ET LA CONFECTION DES VÊTEMENTS
Art. l»r. -- Dépense poxir le ménage tout entier. Travaux des femmes : 182 joum. à 0'25
Art. 2. — Distribution de la dépense entre les divers membres du ménage.
Vêtements du père
— de la mère ,
— du fils cadet faisant partie du ménage
— des deux tilles
— de renfa.it d« 9 ans
Total
VALEURS
en nature
en argent
3 ai
Nota, -- Les comptes concernant les pommes do terre, le loyer de la maison et les vêtements sont analogues à ceux qu'on a établis dans plusieurs monographies précédentes.
182 cil. IV. — ARMURIER DE LA FABRIQUE DEMI-RURALE DE SOLINGEN.
FAITS IMPORTANTS D'ORGANISATION SOCIALE
PARTICULARITÉS REMARQUARLES;
APPRÉCIATIONS GÉNÉRALES; CONCLUSIONS
SUR l'ancienne CONSTITUTION SOCIALE DE LA PLAINE DE SABLES ERRATIQUES CONTIGUË AU RIVAGE ALLEMAND DE LA MER
DU NORD
La région manufacturière de Solingen et du bassin houiller de la Ruhr forme une pointe au midi de la plaine qui, au nord, s'étend de l'embouchure de l'Elbe à la frontière de la Néeiiande. Vers le midi, cette plaine pénètre dans le Continent, le long du Rhin, jusqu'à Bonn à 300 kilomètres; et, le long de l'Elbe, à 250 kilomètres jusqu'à Magdeburg. Dans la partie intermédiaire, elle n'atteint guère plus de 220 kilomètres. Les habitants de cette plaine n'occupent qu'une faible partie de la vaste alluvion qui, avec la même constitution géologique, s'étale du sud-est de l'Angleterre jusqu'au delà du Wolga. Cependant leurs ancêtres ont joué un rôle prépondérant dans l'histoire ancienne de l'Europe; et les vertus de la race se conservent chez les descendants. Peut-être ceux-ci sont-ils appelés à guérir, par leur exemple, les maux qui désolent aujourd'hui l'Occident. Les hommes dévoués à la réforme ne sauraient trop s'appliquer à connaître la configuration de ces singulières contrées dont le développement, de l'est à l'ouest, dépasse 3,000 kilomètres.
A l'Occident, la formation de dépôts erratiques est représentée, au sud-est de l'Angleterre, par les lambeaux de territoire nommés Wash et Holderness. Elle apparaît sur le Continent, en Belgique, non loin du Pas-de-Calais. A partir de ce point, la limite méridionale de r alluvion se dirige de l'ouest à Test dans la Néerlande,
puis vers le sud-est jusqu'au Rhin. Elle traverse le Rhin à Bonn, au point où ce fleuve, sortant des montagnes, débouche dans la plaine. Elle prend ensuite, sur la rive droite du Rhin, la direction du nord, suivant les derniers contreforts du Westerw^ald, isolant ainsi, sur cette rive, une zone fertile qui, sur une longueur de 50 kiloniètres, entre Bonn et Wesel, conserve une largeur de 10 kilomètres. C'est près de cette plaine, à mi-chemin entre Bonn et Wesel, dans le pays de collines dévoniennes et siluriennes traversé par la Wupper, petit affluent du Rhin, que sont situées les fabriques d'Elberfeld et de Solingen (i). A partir de Wesel, la limite méridionale de l'alluvion erratique suit d'abord la rive gauche de la Lippe, contourne ensuite le bassin de l'Ems jusqu'au nord d'Osnabruck, et reprend bientôt vers l'est la direction dominante. Parvenue enfin au point où le nord-est de la Westphalie confine au midi du Hanovre, elle se rejette vers le nord-ouest, contourne les massifs secondaires dominés par le Hartz, puis, reprenant la direction sud-est, va presque toucher à l'Elbe près de Magdeburg. C'est dans la plaine peu ondulée, comprise entre cette ville et Bonn, qu'a pris naissance l'ancienne constitution sociale décrite dans ce paragraphe.
Ceite plaine, comme on l'a dit ci -dessus, est la moindre partie de celles qui se prolongent à une grande distance vers i'Orient. Leur limite reste d'abord, au-dessus de Magdeburg, sur la rive gauche de l'Elbe. Dans le reste de son développement, elle traverse le fleuve au-dessous de Dresde, contourne les montagnes de la Bohême, coupe l'Oder à Oppeln, la Vistule à iOO kilomètres au-dessus de Varsovie, la Bérésina près de son confluent dans le Dnieper. Enfin elle s'enfonce dans l'intérieur de la Russie; puis, après avoir traversé le Wolga à 100 kilomètres au nord de Nijni-Novogorod, elle se dirige vers le Nord.
