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Betsy R***, leur quatrième fille, néo à Sheffield

RELIGION ET HABITUDES MORALES

L'ouvrier, élevé en Irlande dans une famille catholique peu fervente, vit dans l'indifférence religieuse et ne prend aucune part aux exercices du culte. La femme, élevée dans la religion m. 21

3Î2I cil. VII. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE DE SHEFFIELD.

anglicane, et dénuée également de ferveur religieuse, a cependant été conduite, en dehors de tout esprit de prosélytisme et par suite de l'insouciance de son mari, à faire instruire ses enfants sous rinfluence du clergé anglican. Les deux époux ont des mœurs douces et régulières ; ils se préoccupent moins que la plupart des ouvriers anglais de se procurer une nourriture substantielle : ils n'usent en particulier des boissons fermentées qu'avec une extrême modération ; et ils se résignent souvent, en partie par esprit de tempérance, en partie par nécessité, à ne boire que de Teau pendant leurs repas. Imprévoyants, comme les familles de même condition le sont pour la plupart, ils élèvent toujours leurs dépenses au niveau de leurs recettes, sauf à souffrir avec résignation les privations qu'impose le ralentissement des travaux de la fabrique. Ils voient, sans esprit de haine ou d'envie, le bien-être dont jouissent les classes plus élevées dans la hiérarchie sociale. Endettés envers le propriétaire de leur habitation depuis la crise commerciale qui a sévi de 1847 à 1849, ils parlent avec reconnaissance de la générosité avec laquelle celui-ci a consenti à leur faire crédit. Depuis le rétablissement de la prospérité ils s'appliquent, avec une ponctualité rigoureuse, à solder le courant et les arrérages du loyer.

HYGIÈNE ET SERVICE DE SANTÉ

Le lieu qu'habite la famille est salubre, bien qu'un peu humide. L'ouvrier, d'un tempérament lymphatique et d'une constitution faible en apparence, jouit cependant d'une bonne santé. La femme souffre d'une affection de poitrine; elle a éprouvé, depuis l'époque de son mariage, plusieurs maladies graves. Ses enfants ont tous une santé faible ; trois d'entre eux ont succombé. Les cinq qui survivent ont subi de fréquentes maladies. Les parents des deux époux, sauf la mère de la femme, sont morts dans un âge peu avancé; cependant ils ont eu quinze enfants, qui sont tous vivants aujourd'hui. L'ouvrier s'assure

les secours de la médecine et de la pharmacie en versant 0',5i par semaine à Tune des associations mutuelles organisées dans ce but (20). La femme et les enfants, en cas de maladie, doivent s'adresser à un médecin : celui-ci perçoit toujours le prix de sa consultation en faisant délivrer un certain nombre de médicaments chez un pharmacien, son associé. Lorsque la maladie est plus grave, le médecin se déplace et fournit directement les médicaments. La dernière maladie de la mère de famille a duré cinq semaines ; elle a donné lieu à dix-huit visites de médecin, qui ont été rétribuées, y compris les médicaments, 33^75.

RANG DE LA FAMILLE

Les ouvriers de Sheffield comprennent deux types prmcipaux : les salariés à la journée, exécutant tous les travaux qui n'exigent que de la force brute, et les salariés à la tâche, exerçant les professions spéciales qui ne s'acquièrent que par un apprentissage plus ou moins long. Ces derniers, lorsqu'ils ont l'esprit de prévoyance et d'épargne, étendent peu à peu le cercle de leurs entreprises ; ils deviennent chefs de métier et forment une classe intermédiaire entre les salariés proprement dits et les chefs d'industrie. L'ouvrier décrit dans la présente monographie, étant dénué de ces qualités, mais pourvu d'une certaine habileté manuelle, reste dans la catégorie des salariés à la tâche.

moyen» d'exUitenee de la famille.

PROPRIÉTl^S.

( Mobilier et vêtements non compris).

