‹ Les ouvriers du textile dans la Champagne troyenne: 1730-1852Chapitre 65 sur 80 · RON ENS · texte numérisé non relu

RON ENS

Nous avons insisté sur cette émeute parce qu'elle traduit bien l'esprit de la population troyenne de l’époque et ses tendances à la veille de la Révolution de 1848.

Si l'avènement de la République est accueilli avec enthousiasme par la majorité de la population troyenne, les journées des 27 et 28 février voient des manifestations bruyantes maïs sans fâcheux résultat. La seule source d’inquiétude vient de la « réunion de plus de 100 condamnés libérés en surveillance dont le plus grand nombre n’exerce aucune profession (6). » La municipalité troyenne rend hommage « aux ouvriers troyens qui, dans ces moments d’enthousiasme populaire, n’ont pas cessé de se montrer comme de bons citoyens et animés du meilleur esprit! (7) » |

Quelques ouvriers du département, sur l'initiative de N. Laffrat, imprimeur, élément actif de la classe ouvrière connu pour ses idées républicaines (8), lancent une adresse aux membres du Gouvernement provisoire, Après avoir évoqué les journées de 1830, ils proclament que « s'ils se consolent des regrets amers qu’ils éprouvent à la pensée de tout le sang versé tant de fois pour la défense de la liberté et de leurs droits naturels, c’est. qu’ils ont l’intime conviction qu'aujourd'hui la dernière révolution faite par le peuple restera enfin faite pour le peuple (9). »

Les réunions des clubs sont, certes, assez houleuses (10), notamment celles du Club de l’écurie, rue du Cheval-Rouge,

(6) Rapport du Commissaire de Police de Troyes au Directeur de la Sûreté générale (22 mars 1848). Archives de l'Hôtel de Ville de Troyes, Ans Eu de la Municipalité de Troyes aux citoyens de cette ville (février 1848). Archives de l’Hôtel de Ville de Troyes, série I.

(8) Nicolas Laffrat, né à Troyes, le 13 brumaire an IX, décédé le 23 avril 1870. Prote d’imprimerie, propagateur des sociétés de secours mutuels (voir ci-dessous chapitre vx), N. Laffrat était en relations avec Ledru- Rollin, Louis Blanc, Crevat, Lépine, Blanqui (cf. Archives du fonds correctionnel départemental de l’Aube).

(9) L’Aube, Journal des Intérêts de la Champagne, N° des 9-10 avril 1848. Archives de l'Aube.

(10) Outre le club de l'écurie, les clubs les plus importants furent : le cercle de Troyes, fondé le 11 février 1848. Il avait son siège Grand’rue, dans la maison d’un sieur Roussin et comptait une centaine de membres recrutés parmi les avocats, les professeurs, les officiers ministériels, les industriels. — La Solidarité républicaine, association pour le développement des droits et des intérêts de la démocratie. Siège à Paris. But : réunir les citoyens de tous les départements. Tendance socialiste ; elle était en liaison

dont Laffrat est un des animateurs, mais la ville reste exempte sinon d’agitation du moins d’excès regrettables.

En avril 1848 se déclenche pourtant une émeute, dont les mobiles restent assez obscurs. Le 28 février 1848, le citoyen Crevat, commissaire du Gouvernement, se trouvant en opposition avec la garde nationale, l'avait dissoute purement et simplement, et avait déclaré dans la grande salle de l’Hôtel-de-Ville, en présence d’une foule considérable : « Nous allons régénérer la garde nationale, nous jetterons 3.000 prolétaires dans ses rangs. »

Le 10 avril, tandis que les gardes nationaux se réunissent à l’Hôtel-de-Ville pour élire un colonel et un lieutenantcolonel, les ouvriers enfoncent les portes du parc d'artillerie et s'emparent des pièces de canon de la garde nationale. Des bagarres assez violentes s’ensuivirent, au cours desquelles le citoyen Crevat fut sévèrement malmené. L'agitation fut brève, car le 12, gardes nationaux et ouvriers fraternisent ; les rapports de police expliquent la surexcitation des ouvriers par le bruit, propagé par des gens mal intentionnés « qu'il y avait ici des blancs, des chouans, que c'était une Vendée (11). »

Cependant le 15 avril, Portalis, procureur général de la Cour d'Appel de Paris, et Arago, commissaire extraordinaire, vinrent à Troyes enquêter sur ces troubles, vite apaisés et qui n’eurent pas de suite (12).

avec Crevat, commissaire du Gouvernement. Cette société qui était dirigée par Jacquin, fabricant de Bonneterie, était secrète et ses réunions occultes. Archives de l’Hôtel de Ville de Troyes, série I.

(11) Cf. Rapports de Police, Archives de l’Hôtel de Ville de Troyes, série I.

(12) Archives de l'Hôtel de Ville de Troyes, série I. Il semble que la personnalité de Crevat, qui suscita l’hostilité d’une grande partie de la population, ne fut pas étrangère à cette émeute. Une étude approfondie nous entraînerait trop loin, mais le lecteur pourra consulter utilement « La République de 1848 à Troyes », Bibliothèque de la ville de Troyes, cabinet local, n° 12.330. Au sujet du rôle et de l'influence de Crevat sur le mouvement républicain à Troyes, une lettre anonyme du 13 avril 1849 adressée au Conseil municipal de Troyes indique que depuis l’arrivée de Crevat et Labosse, en qualité de Commissaires du Gouvernement, « des clubs se sont ouverts ; Crevat et les siens y vociféraient, y prêchaient du désordre, et depuis ces jours néfastes, la plupart des travailleurs de la ville de Troyes, et beaucoup aussi de la classe moyenne », ont conservé un esprit révolutionnaire. (Archives de l’Hôtel de Ville, série I.)

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