Dans les limites ci- dessus définies, la plaine qui longe, entre l'Elbe et la Néerlande, les rivages de la mer du Nord comprend la majeure partie de la Westphalie et du Hanovre, avec l'ancien duché de Berg, l'OIdenburg et le Brunswick. Elle a environ pour étendue d millions d'hectares. Les diflerences signalées ci-dessus (m, i ?), près de l'Elbe, entre la plaine et la montagne
se retrouvent à l'ouest près du Rhin et dans la région intermédiaire. Au midi, les collines fertiles du terrain secondaire sont dominées par les forêts de sapin épicéa du Westerwald et du Sauerland, associées plus que dans le Hartz à des bois feuillus et à des domaines ruraux. Au nord jusqu'à la mer, le territoire offre partout le même mélange de terre arable à fond de sable, de prairies disséminées le long des cours d'eau, de bois peuplés de pin sylvestre et de bouleau, enfin de marécages et de bruyères (Heiden), C'est le groupe d'Etats allemands qui jouit au plus haut degré des bienfaisantes influences déjà signalées pour les États Scandinaves, en ce qui touche les moyens matériels d'existence. Les flots et les vents du Gulf-stream apportent, avec la chaleur et l'humidité, une compensation à l'aridité naturelle du sol. Les saumons abondent dans les fleuves. Les autres productions spontanées fournies par la mer, les marécages, les friches et les bois complètent partout fort utilement les ressources produites par l'agriculture. Les éléments de bien-être dérivant des préceptes du Décalogue et de l'organisation de la famille-souche n'ont rien perdu de leur puissance traditionnelle. Les habitants y ont conservé dans le fond, sinon toujours dans la forme, les mœurs des Saxons qui conquirent l'Angleterre il y a quatorze siècles. La propriété, la famille et le travail ont subi peu de modifications. Les gouvernements eux-mêmes ont respecté, autant que possible, les coutumes populaires ; et l'armée hanovrienne garde encore sur son drapeau les emblèmes qu'arborèrent les deux frères saxons Hengist et Horsa, lorsque, en 149, ils débarquèrent à l'embouchure de la Tamise.
En 1829, l'Auteur eut l'heureuse fortune d'étudier la géologie des environs de Dresde sous la direction d'un habile professeur. Celui-ci nommait Saxische Ebene la plaine de sables erratiques contiguë, sur la rive droite de l'Elbe, au charmant pays de collines et de montagnes, auquel il donnait, par opposition, le nom de Saxische Schweitz, Il semble donc qu'on peut appeler plus spécialement « la plaine saxonne » le vaste territoire qui vient d'être décrit.
Dans cette plaine, le fond de la population est formé de
paysans (Bauern) dont un excellent type a été décrit pour le Lunebourg hanovrien (tii, 17). Des races analogues existent et prospèrent partout, entre l'Elbe et le Rhin, en raison de la ressemblance qui règne encore dans les lieux et les traditions domestiques.
Les familles de paysans offrent parfois cet état d'équilibre dans lequel le nombre des bras est tellement approprié à la composition du domaine qu'elles sont dispensées soit de chercher du travail au dehors, soit de réclamer le concours d'auxiliaires étrangers. Beaucoup de circonstances ont pour effet de rompre cet état d'équilibre. De là pour les grands domaines un manque de bras auquel on a dû pourvoir en instituant une classe particulière d'ouvriers ruraux qui ont pour caractère distinctif de perpétuer leur race dans une chaumière complétée par quelques dépendances agricoles et qui, par ce motif, sont désignés, dans le Lunebourg hanovrien, sous le nom de Hauslinge. En Westphalie, on nomme ce même ouvrier Kotter et sa chaumière Kotten. Les ouvriers de cette classe, nommés bordiers dans la France centrale, se subdivisent, comme les paysans, en deux catégories, selon qu'ils occupent leur domaine en qualité de propriétaires, ou de tenanciers. En certaines localités, les familles de Kotter sont aussi stables que celles des paysans. Tel est le cas quand la vertu est également cultivée dans les deux classes : du Kotten comme du Ho f sortent des rejetons qui comblent les vides produits par le vice dans les rangs supérieurs de la société. Les Kotter se placent habituellement sous le patronage d'un paysan, et parfois sous celui d'un noble. Ils rendent au patron une foule de services, surtout au temps des récoltes. En échange, ils reçoivent un salaire en argent, la concession temporaire des attelages nécessaires aux labours et aux récoltes de leurs petits champs, souvent aussi une grande variété de subventions.
La majeure partie et parfois même, comme dans le Lunebourg hanovrien, les neuf dixièmes de la plaine saxonne sont occupés par ces races de paysans et de bordiers. Mais, depuis les premiers âges de l'histoire, la constitution sociale de cette région a, pour couronnement, l'organisation d'une forte noblesse
186 CH. IV. — ARMURIER DE LA FABRIQUE DEMl-RURALE DE SOLINGEN.
dont la fonction spéciale est de pourvoir aux grands devoirs sociaux qui ne sauraient être convenablement remplis par les paysans. Au premier rang de ces devoirs figure la défense du pays et le service militaire. Un grand domaine, dit Lehngut^ fournit à chaque famille noble les ressources nécessaires à l'exercice de ces devoirs, en la dispensant de gagner le pain quotidien et en assurant à son chef la stabilité et l'ascendant dont il ne jouirait pas s'il était salarié par le trésor public. Le Lehngut est accordé par le roi à un homme qui a rendu de grands services à l'État : il est transmissible à ses descendants, de mâle en mâle par ordre de primogéniture, aussi longtemps qu'il existe un héritier. Quand la descendance mâle fait défaut, le Lehngut fait retour au domaine de la couronne, mais il n'y peut être définitivement incorporé. Il doit être de nouveau attribué à un serviteur éminent de l'État, avec ou sans titre de noblesse. Les domaines désignés en Hanovre sous le nom de Ritlergut sont particulièrement dans ce cas. Ils peuvent d'ailleurs être vendus, à la charge pour l'acquéreur de remplir les obligations imposées par la coutume; mais, dans aucun cas, ils ne peuvent être morcelés. Comme en Danemark et en Suède, les propriétaires de biens substitués les exploitent, soit en régie avec leurs domestiques, soit au moyen de tenanciers, paysans ou bordiers. Ils vivent en bonne intelligence, souvent même en exerçant un patronage fort apprécié, avec l'ensemble de la population rurale dont la majorité est complètement indépendante. Presque toujours, dans les questions d'intérêt national, la population considère les possesseurs de ces grands domaines comme ses représentants naturels. La noblesse formée de ces propriétaires, titrés ou sans titres, est dans l'opinion la vraie classe supérieure de la plaine saxonne, parce que son influence se fonde, non sur des privilèges enviés, mais sur des devoirs onéreux. Elle se réunit périodiquement, dans les diverses circonscriptions territoriales, pour rappeler aux membres de la corporation le sentiment de ces devoirs, et pour en faciliter l'accomplissement aux familles les moins aisées. Ainsi, par exemple, dans le Lunebourg, les représentants de la noblesse se réunissent à Celle, vieille capitale
de la province, sous la présidence d'un Maréchal élu. L'assemblée nomme une commission spéciale chargée d'administrer les dotations anciennes de la corporation et de recevoir des nouveaux legs. Cette commission a pour fonction principale de distribuer les revenus de ces propriétés, notamment pour doter les filles pauvres et concourir à l'équipement des jeunes officiers.