Immeubles et argent 0^ 00

Loin de pouvoir acquérir des immeubles ou de placer de

324 CFI. vu. — COUTELIRR DE LA FABRIQUE URBAINE DE SHEFFIELD.

l'argent à intérêt, la famille a contracté envers le propriétaire de la maison qu'elle habite une dette qui s'élevait à 275^ 00 à la fin de la crise commerciale de 18i9, et qui se trouve maintenant réduite à 237^00.

Animaux domestiques entretenus toute l'année.. 23 ^ 75

5 poules, 1 coq avec 12 élèves environ, 23^ 75.

La famille n'a pas assez de ressources pour entretenir un animal produisant le lait nécessaire à la consommation domestique.

Animaux domestiques entretenus seulement une partie de l'année 12^ 83

2 porcs (entretenus de septembre à la fin de décembre) ; depuis l'acquisition faite à crédit au prix de 56^00 la valeur de ces animaux s'est accrue de 44^00. Cette valeur équivaut à la possession permanente d'un capital de 12^ 83.

Matériel spécial des travaux et industries 94^ 96

1° Pour la profession de coutelier» — Établi, étaux, meules, tours, limes, fleurets, etc. 62' 50.

2° Pour la culture du jardm-verger. — Bêches, pelles, râteaux, arrosoirs, etc. 10^00.

3" Pour la préparation d'une boisson fermentée dite Pop (16, E). — Bouteilles (108 pièces) et ustensiles divers, 22^46.

Droit éventuel aux allocations d'une caisse d'assurances mutuelles, garantissant à l'ouvrier des secours médicaux en cas de maladie 0^ 00

Valeur totale des propriétés. . . . i31 ^ 5i

subventions.

Le système des engagements momentanés, qui domine à Sheffield comme dans les autres parties de l'Angleterre, exclut naturellement le régime des subventions permanentes accordées indépendamment des salaires. L'ouvrier ne jouit donc que de subventions accidentelles. Telles sont : la confection de vêtements, exécutée à titre gratuit par les parentes chez lesquelles est placée

la fille aînée (2) ; la remise de l'intérêt qui pourrait être exigé par le propriétaire de l'habitation pour les arrérages du loyer.

TRAVALX ET INDUSTRIES.

Travaux de l'ouvrier. — Le travail principal de l'ouvrier, le montage des couteaux de table, est une des nombreuses subdivisions du travail de la coutellerie. Ce métier, rétribué à la tâche, consiste en trois opérations successives : façonner les manches que le négociant, chef d'industrie, livre à Tétat brut ; façonner les viroles ; assembler le tout avec des lames que le chef d'industrie a fait fabriquer dans d'autres ateliers. Le travail secondaire comprend surtout la culture d'un jardin- verger dépendant de l'habitation : c'est une récréation inspirée par les souvenirs du lieu natal (2), autant qu'un travail proprement dit. En outre, l'ouvrier prend part aux travaux de ménage en achetant les aliments et les provisions nécessaires à la famille : il trouve encore dans cette occupation, habituelle chez les ouvriers anglais, une diversion utile au travail sédentaire de la coutellerie.

Travaux de la femme. — Le travail principal comprend les travaux de ménage et particulièrement les soins qu'exigent les jeunes enfants. Les travaux secondaires ont pour objet l'engraissement des porcs, l'entretien des volailles et la préparation d'une boisson fermentée appelée Pop (16, e) ; celle-ci est vendue en bouteilles, pendant l'été, aux habitants de la ville qui viennent se promener dans la banlieue.

Travaux des enfants. — La fille aînée, placée en qualité de couturière chez sa grand' mère et une tante, se suffit à ellemême. Elle n'est plus à la charge de la famille; mais son travail n'est point rétribué; et elle n'apporte aucun contingent au budget des recettes. Trois enfants suivent régulièrement l'école; le dernier enfant exige encore les soins continuels de la mère.

