CHAPITRE II
Le Machinisme,
SECTION I, — La RÉVOLUTION TECHNIQUE ET L'INDUSTRIE TROYENNE.
Dans son ensemble, au début du xvm° siècle, la France reste une nation d'artisans et d'ouvriers à domicile, La généralisation de l'emploi des inventions nouvelles a été assez longue et ce n’est que sous la monarchie de Juillet que « la révolution industrielle commencera seulement à faire sentir ses effets (1). »
Dès la fin de la crise révolutionnaire, les chefs des fabriques de Troyes, « mettent en pratique les découvertes incessantes de la mécanique et de la chimie, soit pour simplifier le travail et remplacer les bras que les conscriptions trop fréquentes leur enlevaient, soit pour suppléer aux matières premières qui manquaient souvent (2). »
Les premières années du xix° siècle voient se créer, à Troyes, plusieurs filatures de coton, notamment dans le quartier du temple, munies de « métiers dits mule-jennies » qui, à partir de 1808, utilisent la force motrice hydraulique des petits bras de la Seine qui traversent la ville.
Ce développement de la technique est stimulé par l’Empereur qui escompte pour la France elle-même d'excellents résultats de sa rénovation industrielle, mais qui espère aussi en faire une arme contre la Grande-Bretagne.
Ce n’est pourtant pas encore la grande révolution technique, c’est la période de transition par laquelle on s'y achemine.
Sous la Restauration, l’application des inventions nou-
(1) Doliéans, Histoire du Mouvement Ouvrier, t, I, p. 32, (2) Alexandre Guénin. Troyes et le département de l’Aube de 1789 à 1848. Mémoires de la Société d'Agriculture de lAube. Année 1855.
velles se développe. Les manufacturiers se rendent compte qu'il ne leur faut pas perdre de temps, s’ils ne veulent pas se laisser distancer, et que les établissements qui restent en arrière « ne pourront bientôt plus soutenir la coneurrence des autres fabriques (3), »
Les filatures installées sur les différents bras de la Seine joignent la vapeur à l’utilisation de la force hydraulique. Dupont-Boilletot et Fontaine-Gris, continuant le mouvement imprimé les années précédentes, créent les premiers, vers 1820, d'importantes filatures de coton, l’un à La Moline, l’autre à Barberey,
L'industrie de la draperie continue au contraire à dépérir et les efforts tentés pour la restaurer échouent devant la routine des fabricants qui reculent devant les dépenses indispensables, « La tisseranderie des caves de Troyes ne pouvait plus lutter contre les métiers à tisser et à parer in. troduits en France déjà depuis plusieurs années (4). »
La lbonneterie continue à conserver sensiblement la même organisation du travail et les mêmes caractéristiques de production et ce n’est pas avant 1830 qu'on verra le commencement de l’utilisation de la vapeur. Mais les progrès sont rapides et aboutissent, quelques années plus tard, « à l’automatisation dans une certaine mesure de la fabrication », dans une certaine mesure seulement, car les fabricants se montrent encore sceptiques à l'égard des métiers mécaniques et attendent de pouvoir en juger les résultats (5).
Dès les premières années de la Monarchie de Juillet, la grande industrie passe entre les mains des principaux capitalistes du pays. Ceux qui sont installés sur une ramification de la Seine utilisent la force hydraulique et une ma-
(3) Jury de l'exposition de 1819. Levasseur, ouvrage cité, 1. III, ch. 1v,
É (4) Alexandre Guénin, ouvrage cité, Mémoires Société Agriculture de l'Aube, année 1856.
(5) J, Ricommard, ouvrage cité, p, 54, La transformation complète ne s’opère guère que vers 1860, lorsque les fabricants voient la nécessité de lutter contre la concurrence étrangère.
SONT e co
chine à vapeur auxiliaire, ceux qui se trouvent au centre de la ville emploient la machine à vapeur seule.
C'est notamment le cas des usines de Jaillard et de Meldançon, dans le quartier bas de la ville, et au dehors de celles de La Moline et de Chaïllouet (6).
Certains manufacturiers même, tels Huot, Douine, Fontaine-Gris, Gréau joignent « comme accessoire à leur spécialité, des ateliers de tissage des toiles et des métiers circulaires de bonneterie. »
Le mouvement de concentration entraîne la disparition de plusieurs entreprises : Troyes, qui comptait à la Restauration 34 filatures employant 1.700 ouvriers, n’en compte plus que 16 en 1846 avec 1.900 ouvriers (7). Nous prenons l'exemple de la filature parce que c’est dans cette industrie que la technique nouvelie ayant été utilisée la première, le phénomène de concentration industrielle joue le plus rapidement et de la façon la plus nette.