Dans la plaine saxonne, comme dans les contrées précédemment décrites, ces excellentes coutumes ont pour origine l'obéissance aux prescriptions du Décalogue éternel ; mais elles ne se conservent dans l'état de pureté que sous l'influence bienfaisante de cultes réguliers. Les dissensions religieuses des xvi® et xvir siècles ont laissé de nombreuses traces dans la contrée; et, dans beaucoup de lieux de la plaine ou des collines contiguës, les catholiques et les luthériens concourent simultanément à ce service. Ils maintiennent à l'envi dans les cœurs l'obéissance au IV*' commandement, c'est-à-dire le principe de la paix dans les familles ; mais ils se gardent de lier en rien à l'idée religieuse les sentiments d'antagonisme social. Les deux principaux clergés s'accordent à voir dans le christianisme un moyen d'union et non un élément de division. Dans les communes mixtes, le ministre protestant et le curé catholique, nommés l'un et l'autre P faner ou Pastor, se réunissent souvent dans le lieu de récréation fixé par la coutume locale. Ils se concertent sur la conduite à tenir avec leurs ouailles en certains cas, notamment en ce qui touche la condamnation des mauvais livres. Parfois même ils s'adressent mutuellement la dédicace de leurs productions littéraires. La même entente règne entre tous les membres des deux communions, dans leurs rapports d'intérêt ou d'amitié et dans le règlement des intérêts publics. Cet esprit d'union est un nouveau titre de gloire pour la contrée où fut signée, en 1658, la paix de Westphalie. Cet acte mémorable a consacré, il est vrai, un fait douloureux, le déchirement de l'Europe chrétienne, mais il a produit également un grand bien : en préparant pour l'avenir une paix plus complète il a mis fin à l'eiïusion du sang. .
L'uniformité des mœurs et des institutions est plus marquée dans la plaine saxonne que dans les autres régions de l'Aile-
188 cil. IV, — ARMURIER DE LA FABRIQUE DEMI-RURALE DE SOLINGEN.
magne. Ce qui est commun à toute la plaine, c'est la persistance des traits fondamentaux de la constitution sociale : c'est l'indivisibilité des domaines du noble et du paysan; c'est la fécondité de toutes les familles; c'est la transmission simultanée du domaine avec le sang, le nom et les traditions de la famille; c'est l'institution d'un héritier et le partage, entre ses frères et sœurs, de tous les produits nets du domaine. Toutefois certaines conditions locales ont eu pour effet de modifier en quelques points cette uniformité. Ainsi, par exemple, les richesses mobilières créées par les villes hanséatiques de Hambourg et de Brème ont porté les capitaux vers l'acquisition de la propriété territoriale. Elles ont multiplié çà et là les grands domaines. Gomme en Danemark et surtout en Néerlande, elles ont fait naître quelques races de riches fermiers. Ailleurs, l'ancienne constitution sociale a été modifiée par la proximité des mines, par l'établissement des manufactures, et, en général, par les innovations qui agglomèrent les populations et qui diminuent les moyens matériels d'existence, en réduisant la part que chaque famille peut prendre à la récolte des productions spontanées. Ces industries manufacturières ne font pas naître seulement une nouvelle organisation de la société dans les localités qu'elles envahissent : elles transforment de proche en proche la constitution des campagnes contiguës. C'est ce qui n'est point encore accompli, mais c'est ce qui tend à se produire dans la localité qu'habite l'ouvrier décrit dans la présente monographie.
Le caractère spécial à la contrée qui longe la rive droite du Rhin est l'agglomération des populations manufacturières dans la contrée d'Elberfeld et de Solingen. Il apparaît pour la première fois dans la série de tableaux que ce volume présente au lecteur, touchant la constitution sociale des peuples qui se succèdent, du nord-est au sud-ouest, sur les rivages de la mer du Nord. Le développement des manufactures du Rhin s'opère sous une influence analogue à celle qui, depuis un demi-siècle, transforme plus rapidement la Néerlande et l'Angleterre. Cette influence est la proximité d'un riche bassin houiller, celui de la Ruhr (20), qui semble appelé aux mêmes destinées que les grandes forma-
tions carbonifères de l'Angleterre et de la Belgique. Le groupe manufacturier de la Ruhr a été moins prompt que ceux de ces dernières régions à profiter de ses immenses ressources 5 mais il n^a point à s'en repentir. Gomme on l'indiquera dans la suite de cet ouvrage, l'antagonisme social, qui désole les agglomérations manufacturières de l'Angleterre, de la Belgique et de la France, est la conséquence de l'essor trop rapide qui leur a été imprimé par la production illimitée de la houille. La lenteur relative de la transformation des coutumes du travail a conservé jusqu'à ce jour aux populations d'Elberfeld (21) et de Solingen les sentiments de paix sociale qui sont perdus en partie à Manchester et à Sheffield, à Gand et à Liège, à Rouen et à Saint-Etienne.