Industries entreprises par la famille. — Ces industries, implicitement désignées par l'énumération précédente, comprennent les spéculations faites par l'ouvrier sur le travail de coutellerie, en ce qui concerne la substitution du travail à la tâche au travail à la journée, les fournitures de matières et Ten-^ gagement d'un apprenti, la culture du jardin-verger. 11 faut y joindre l'entretien et l'élevage des volailles, l'engraissement des porcs et la préparation du Pop.

L'exploitation agricole est une sorte de tradition de famille pour l'ouvrier issu, en Irlande, d'un petit tenancier rural. Toute restreinte qu'elle est, cette exploitation doit être considérée comme une exception dans la condition habituelle des ouvriers de Sheffield. Ceux-ci vivent exclusivement, pour la plupart, du travail industriel auquel ils sont voués; et ils sont inhabiles à toute autre occupation.

C'est ici le lieu d'ajouter que les chefs d'industrie sont peu disposés, en Angleterre, à encourager, chez leurs ouvriers, l'exercice des industries domestiques. Quelques-uns croient même avoir intérêt à les interdire, sauf à donner par compensation à leurs ouvriers un surcroît de salaire (viii, 17).

nioile d'exîsteuee de la Cniiiille.

ALIMENTS ET REPAS

La nourriture de la famille a pour bases principales la farine de froment, la viande de boucherie, la viande de porc, les pommes de terre, le thé, le café, le sucre et la bière. La famille fait régulièrement quatre repas, savoir :

Déjeuner (8 heures du matin) : thé avec sucre et lait, et avec pain et beurre. Le thé est souvent remplacé par le café.

Dîner (midi) : viande rôtie ou frite dans la poêle, avec pain et pommes de terre bouillies. Le dîner le plus agréable à la famille comprend un rôti de bœuf et un pudding, composé de

farine, de lait et d'œufs, cuit au-dessous du rôti, avec le jus et la graisse qui en tombent.

Goûter (4 heures) : thé avec sucre et lait, et avec pain et beurre.

Souper (8 heures) : pour l'ouvrier, lait froid avec pain ; pour la femme, mélange chaud de lait et d'eau, épaissi par un peu de farine d'avoine ; pour les enfants, pain et beurre.

L'eau est la principale boisson de la famille : on y joint de temps en temps : pendant l'hiver, la bière forte dite Porter; pendant Tété, deux boissons gazeuses rafraîchissantes , dites Pop (i6, e) et Treaclebeer (i6, g), préparées dans le ménage.

HABITATION, MOBILIE|l ET VÊTEMENTS.

La famille habite dans la banlieue de Sheffîeld, à 150 mètres du point où les maisons commencent à s'agglomérer, une petite maison attenant à un jardin potager contigu à la rivière Sheaf. La maison comprend, au rez-de-chaussée, une première pièce (Kitchen), où se trouve tout le mobilier d'une cuisine, sauf le foyer; et une seconde pièce (Parlor), où se tient ordinairement la mère de famille avec ses enfants, et dans laquelle se prennent les repas. Le foyer, très-bien disposé, sert à la fois au chauffage du Parlor et à la cuisson des aliments. Cette combinaison, peu usitée sur le Continent, est celle qui concilie le mieux l'économie de temps et la propreté. Au premier étage se trouvent deux chambres à coucher, l'une pour les parents et les quatre enfants, l'autre, qui peut être louée en garni, mais qui est ici conservée pour les parents venant, de loin en loin, visiter la famille. Le jardin, deux petites cours et l'étable des porcs occupent une surface d'environ 3% 5. Le tout est pris à loyer à raison de l\ francs par semaine. Mais , pour combler un arriéré de 237 francs, la famille, quand le travail ne manque pas, porte à 5 francs son payement hebdomadaire.

Indépendamment de sa maison d'habitation, l'ouvrier est obligé de louer dans l'intérieur de la ville, moyennant 375 par

semaine, un atelier, composé de deux petites pièces, dans un groupe considérable de bâtiments, où 200 meules environ, propres à l'aiguisage des lames et au montage des objets de coutellerie, sont mises en mouvement par une machine à vapeur dont la force se transmet au loin au moyen d'arbres de couche et de courroies. Beaucoup de temps est perdu en raison de la nécessité où se trouve l'ouvrier de venir prendre les repas à la maison, à 1 kilomètre environ de l'atelier.

