CHAPITRE VI
La condition ouvrière.
$ 1%. — Les salaires et le budget familial.
Un élément caractérise toujours la population ouvrière : l'incertitude de la vie quotidienne. Le faible salaire de l’ouvrier le iaisse à la merci de la crise, de la maladie qui l'éloïgnent de l'atelier, ou de la disette qui augmente le prix du pain dans des proportions décourageantes. Et lorsque le chômage coïncide avec la disette, c’est la misère, une détresse effroyable.….
On a fait souvent le reproche à la classe ouvrière de tra- Vailler « au jour le jour sans s'inquiéter du lendemain (1), » mais on peut se demander comment il lui eut été possible de faire autrement.
Les gains d’une famille dont tous les membres travaïllent suffisent juste à assurer sa subsistance, mais sont trop faibles pour lui permettre l'épargne (2), si bien que le budget familial établi avec bien des difficultés se trouve périodiquement détruit par les « intermittences de travail ». Il ne reste plus alors à l’ouvrier que l'espoir de la charité publique, secours provisoire qui ne lui permet pas toujours d’attendre Île rétablissement de sa situation,
Aussi le voit-on, lorsqu'il est atteint par la maladie,
(1) Anner André, Rapport sur les Associations de Secours Mutuels, extrait des Mémoires de la Société d'Agriculture de l’Aube. Année 1849.
(2) Selon Villermé, «la famille. ne subsiste avec ses gains seuls qu’autant que le mari et la femme se portent bien, sont employés pendant toute l’année, n’ont aucun vice et ne supportent d’autre charge que celle de leurs deux enfants en bas âge ». Ed. Dolléans, Histoire du Mouvement ouvrier, t. I, p.19.
« La chemise et les souliers font partie du salaire nécessaire d’un ouvrier anglais ; ils ne font pas partie du salaire nécessaire de l’ouvrier français. » (Adam Smith, cité par Frédéric Passy, lors de la discussion du projet de loi sur la création des syndicats professionnels, Séance de la Chambre des Députés du 16 juin 1883.)
Ne on
tenir jusqu'aux extrêmes limites, afin de retarder le plus possible le moment d'entrer à l'hôpital où il arrive souvent dans un état qui n’admet plus aucun soin (3).
C’est pour remédier à cette détresse que les sociétés de secours mutuels se proposèrent de venir à l’aide des travailleurs arrêtés mar la maladie, la vieillesse... et que des esprits philanthropiques encouragèrent la création et le développement des caisses d'épargne.
Durant toute la première moitié du xvur siècle, les salaires ne varient guère dans la région troyenne : ils restent bas en période de prospérité et n’atteignent pas le minimum: physiologique dès qu’une crise se fait sentir.
A en juger par le salaire de l’ouvrier parisien, il semble que la condition ouvrière ait été meilleure sous l’Empire que pendant le reste de la période qui nous occupe : l’ouvrier mal payé recevait « 1,50 à 2 francs ; l’ouvrier moyen de 3 à 4 francs ; les pius avantagés de 4 à 5 francs (4), » mais il faut tenir compte de la raréfaction de la maind'œuvre masculine et de l’affilux de la monnaie qui entraîne l’enchérissement des prix, durant les conquêtes de l’Empire.
A Troyes, vers 1825, les ouvriers des filatures gagnent 4 fr. 50 environ, les drapiers 1,75, les fabricants de tissus en coton 1,50, alors que le salaire des bonnetiers n’est que de 1 franc seulement, celui des femmes de 50 à 90 centimes et celui des enfants de 50 à 60 centimes (5).
Ces écarts ne se maintiennent pas et varient en cas de crise selon les branches d'industrie. En 1832, au moment où le Ministre de la Guerre prend la décision de ne plus faire porter à l’armée le tissu de coutil croisé, cette industrie se trouve dans une situation fort difficile : l’ouvrier
(3) Mémoires de la Société d’Agriculture de l’Aube. Année 1848.
(4) Germain-Martin, ouvrage cité, p. 299.
(5) Réponses aux questions posées à la Chambre de Commerce de Troyes par le Préfet de l’Aube. Archives de l’Aube, M 12 b d.
tisseur — celui qui trouve encore à s’amployer ! — gagne 90 centimes à 4,20 par jour, alors que le salaire du bonnetier est de 1 à 1 fr. 60, celui de l’ouvrier de filature de 1,15 à 2 francs.
Les ouvriers qui travaillent à petite facon pour les tisserands « ne gagnent pas 40 centimes par jour de douze heures de travail, encore faut-il que cette classe d'ouvriers ait trois métiers à servir constamment » ; beaucoup d’autres, « quoique travaillant à ce qu’on appelle la grande facon, ne gagnent pas soixante-quinze centimes en quatorze heures de travaii (6). »
Il ne nous est pas facile d'évaluer le taux des salaires dans les campagnes, puisque le régime de l’industrie est celui de l'atelier familial, mais dans les deux établissements industriels du département, nous constatons que les salaires restent égaux, sinon supérieurs à ceux du chef-lieu de département.
En 1837, si le fileur troyen gagne toujours de 1,50 à 2 francs, l’ouvrier de la filature de Lenclos, près de Barsur-Seine, qui travaille à la tâche, gagne 2 francs par jour, et célui de la filature d’Arcis, 2 francs à 2 fr. 25 par jour.
Etant donnée l’évolution du pouvoir d'achat de la monnaie, ces chiffres ne donneraient aucune idée, si nous n’avions recours aux imercuriales pour disposer d’un terme de comparaison. Bien que le prix des denrées de première nécessité éprouve de très grandes variations, que le taux des salaires ne reste pas stable et varie même considérablement entre les professions à un instant donné, nous élablirons une moyenne, sur laquelle nous ferons porter notre étude, à une époque déterminée, l’année 1847, par exemple.
Le gain journalier de l’homme est de 1,50 à 1,75, celui de la femme et des enfants de 0,50 à 0,60 (7). Pour la même année, le prix moyen du kilog de pain blanc est de
(6) Rapport du 12 janvier 1832 adressé par le Président du Conseil des Prud’hommes au Préfet de l'Aube. Archives de l’Aube, M 12 d 2.
(7) La moyenne des salaires, pour l’année 1847, est la suivante : tisseurs en laine : 1, 75 ; tisseurs en coton : 1 à 1,25 ; bonnetiers (hommes) : 1,25 à 1, 50 ; bonnetiers (femmes) : 0, 50 à 0, 60 ; fileurs : 2, 50 ; fileuses : 1, Hot enfants : 0, 50 à 0, 60, Archives de l’Aube, M 12 à 2.