La supériorité qui règne à cet égard dans les manufactures du Rhin doit être attribuée en grande partie à l'excellente constitution sociale de la plaine saxonne. En Angleterre et en Belgique, les chefs des nouvelles usines à engins mécaniques se sont trouvés partout dans des villes commerçantes ; et ils ont facilement recruté leurs ouvriers parmi des populations rurales dépourvues de toute propriété foncière. Il en a été autrement sur le Rhin. Les premiers chefs n'ont pu venir que des villes commerçantes du midi; et les ouvriers ont d'abord été pris parmi les émigrants pauvres (19) de l'Allemagne occidentale qui se dirigent habituellement vers Paris ou qui se rendent en Amérique par les ports de Brème ou de la Néerlande. De 1829 à 1845, l'Auteur a constaté que les populations de la plaine saxonne n'ont guère contribué à la création du régime manufacturier. Les familles nobles ont continué à suivre presque exclusivement la carrière militaire. Les paysans et même les bordiers ont montré une répugnance persistante contre le travail du coton et de l'acier; et les émigrants riches des maisonssouches n'ont pas cessé de se rendre dans l'Amérique du Nord pour y fonder des domaines ruraux. Cependant quelques symptômes d'ébranlement commençaient à se manifester dans la plaine saxonne, en 1851, lorsque l'Auteur visita pour la dernière fois la fabrique de Solingen.
SU II l'histoire et l'organisation actuelle de la fabrique
DEMI-RURALE COLLECTIVE d' ARMES BLANCHES, DE COUTELLERIE ET d'outils d'acier, DE SOLINGEN.
La fabrique de Solingen, la plus ancienne et la plus importante qui existe en ce genre sur le Continent, élabore, depuis près de quatre siècles, dans les conditions indiquées au § 1'% les aciers naturels du Stahlberg. Ces aciers se distinguent moins par la perfection et par l'homogénéité de la matière que par une malléabilité et une facilité de mise en œuvre portées au plus haut degré. Les fabriques de Solingen n'ont guère visé, dans ces conditions, à produire les articles de qualité supérieure qui forment la spécialité de Londres, de Sheffield, de Paris et de Nogent (Haute-Marne) ; mais elles s'attachent de préférence aux articles de consommation usuelle. Elles compensent, pour chacun d'eux, par une fabrication plus expéditive et par l'attrait du bon marché, la supériorité qu'offrent, sous le rapport de la qualité, les produits analogues d'Angleterre et de France. Les ateliers de Solingen ont surtout un avantage marqué dans la production de tous les articles pour lesquels le travail de la forge absorbe beaucoup de main-d'œuvre, où dès lors l'ouvrier, mettant à profit l'extrême malléabilité du métal, peut le façonner avec une dépense de temps moindre que celle qui est nécessaire avec tout autre acier. C'est ce qui arrive notamment pour les ciseaux communs qui défient, sur beaucoup de marchés, la concurrence des autres fabriques. La contrée, d'ailleurs, offre à cette industrie les autres éléments de succès : les houilles de la Ruhr, les pierres à aiguiser, les eaux motrices, enfin une population ouvrière dressée depuis longtemps à ce genre de travaux, et qui se recrute aisément dans les districts ruraux de l'Allemagne méridionale.
Les ouvriers de ce pays, autrefois disséminés dans les campagnes, se sont, pour la plupart, groupés dans la petite ville de Solingen et dans les bourgs voisins, qui ne cessent de s'accroître. L'industrie y a pris peu à peu, dans ces conditions, le caractère
d'une fabrique demi-rurale collective, où les ouvriers, pour la plupart, travaillant dans leur propre ménage, demandent toujours à rélevage des animaux domestiques et aux cultures potagères un complément de moyens d'existence. Les élaborations de l'acier sont au nombre de celles qui se prêtent le mieux au régime de la petite industrie. Les applications heureuses qu'on a faites du travail des machines à quelques détails de la coutellerie ne donnent pas lieu de penser que cet art puisse se rattacher complètement au régime des grandes usines à engins mécaniques. Sous ce rapport, cette branche de la métallurgie paraîtrait appelée, dans une bonne organisation économique, à exercer la plus heureuse influence sur la conservation et même sur le développement de la petite propriété rurale.
Le commerce des objets fabriqués est exercé par de petits marchands et des négociants. Les premiers se recrutent parmi les ouvriers d'élite ou parmi leurs parents; ils s'occupent surtout de vendre les produits dans les foires et dans les marchés voisins de Solingen. Les plus capables et les plus entreprenants étendent peu à peu le cercle de leurs opérations jusqu'aux villes et aux principaux marchés de l'Allemagne du Nord. Les négociants exploitent, outre ces mêmes marchés intérieurs, presque tous les pays étrangers. Ils concourent au progrès de la fabrique en ouvrant de nouveaux débouchés ; en choisissant les quai ités d'acier qui conviennent à la production de chaque article ; en provoquant l'adoption de nouveaux procédés de travail et de nouveaux modèles ; entin, en veillant à l'exécution consciencieuse des objets. A tous ces titres, les négociants les plus capables méritent réellement le nom de fabricants, qu'ils prennent devant les acheteurs, bien qu'ils ne possèdent point d'ateliers en propre. Ces fabricants de premier rang, au nombre d'une vingtaine, entretiennent des voyageurs et des dépositaires dans les pays consommateurs et dans les ports d'expédition, particulièrement dans l'Amérique du Sud, aux États-Unis, en Italie, en Suisse, en Espagne, à Marseille, au Havre, à Londres, à Liverpool. Ils placent, sur tous ces marchés, leurs produits avec succès, en concurrence avec les produits analogues de la fabrique de Sheffîeld.
192 en. IV. — ARMURIER DE LA FABRIQUE DEMI-RURALE DE SOLINGEN.
SUR LE RÉGIME D*ÉMIGRATION RICHE ÉTABLIE EN WESTPHALIE ET DANS LES AUTRES RÉGIONS ATTENANT A LA MER DU NORD. INFLUENCE DE CE RÉGIME SUR LE BIEN-ÊTRE ET l'heUREUSE EXPANSION d'une FORTE RACE DE PAYSANS A FAMILLES-SOUCHES.