Meubles : entretenus dans un état médiocre de propreté 201^ 20

i'* Lits. — 1 lit garni de rideaux, pour les deux époux, 20^ 00; — 2 autres lits, 20^00. — Total, 40^00.

2° Mobilier. — 3 tables, 30^00 ; — 8 chaises et fauteuils, 20^00; — 1 sopha en crin, 20'' 00; — 2 armoires et commodes, 28^70; — 1 dressoir (buffet), 37^50; — 1 horloge à poids, 7f 50 ; — meubles divers, 17^ 50. — Total, 161^20.

Ustensiles 149^ 39

l** Pour le service de V alimentation. — 1 bouilloire pour thé, en métal, 3M3; — 2 grands chaudrons en fonte, 11^25; — 3 casseroles en fer brut ou étamé, 5^00; — poêles en fer battu, 2^08; — 12 pots, 1^25; — 2 grands plats (pour rôti), 2^50; — 18 assiettes, 2^50; —1 théière et 1 cafetière, 5^2; — 12 tasses à thé, S'OO; — 7 verres, 3^75; — 12 couteaux et fourchettes, 3^ 75; — 6 cuillers en fer étamé, 2^50. — Total, 47^83.

2" Dépendant du foyer. — 1 pelle à charbon, 1 ringard, 1 pincette, 1^ 56 ; — 1 gardefeu, 5^00. — Total, 6^56.

3° Pour usages divers. — 2 chandeliers en laiton, 2^50; — 1 lavoir, l'25; — balais, brosses, etc., 2^75; — seaux, cuves, etc., 8^50; — 20 cages à oiseaux, 50^00. — Total, 65^00.

Linge de ménage : peu abondant et trop rarement renouvelé , 21^ 25

6 paires de draps de lit, 16^25 ; —6 serviettes en coton, 5^00.

VÊTEMENTS : ils sout achetés en grande partie à la friperie et témoignent d'un état habituel de pénurie. La valeur est à peu près égale k la dépense annuelle 187' 50

1" VÊTEMENTS DE l'OUVRIER, 75' 00.

Valeuu totale du mobilier et des vêtements.. 5W 34

S ii.

RÉCRÉATIONS

L'ouvrier se procure, par ralimentation de chaque jour, toutes les satisfactions que comportent ses ressources. Pour le reste, il a conservé les habitudes frugales du foyer paternel (2) : il ne s'adonne, par récréation, ni aux spiritueux, ni aux narcotiques, ni à aucune distraction prise en dehors du ménage. La tendance qui pousse tous les hommes à faire une diversion quelconque aux travaux ordinaires se trouve satisfaite chez lui par la possession de i pigeons et d'une douzaine de serins. Tout le temps qui n'est point absorbé par le travail se trouve consacré aux soins que ces animaux exigent : leur nourriture et l'entretien des cages représentent une dépense annuelle de 50 francs. La femme ne prend aucune récréation spéciale autre que les visites faites à ses parents, en compagnie de ses enfants : sa principale jouissance est de les habiller, à l'occasion de ces visites, aussi proprement que le comportent les ressources restant disponibles, après qu'il a été pourvu aux besoins les plus urgents. Les enfants se récréent avec quelques joujoux façonnés par le père ou achetés de loin en loin.

La principale récréation dont jouissent en commun tous les membres de la famille est un repas plus recherché et plus copieux qu'à l'ordinaire, pris à l'occasion de la fête de Noël. Les autres récréations communes sont quelques promenades aux deux foires de Sheffield, pendant lesquelles la famille fait une dépense trèsmodérée pour achats de comestibles, de joujoux et de quelques objets de toilette ou de mobilier.

