout entière (23), qui s’agite et proclame : « qu’elle saura trouver du pain où il y en a, quand le travail lui manquera, signale le nouvel ordre de choses comme la cause de ses souffrances, et déclare dans son délire qu’elle n’épargnera pas les magistrats qui la représentent (24). »

Au même moment, l’apparition du choléra, qui fera à Troyes de sévères ravages, vient encore accroître les souffrances d’une population déjà suffisamment éprouvée. La

(21) Rapport de la Chambre de Commerce de Troyes au Préfet de l’Aube du 12 janvier 1832 ; Archives de l’Aube, M 12 d 2. La décadence de la fabrication des tissus de coton paraît avoir eu aussi pour cause « la prospérité des fabriques de Viller dans l’Alsace, Saint-Quentin, Rouen, Villefranche. ». (Rapport du Conseil de Prud’hommes de Troyes du 18 septembre 1832. Archives de l’Aube, M 12 d 1.)

(22) Rapport de Colomb, président du Conseil de Prud'hommes du 12 janvier 1832. Archives de l’Aube, M 12 d 2. Allusion à l'insurrection de Lyon de novembre 1831, au cours de laquelle les canuts lyonnais, ne pouvant obtenir l'application du tarif accepté par la presque totalité des fabricants, se soulèvent.

(23) Par comble de malchance, les filatures, mues presque toutes par des moteurs hydrauliques, souffrent à la même époque d’une disette d’eau.

(24) Archives de l’Aube, M 12 d 2.

RS as. la. LAS D SL ©. PROS

Page 1