Les quatre subdivisions de la plaine saxonne (17), comme les montagnes qui la bornent au midi, ont conservé la famillesouche (Stamm-familie) , c'est-à-dire l'une des institutions fondamentales des races saxonnes et Scandinaves. Les familles de ces régions gardent en outre leurs anciennes habitudes de fécondité : elles ont donc à pourvoir constamment à l'établissement des rejetons qui ne restent point attachés, dans le célibat, au foyer paternel. C'est leur préoccupation principale; et elles y satisfont au moyen de l'émigration, comme le font, depuis les premiers âges de l'histoire, toutes les familles-souches du Nord.
Dans les régions indiquées ci-dessus, l'émigration est partout établie dans les districts ruraux sur des bases régulières ; et elle a le caractère d'une institution nationale. Les rejetons des maisonssouches, ne pouvant fonder de nouveaux établissements, ni se procurer du travail sur un sol complètement occupé, ont trouvé la seule solution qui pût maintenir l'équilibre dans l'organisation sociale. Au lieu de reculer la difficulté par des palliatifs insuffisants, et de subdiviser le sol en parcelles qui bientôt n'auraient donné aux familles que l'uniformité de la misère, les paysans de ces régions, tenanciers ou propriétaires, ont spontanément organisé un système d'émigration qui dirige régulièrement vers l'Amérique du Nord le superflu de la population.
Lorsque l'époque de l'émigration est arrivée pour une famille-souche, les membres qui ne peuvent s'employer au pays s'occupent, avec l'aide de l'héritier auquel est attribué le bien paternel, à réunir les ressources dont ils ont besoin. D'un autre côté, ils obtiennent à l'avance, de leurs parents ou de leurs compatriotes qui ont émigré à une époque antérieure, les rensei-
gnementsqui peuvent utilement les guider dans leur entreprise; enfin, des navires, spécialement disposés pour effectuer à peu de frais ce genre de transport, les conduisent au port américain le plus rapproché de leur destination. Là, ils trouvent encore conseil et assistance, soit qu'ils désirent se rendre de suite sur les terres qu'ils doivent définitivement occuper, soit qu'ils doivent préalablement compléter leurs ressources par un stage en qualité d'ouvriers ou de domestiques dans les régions du littoral où la mam-d'œuvre est toujours rétribuée à un prix élevé.
Dans les districts agricoles signalés au § 17 de la présente monographie, ces habitudes sont, depuis 14 siècles, entrées dans les mœurs des populations. Elles sont intimement liées à la transmission intégrale des petites propriétés rurales et unies à la jouissance indivise de biens communaux. Cette constitution de la petite propriété correspond ordinairement à l'agglomération de la quantité de terrain nécessaire pour entretenir, au moins, un attelage de charrue et de chariot. Elle n'assure pas seulement <( V émigration riche », c'est-à-dire le meilleur régime d'émigration dans les pays complètement peuplés; elle entraîne encore toutes les heureuses conséquences qui se remarquent ailleurs dans des conditions analogues. Dans ce régime, en effet, la petite propriété, lors même que la prévoyance n'est point devenue une vertu universelle, conjure efficacement l'invasion du paupérisme, et conserve les liens de famille, en laissant aux vieillards une situation honorable. Incorporant, en quelque sorte, au sol des souches vivaces, en nombre proportionné aux ressources du territoire, elle assure le recrutement facile de l'industrie et de l'armée; elle multiplie les chevaux et les bestiaux, et, sous ce rapport seulement, elle offre, pour la défense du territoire, des ressources qui diminuent, au contraire, chaque jour dans les contrées où prévaut le régime du morcellement indéfini.
Les coutumes qui assurent la transmission intégrale des propriétés territoriales ont une grande puissance. En Danemark, notamment, et chez les populations rurales établies près de la mer du Nord entre ce royaume et la Néerlande, la loi a expressément déterminé la composition des propriétés d'après la condition m. 43
194 CH. IV. — ARMURIEH DR LA FABRIQUE DIîMI-RURALE DE SOLINGEN.
qu* elles puissent suffire à la nourriture d'un nombre déterminé d'animaux de trait; et il n'est pas permis aux prapriétaires de diviser ce qui a été ainsi réuni. C'est d'après des principes analogues qu'ont été réglées, dans plusieurs provinces de Suède, les unités agricoles nommées Himmans. Ces unités ont été, en outre, circonscrites à un point de vue d'utilité publique par l'obligation d'entretenir un certain nombre de soldats de l'armée (/ndelta), ou de matelots de la marine militaire. Dans ces deux États Scandinaves, le législateur a donc pensé, particulièrement en ce qui concerne les grandes propriétés, qu'il ne devait pas exclusivement confier à l'esprit de famille et à l'initiative individuelle le soin de maintenir la division du sol qui donne le mieux satisfaction à l'intérêt national.
La conservation intégrale de l'héritage s'identifie si complètement, dans ces régions du Nord, avec le génie des populations, qu'on les voit souvent, dans les Hesses et dans le Nassau par exemple, subordonner le vœu même de la nature à cette préoccupation nationale. Les jeunes gens des deux sexes, qui ne se sentent pas assez d'énergie pour affronter les fatigues et les hasards de l'émigration, se résignent volontairement au célibat. Renonçant à leur part d'héritage, ils se groupent, sous un régime de communauté, autour du membre de la famille le plus capable de servir de guide aux autres et de diriger l'exploitation du domaine paternel. Les mêmes habitudes se retrouvent dans l'ouest de la France, particulièrement chez les métayers du Bocage vendéen. La partie de la population qui renonce ainsi à perpétuer la race est précisément celle qui, sous le rapport des qualités physiques et morales, se place au dernier rang.