La famille a cru s'imposer un lourd sacrifice en consacrant chaque année 50 fr. à l'amortissement de sa dette (10); et cependant elle emploie la même somme à l'entretien de ses cages d'oiseaux. Ce fait mesure l'importance attachée par la famille à un spectacle qui égaie le foyer domestique.

330 cil. VII. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URDAINE DE SIIEFFIELD,

Histoire de la faiiiillc.

PHASES PlllNCIPALES DE l'eXISTENCE.

Le développement de la population urbaine ne peut suivre les progrès de la fabrique de Sheffîeld : les ouvriers nécessaires à cette fabrique se recrutent donc incessamment dans les campagnes du Yorkshire et dans toutes les régions du Royaume- Uni, en Irlande, par exemple, où la population s'accroît plus rapidement que les moyens de travail. Sous ce rapport, et à ne considérer que le montant du salaire, les aciéries de Sheffîeld, comme tous les foyers industriels de la Grande-Bretagne, tendent incessamment à élever la condition des ouvriers ruraux. Ces derniers, toutefois, en s'engageant dans la fabrique, doivent d'abord se contenter des travaux qui n'exigent guère qu'un déploiement de force brute. Ils ne sont admis que par exception dans les professions spéciales : la coutume locale et les règlements des Unions (21) n'accordent cette faveur qu'à leurs enfants. Il faut donc la durée entière d'une génération pour que les ouvriers étrangers à la localité puissent s'élever de la condition de salariés à la journée à celle de salariés à la tâche. Tout progrès ultérieur de la famille est ensuite subordonné au développement de sa moralité et de sa prévoyance.

L'ouvrier que concerne spécialement la présente monographie fut placé de bonne heure à Dublin (Irlande), chez un oncle, fabricant de brosses. Ce dernier vint, peu de temps après, exercer à Sheffîeld la même profession, en y transportant son neveu et cinq enfants, encore tous vivants aujourd'hui. Depuis la mort de cet oncle, survenue il y a il ans, trois garçons se sont établis comme brossiers et ont épousé deux Irlandaises et une Anglaise : deux filles ont épousé des Irlandais, l'un fabricant dj peignes, l'autre marchand d'outils d'acier et de coutellerie, et parcourant,

pour exercer ce métier, les principales foires du Yorkshire et des comtés voisins. Seul de cette famille, l'ouvrier décrit dans la présente monographie est parvenu à se faire admettre comme apprenti dans le corps d'élat des couteliers. Après avoir servi en cette qualité pendant 4 ans chez un maître, avec lequel il était lié par un contrat passé devant un officier public {Attorney), le jeune homme, devenu ouvrier, a travaillé à ses pièces chez un petit fabricant, qui employait 6 ouvriers et traitait, pour des commandes assez importantes, avec des négociants exploitant le commerce d'exportation. Dans l'année qui a précédé son mariage, l'ouvrier, alors âgé de 20 ans, s'est établi comme tâcheron et il a commencé à traiter lui-même directement avec les négociants exportateurs. Moyennant un prix fixé de gré à gré avec ces derniers, il se charge de monter les couteaux dont les lames lui sont remises en même temps que les matières brutes servant à la confection des manches et des viioles. Ses profits seraient plus considérables, si, d'une part, il possédait le petit capital nécessaire pour faire confectionner lui-même, à ses propres frais, les matières premières de son industrie, et, de l'autre, s'il pouvait prendre chez lui un apprenti qui, dans les circonstances ordinaires, lui assurerait par semaine un bénéfice supplémentaire de 7^ 50. Malheureusement la famille, entièrement dépourvue delà tendance à l'épargne, tenant toujours ses dépenses au niveau de ses receltes, est incapable de se constituer ce capital. Elle ne peut non plus prendre charge d'un apprenti, car elle se trouverait hors d'état de subvenir aux frais de sa nourriture dans les moments de crise où les commandes seraient suspendues. Cependant, lorsque le travail abonde, l'ouvrier prend comme apprenti un jeune garçon qui ne lui est pas attaché par un contrat et qui continuée résider chez ses parents. Le travail de cet apprenti, après déduction du modique salaire que lui attribue le maître, donne à ce dernier un bénéfice supplémentaire de 4 à 5 francs par semaine. C'est donc seulement le défaut de prévoyance, cette cause fondamentale de l'infériorité sociale des populations ouvrières, qui empêche la famille décrite dans cette monographie de profiter des occasions multipliées au moyen desquelles les

