‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 48 sur 80 · SECTION I. — L'’ATTITUDE DES OUVRIERS · texte numérisé non relu

SECTION I. — L'’ATTITUDE DES OUVRIERS

Le résultat de ces inventions nouvelles et notamment de tous les perfectionnements apportés au métier circulaire, c’est une amélioration de la qualité et de la quantité de fabrication, mais aussi le fait qu’ « un seul surveillant peut diriger 7 ou 8 métiers mûs par l’eau ou par la vapeur, alors qu’autrefois il fallait un ouvrier par métier. »

Le développement des mécaniques, qui ne fut pas d’abord considéré avec défaveur par la classe ouvrière troyenne, ne souleva jusqu’à la fin de la monarchie de Juillet que l’opposition de quelques isolés ; mais au moment des événements de 1848, on constate que les esprits sont nue contre l’utilisation des techniques nouvelles.

A la faveur de l'agitation et du trouble qui s'emparent des autorités, les ouvriers bonnetiers de Romilly-sur-Seine se livrent, les 28 et 29 février 1848, à une manifestation qui reste unique dans le département,

Poussés par la misère, alors que la crise sévit avec une particulière acuité, ils incriminent « les machines et surtout les métiers circulaires (1) » qui diminuent l'emploi de la main-d'œuvre et les réduisent au chômage. Le mécontentement engendre le désordre et pendant deux journées, l'autorité ne peut rétablir l’ordre dans la petite cité : les ouvriers bonnetiers dits compagnons » brisent tous les métiers circulaires, respectant d’ailleurs les propriétés et les meubles des particuliers, sauf chez un fabricant, proprié-

(1) Archives de l'Hôtel de Ville de Troyes, série I,

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taire de métiers circulaires qui, ayant voulu offrir de la résistance, fut maltraité et vit tout brisé chez lui (2).

Les dégâts qui portèrent sur 120 métiers furent évalués à 40.000 francs et furent mis à la charge des habitants de la communauté, conformément à la loi du 10 vendémiaire an IV (3).

Il seraït d’ailleurs possible, à en juger par les témoignages des contemporains, que les ouvriers aient été poussés dans cette œuvre de destruction par les « fabricants au métier français. » Cette supposition est confirmée par le fait que « la garde nationale n’a pas répondu à l'appel qui lui a été fait, parce que la plupart fabricants, les habitants ne désapprouvaient pas la destruction des métiers circulaires (4). »

A Troyes, la même émotion s'empare des esprits et on voit le Comité Républicain mettre en garde la population contre les excès auxquels elle semble devoir se livrer (5).

La révolution de la technique engendre une profonde modification de l’âme de l’ouvrier. Elle abolit en lui toute spontanéité et bien des qualités personnelles : désormais le travail « consiste en l’accomplissement de tâches qui ne s'accordent pas nécessairement avec le jeu spontané des fonctions physiques ou mentales... (6). » La machine réduit l’activité de l’homme « qui n’a plus à donner que ce qu’elle requiert de lui, » Il est mené par elle plus qu’elle n'est

(2) Archives de l'Aube, M,12 b 3.

(3) Bulletin de mars 1870 de la Société Internationale des Etudes Pratiques d'Economie Sociale.

(4) Archives de l’Aube, M 12 b 8.

(5) Voici un fragment de l’affiche apposée à cette occasion par le Comité Républicain : « Frères, les machines et surtout les métiers circulaires n’ont été inventés que pour alléger les fatigues de l’ouvrier et non pour diminuer le nombre des travailleurs : c’est là le vrai but qui a guidé les inventeurs de toutes espèces de mécaniques. Respect donc aux machines !.. Respect à la propriété d'autrui... Tous ceux qui contreviendront à ce que nous vous recommandons seront considérés comme des ennemis de la République. »

(6) Ed. Dolléans, Histoire du Travail et de la Législation industrielle

(Cours de doctorat : année 1940-1941), p. 203.

menée par lui (7), et il ne sent plus l’importañce des foñctions qu'il remplit, Ce sentiment d’amoindrissement, cette conscience de la diminution de sa personnalité sont la cause de la disparition des éléments de joie dans son travail.

Là concentration industriellé, l'augmentation de la dimension des entreprises éloïignent le fabricant, le manufacturier de l’ouvrier, qui ne sé trouve en contact qu'avec l'autorité d’un contremaître et ne se considère plus que comme un élément matériel de l’entreprise, « une machine inerte, » dont le manufacturier se débarrasse, lorsque l’ouvrier ne peut plus travailler, « avec cette indifférence qui fait jéter de côté une mécanique devenue par accident, impropre au service. (8) »

C’est la conscience de cet amoindrissement, de la solitude où il se trouve plongé qui, jointe aux difficuités de la vie quotidienne, incitera plus tard l'ouvrier à chercher ailleurs un appui. « La concentration ouvrière a rapproché et relié entre eux les travailleurs. La souffrance ressentie en commun les unit (9). »

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