On ne saurait trop remarquer, au contraire, que, dans les États où le régime de morcellement est imposé par la loi, la multiplication de la race se trouve particulièrement attribuée aux populations les plus pauvres et les plus dégradées. Ces mêmes populations sont en même temps celles qui peuvent le moins organiser un bon régime d'émigration. Les plus pauvres émigrants, ceux qui affligent du spectacle de leur misère les ports d'Europe et d'Amérique situés sur le courant de l'émigra-
tion européenne, appartiennent tous aux districts du Wurtemberg, du pays de Bade, de la Suisse et des provinces rhénanes qui ont adopté le régime de la division indéfinie des héritages.
Certains lettrés contemporains se sont appliqués à porter un jugement sur deux sortes de régimes sociaux : sur ceux qui détruisent ou conservent le juste état d'équilibre qui doit exister, chez les peuples prospères, entre le nombre des habitants et les moyens de subsistance. A toutes les époques, beaucoup de peuples ont parfaitement résolu cette partie du problème social ; et il en est encore ainsi, de nos jours, chez les races du Nord décrites dans les trois monographies précédentes. Les difficultés relatives à l'équilibre d'une population heureuse sur un territoire donné ont toujours été prévenues par des moyens analogues ; et si elles soulèvent aujourd'hui des débats sans fin, c'est que les lettrés de l'Occident égarent le public par leurs idées préconçues au lieu de Téclairer par l'enseignement des Autorités sociales et par l'étude comparée des peuples prospères ou souffrants. Dans cette comparaison, il faut avoir égard à deux circonstances essentielles : à la fécondité ou à la stérilité des familles; à l'abondance ou à la rareté du sol dont elles disposent.
Les races européennes à familles fécondes offrent à l'observateur trois cas principaux.
Dans le premier cas, la partie du sol non appropriée à la culture conserve une étendue considérable; et, en conséquence, les chefs de famille n'ont jamais lieu de craindre que les moyens de subsistance manquent à la nouvelle génération. C'est ce qui a lieu, par exemple, chez certains pasteurs nomades de la Grandesteppe d'Asie (II, In. 3) et chez les paysans à corvées du pays d'Orenbourg (II, 11, 1,21).
Dans le second cas, le sol disponible fait défaut; et les moyens d'alimentation restent désormais compris entre des limites étroites. Cependant les pères de famille gardent les habitudes de la fécondité. Peu exercés aux calculs de la prévoyance, ils abandonnent avec confiance à la protection divine le sort de leurs enfants. Cette situation est celle des populations indigentes attachées aux travaux des villes et des campagnes. Elle se manifeste
196 cil. IV. — ARMURIER DE LA FABRIQUE DEMI-RURALE DE SOLINGEN.
souvent chez les populations ébranlées ou désorganisées qui sont décrites dans les deux derniers volumes de cet ouvrage. Elle est fréquente chez les races allemandes du Midi qui sont restées étrangères aux bons exemples donnés par les races du Nord. L'origine de cet état de choses se trouve habituellement dans les coutumes ou les lois écrites qui entravent les dispositions naturelles des pères de famille et qui autorisent les enfants à morceler indéfiniment les lambeaux de l'héritage paternel, quelque réduits qu'ils soient déjà par des partages antérieurs. Poussés d'abord à ce partage par l'esprit de nouveauté, l'oubli de la tradition et l'ignorance des vrais moyens de bien-être, ces héritiers imprévoyants trouvent tôt ou tard, dans la possession de leur parcelle, une entrave plutôt qu'un moyen de succès ; et ils arrivent enfin à la condition de propriétaires^indigents. Ceux-ci, privés de moyens d'existence, doivent alors se résoudre à émigrer; mais ils ne disposent plus des ressources que les paysans du Nord assurent à leurs rejetons-émigrants (i, 17; m, is) ; et c'est ainsi que se recrute le personnel de « V émigration pauvre » . Plusieurs administrations allemandes s'efforcent, il est vrai, de prévenir, par l'interdiction du mariage, la multiplication de cette partie de la population (m, 12) ; mais les observations dont il est rendu compte dans les volumes suivants ne laissent subsister aucun doute sur l'immoralité et l'impuissance des règlements de cette nature.
Dans le troisième cas enfin, la population rurale, établie sur un sol complètement occupé, a conservé la situation, heureuse et solide, qu'exprime le mot « paysan ». Les pères de famille, dégagés de toute entrave légale en ce qui touche l'usage de leurs biens et soumis à la coutume des familles-souches, transmettent à l'héritier qu'ils choisissent la propriété intégrale du domaine patrimonial. Guidés par la réserve coutumière, le père et l'héritier prélèvent uniquement sur les produits du domaine ce qui est indispensable à la subsistance de la famille : le surplus, c'est-àdire le produit net de l'exploitation, est partagé également entre tons les rejetons-émigrants. Il est donc aisé de comprendre que, sur un territoire complètement occupé et défriché, cette organi-
sation sociale est celle qui assure à tous les individus la plus grande somme de bien-être, et à la race la plus forte part d'expansion sur les territoires inoccupés ou non défrichés des deux hémisphères. L'héritier est tenu de consacrer tous les fruits de son travail à l'établissement de ses frères et sœurs, puis de ses propres enfants. Pour atteindre ce but, l'héritier d'une vieille maison de paysan dispose de ressources précieuses qui sont détruites sur les territoires peuplés de propriétaires-indigents. Il a pendant longtemps le concours et les conseils d'un père expérimenté. Il jouit de la renommée, de l'influence et du crédit que donne la direction d'une famille-souche soutenue par le travail et la vertu, incorporée au sol depuis des siècles. Il peut donc établir, dans les conditions les plus favorables, les rejetons qui ont les qualités nécessaires pour prospérer dans la métropole; et, sous ce patronage, on voit les fils de paysans s'élever aux rangs supérieurs de la société, lorsqu'ils sont doués de facultés éminentes. Quant aux rejetons qui se rendent aux colonies, ils prospèrent tous sous la bienfaisante influence de « V émigration riche ». Les races admirables de paysans qui sont précédemment décrites (m, 1 7) assurent ainsi le bonheur à leurs rejetons, bien que le territoire soit entièrement occupé : elles gèrent même, dans un état de liberté absolue, leurs intérêts communaux (m, 17); enfin, elles n'ont pas besoin de l'appui des gouvernants pour créer à leur race un empire colonial (m, 20) et travailler à l'amélioration morale des races sauvages.