332 CII. vu. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE DE SHEFFIELD.

ouvriers couteliers peuvent s*élever au rang de fabricants ou de négociants. C'est, au contraire, grâce à cette qualité complétée par Tesprit d'ordre et d'économie, que tant d'ouvriers atteignent une condition élevée. La plupart des grandes maisons de Sheffield n'ont pas d'autre origine.

MOEURS ET INSTITUTIONS ASSURANT LE BIEN-ÊTRE PHYSIQUE ET MORAL DE LA FAMILLE.

Les ouvriers de Sheffield, dénués pour la plupart du sentiment de la prévoyance, privés des ressources qu'assurent les subventions dans les systèmes sociaux fondés sur la solidarité des patrons et des ouvriers, n'ont point cessé de s'agiter pour trouver une organisation qui les préserve, aux époques de chômage, contre le dénûment, fruit de leur imprévoyance. Plusieurs corps d'état de Sheffield pensent avoir trouvé cette organisation dans un système d'Unions (21) qui repose essentiellement sur trois combinaisons : i° sur les restrictions sévères imposées au recrutement des ouvriers de la fabrique ; 2° sur l'invariabilité des salaires; 3° enfin sur des allocations de subsides faites par chaque Union aux ouvriers qui n'ont point d'ouvrage, et constituées au moyen des contributions prélevées sur ceux qui en sont pourvus.

Cette organisation, à laquelle les chefs d'industrie se sont soumis, avec cet esprit de conciliation qui règne généralement en Angleterre, et aussi, il faut le dire, sous la pression des événements récemment accomplis sur le Continent, a permis aux Unions de traverser, sans manquer à leurs obligations, la longue crise de 1847 à 1849. Les Unions de Sheffield obtiennent, par des combinaisons nouvelles, plusieurs avantages qui sont le propre de toute bonne organisation sociale : elles atténuent pour les ouvriers les privations qui résultent de leur imprévoyance ; elles conjurent les causes de mésintelligence qu'entretiendrait entre les chefs d'industrie et les ouvriers la variation con-

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 3â3

tinuelle des salaires. Il convient d'ajouter, d'ailleurs, que ce système ne subsiste que parce que les ouvriers n'usent qu'avec une extrême modération, et en respectant l'opinion publique, des avantages qu'ils se sont attribués, avec le consentement formel ou tacite des chefs d'industrie.

La maladie est la seule éventualité dont l'ouvrier décrit dans cette monographie ait cherché à conjurer les effets (4). L'Union qui s'était constituée pendant quelque temps dans le corps d'état dont l'ouvrier fait partie s'est dissoute, par suite de dissensions intestines, et n'est point encore rétablie. La famille ne supporte donc aucune charge qui assure son avenir; et elle n'y supplée par aucune épargne personnelle. En revanche, elle est soumise, aux époques de crises commerciales, à toutes les privations qu'amène nécessairement cet état d'isolement et d'imprévoyance.

Quelques fabricants, placés par l'opinion publique aux premiers rangs de leurs concitoyens, ont visité en compagnie de l'Auteur phisieurs grands ateliers du Nord, et spécialement les forges du Wermland et de Dannemora, d'où ils tirent leurs matières premières. Dans les entretiens que multiplient les loisirs forcés du voyage, ils admiraient volontiers la solidarité maintenue dans ces ateliers par la permanence des rapports du maître et des ouvriers. Ils rappelaient que cet état de solidarité et de paix régnait à Sheffîeld, lors de la fondation des premières fabriques. Ils convenaient que l'avenir des grands établissements manufacturiers de l'Angleterre était singulièrement compromis par la rupture de ces anciens rapports sociaux. Enfin, ils apercevaient clairement le danger des idées fausses qui avaient désorganisé l'ancienne coutume des ateliers; mais ils ne se sentaient pas la force de réagir contre ces erreurs (19). A Sheffield même, l'Auteur a pu souvent constater la puissance de l'opinion qui admet implicitement l'égalité des tendances innées vers le bien et qui, en conséquence, voit sans inquiétude les contrastes de richesse et de pauvreté créés de nos jours par l'indépendance réciproque des familles.

33i cil. VII. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE DE SHEFFIELD.

SOURCES DES RECETTES

KVALUATIOX

approximative

sources

de recettes.

SECTION pe.

Propriétés possédées par la famîUe.

Art. 1". — Propriétés immobilières.

(La famille ne possède aucune propriété de ce genre)

Art. 2. — Valeurs mobiliùres.

Animaux domestiques entretenus toute l'année :

6 volailles, avec un nombre d'élèves montant quelquefois à 12 (6)

Animaux domestiques entretenus seulement une partie de l'année :

2 porcs achetés à crédit : valeur calculée (6)

Matkkiel spécial des travaux et industries :

Pour la profession de coutelier : établi et outils (6)

Pour la culture du jardin-verger : outils et ustensiles (6)

Ustensiles pour la préparation de la boisson fermentée appelée Pop (6)

Art. 3. — Droit aux allocations de sociétés d'assurances mutuelles.

Sociétés répartissant immédiatement les souscriptions de la famille :

Droit éventuel à des secours médicaux en cas de maladie de l'ouvrier (6)

Valeur totale des propriétés [sauf déduction des dettes mentionnées (15, S»» V)|. .

VALKUB

propriétés.

SECTION II

Subventions reçues par la famille.

Art. le'. — Propriétés reçues en usufruit.

(La famille ne reçoit aucune propriété en usufruit)

Art. 2. — Droits d'usaok sur les propriétés voisines.

([.a famille n'exerce aucun droit d'usage sur les propriétés voisines)

Art. 3. — Allocations d'objets et de services.

Allocations concernant les vêtements ■.

— ^ concernant les dettes

montant des rkcettks. I

RECETTES

des objets

RECETTES

reçus en nature.

argent.

SECTION I"-»

Revenus des propriétés.

Art. 1". — Revenus des propriétés immobjlièrbs.

Art. 2. — Revenus des valeurs MOBiLiàRos.

Intérêt (6 d 100^ de la valeur de ces volailles . . .

If 42

— de 12^83

Inti^rAt (Ti n Iftrt^ âp la valpiir dft ffl maifiripl .

Art. 3. — Allocations de soctétés d'assurances mutublles.

Contribution annuelle de la famille (15, S»» V), 28^08. Cette recette, n'étant que la rentrée d'une somme égale^versée à la caisse do la société d'assurances mutuelles, est omise ici comme la dépense qui U balance (15, S"" V).

Totaux des revenus des propriétés

SECTION II

Produitt des lubventions.

Art. 1«'. — Produits des propriétés reçues en usufruit.

(La famille ne jouit d'aucun produit de cette nature)

Art. 2. — Produits des droits d'usage.

(La famille ne jouit d'aucun produit de ce genre)

Art. 3. — Objkts et sekvices alloués.

Confection de vêtements exécutée à titre gratuit par des parentes : valeur . . .

Eemise d'intérêt (5 p. 100) sur les arrérages du loyer (237' 00)

Total des produits des subventions

336 CH. vu. — COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE DE SHEFFIELD.

§ i4. — BUDGET DES RECETTES DE L'ANNÉE (SUITE).

SOURCES DES RECETTES (SUITE)

DÉSIGNATION DES TRAVAUX ET DK l'emploi DU TEMPS.

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