Les races européennes à familles stériles sont restées à peu près inconnues sur notre Continent, depuis l'époque de la décadence romaine. Elles se reconstituent maintenant, en France, contrairement aux traditions des 12 derniers siècles. Cette calamité ramène sur notre sol une ère de désorganisation sociale qui est encore masquée par des apparences de prospérité, mais qui est évidente pour les esprits attentifs. Comme aux temps du Bas- Empire, le mal est déjà grand et il est journellement aggravé par trois causes : l'accumulation exagérée des richesses; la perte du sens moral amenée par l'oisiveté, l'égoïsme et les vices sensuels; la destruction de l'autorité paternelle. Aujourd'hui comme il y a
198 cil. IV. — ARMURIER DE LA FABRIQUE DEMI-RURALE DE SOLÏNGEN.
15 siècles, beaucoup de pères seraient disposés à réagir contre ce mal ; mais, dans cette mission qui est chez eux d'institution divine, ils sont paralysés par le déplorable esprit que les légistes du droit romain ont inculqué à notre race. La loi de succession, imposée, sans aucune forme légale, par les hommes de la Terreur, est venue compléter l'œuvre de destruction commencée par les légistes de l'ancien régime. Les faits exposés dans les derniers volumes enseignent souvent que la première condition du salut, en France, est le retour aux coutumes qui assuraient la transmission intégrale des foyers domestiques et des ateliers de travail. C'est seulement à partir de cette réforme que le père de famille prévoyant perpétuera les bonnes traditions de sa famille, sans être contraint de la rendre stérile, sans priver les siens et sans dépouiller la patrie des immenses bienfaits de la fécondité.
SUR LES COUTUMES QUI, DANS LA FABRIQUE d'eLBERFELD, RÈGLENT LES RAPPORTS MUTUELS DES PATRONS ET DES OUVRIERS.
La fabrique d'Elberfeld livre au commerce une foule de produits parmi lesquels dominent les étoffes de coton.
Située à la naissance d'une plaine fertile et à proximité des riches houillères, des usines à fer et des aciéries de la Ruhr, favorablement placée pour recevoir les matières premières et pour exporter les produits par le Rhin et les ports de la Néerlande, elle réunit, au plus haut degré, les conditions qui font prospérer les principaux groupes industriels de la Belgique, de la France et de l'Angleterre. Mais ce qui distingue le groupe d'Elberfeld de plusieurs de ces derniers, c'est que les chefs d'industrie n'ont pas cru, en général, pouvoir y renoncer aux traditions de patronage. Comprenant que la sécurité des ouvriers est pour la fabrique une condition de succès aussi indispensable que la perfection des procédés techniques et des entreprises commerciales, ils ont subordonné tous leurs actes à cette grande nécessité sociale. Ils ont donc pourvu, d'une manière permanente, aux besoins de
leurs ouvriers par des allocations de logements, de jardins potagers, de terrains à pommes de terre et d'animaux domestiques, c'est-à-dire par un système de subventions qui, à la vérité, charge lés patrons d'un capital de premier établissement, mais qui assure aux ouvriers une situation indépendante, sous plusieurs rapports, des vicissitudes industrielles et commerciales. Forts de l'ascendant que leur donne cette organisation, ils se sont en même temps appliqués à maintenir chez leurs ouvriers l'esprit de subordination et de respect.
Ce régime est surtout appliqué dans les manufactures de la banlieue d'Elberfeld : les familles d'ouvriers y possèdent ordinairement une vache ou tout au moins une chèvre laitière. Elles sont autorisées par l'usage à faire brouter ces animaux le long des chemins, près des clôtures des terrains cultivés et sur la lisière des bois. Le ménage récolte à titre gratuit le bois mort, les broussailles et les bruyères pour la consommation domestique. 11 trouve toujours à louer pour un prix modéré, quand il n'en a point fait encore l'acquisition, le terrain propre à la production des pommes de terre. Le propriétaire de chaque manufacture concourt lui-même aux frais qu'entraînent l'école et le service médical. Il avance aux jeunes ouvriers, offrant les garanties convenables de moralité, les sommes nécessaires à leur établissement; toutefois ces avances, qui, dans les systèmes sociaux de l'Orient, se font toujours à titre gratuit (II, vi, 18), sont ici grevées d'un intérêt annuel de 3 pour 100. Les propriétaires d'usines complètent ordinairement ce régime de patronage en provoquant par leurs conseils les tendances à l'épargne, en venant en aide dans tous les cas de force majeure aux familles qui ne se sont point encore constitué un capital de réserve, enfin en assurant à tous, moyennant un prix minime de location et à titre de subvention permanente, une habitation décente et un jardin potager.
Ces habitudes de patronage dérivent des sentiments qu'avait développés l'ancienne constitution rurale de la plaine saxonne. Puissent les fabricants d'Elberfeld y rester fidèles tout en participant aux conquêtes de l'industrie moderne!
SUR LES SYMPTÔMES D'ÉBRANLEMENT QU'OFFRAIT, EN J855, LA CONSTITUTION SOCIALE DE LA PLAINE SAXONNE, PRÈS DES EXPLOI- TATIONS DE MINES DU BASSIN HOUILLER DE LA RUHR.
De nombreuses couches de houille affleurent au jour sur une longueur de 25 kilomètres, dans la partie inférieure de la vallée de la Ruhr, notamment entre Essen, Werden et Mulheim. A Touest de cette région, jusqu'au Rhin, la formation carbonifère est recouverte par une faible épaisseur de terrains d'alluvion. A l'est d'Essen, elle s'enfonce sous des terrains modernes et s'étend probablement jusqu'à Osnabruck. La partie du bassin houiller située entre Essen et le Rhin a une étendue de 20,000 hectares. La partie reconnue à l'est d'Essen comprend déjà 60,000 hectares. Dans ces deux parties du bassin, il existe 120 couches ou filets de charbon, dont 65 sont exploitables et offrent une épaisseur totale de 68 mètres. Les mines ouvertes dans le bassin ont produit , en 1854 , au moins 2 millions de tonnes métriques qui ont pour débouchés principaux les manufactures locales, la vallée du Rhin et même la Néerlande, où elles commencent à lutter contre les houilles importées de Belgique ou d'Angleterre.
La situation présente des mines de houille de la Ruhr est loin de faire entrevoir l'avenir prochain qui leur est assuré. La continuité du bassin est indubitable depuis le Rhin jusqu'à 65 kilomètres dans la direction de l'est-nord-est; mais, sur ce développement, on n'en connaît nulle part toute la largeur, parce que la formation houillère plonge partout vers le nord sous les terrains modernes et les alluvions de la plaine saxonne. C'est surtout dans l'allongement que de grandes découvertes restent à faire. On sait déjà que le bassin houiller se prolonge sur la rive gauche du Rhin, dans la direction de Crefeld ; et il y a lieu de présumer qu'il s'étend sous l'alluvion erratique jusqu'aux affleurements de terrains houillers exploités près d'Aix-la-Chapelle,
à Rolduc et Eschweiler. Selon toute apparence, les mines de la Ruhr font partie du plus vaste bassin carbonifère du Continent. A. l'orient, ce bassin s'étend parrallèlement aux rivages de la mer du Nord, sur une longueur de 200 kilomètres, d'Osnabruck a Aix-la-Chapelle; à l'occident, il se dirige, avec un développement de 300 kilomètres, de cette ville à l'ouest du Pas-de-Calais, par Liège, Charleroy, Mons et Anzin. Si ces prévisions se vérifiaient, le bassin houiller de la Ruhr pourrait être comparé à ceux de l'Angleterre; en tous cas, il semble être appelé à devenir le principal centre d'industrie manufacturière du Continent.
Quand on considère les souffrances que l'exploitation des bassins houillers a fait naître au sein des populations manufacturières de l'Angleterre, de la Belgique et de la France, on est tout d'abord conduit à se demander si le même sort est réservé aux ouvriers qui commencent à s'agglomérer près du bassin de la Ruhr. L'Auteur aurait quelques raisons d'en douter s'il se reportait seulement aux impressions que lui ont laissées les faits qu'il a observés pendant plusieurs voyages accomplis de 1829 à 1845. Les anciens règlements, qui confiaient aux ingénieurs de l'État la direction supérieure des exploitations de houille et la tutelle des ouvriers employés dans les mines, s'opposaient à l'accumulation trop rapide des populations. Les propriétaires de terrains carbonifères supportaient avec patience ces entraves ; et, malgré les découvertes journalières de nouveaux champs houillers, ils ne cédaient guère aux excitations qui, en pareilles circonstances, se produisaient dans l'Occident. La production des charbons se développait donc lentement, sans troubler l'état social des populations.
D'un autre côté, les manufacturiers restaient attachés aux coutumes de la plaine saxonne et de plusieurs régions contiguës telles que la Hesse et le Nassau. Ils n'augmentaient qu'avec une extrême réserve l'importance de leurs ateliers et les demandes de houille. Dans leur opinion, le patron qui voulait créer un nouvel atelier était moralement tenu d'assurer le bien-être et la sécurité des ouvriers qu'il y appelait. Dans ce but, les usines nouvelles devaient être complétées par des habitations pourvues
de petites dépendances rurales, par des écoles, des chapelles, par les secours de la médecine et de la pharmacie. Ces sentiments étaient une précieuse garantie pour les populations ouvrières. Ils les mettaient à l'abri des dures épreuves qu'infligeait alors aux ouvriers de l'Occident la création fiévreuse des usines à engins mécaniques, mis en mouvement par les machines à vapeur. A cette époque, un ami de l'Auteur, M. de Dechen, qui résidait à Bonn, dans la plaine du Rhin, et avait la direction supérieure des mines de la contrée, appréciait à une haute valeur l'influence modératrice exercée par son administration. Il estimait encore à un plus haut prix le sage concours des manufacturiers de la Ruhr, et notamment l'ensemble des coutumes dont le précis est donné ci-dessus (20).
En 1851, ces bonnes traditions existaient encore chez les fabricants les plus considérés d'Elberfeld et de Solingen; mais elles commençaient à s'altérer chez quelques autres» C'étaient les premiers symptômes d'un ébranlement qui, depuis quatre ans, paraît devenir plus sensible. Alors, en effet, le corps royal des mines conservait sur les exploitations houillères sa haute influence: le droit de tutelle qu'il exerçait dans l'intérêt des ouvriers n'était point encore contesté ; mais les propriétaires de mines réclamaient vivement contre certains détails de l'organisation financière. Cette année même, la redevance du dixième, perçue par l'État sur les houilles extraites, fut réduite à 6 p. 100. Les nouveaux fabricants, -venus de l'Occident pour créer diverses sortes d'établissements, introduisaient dans leurs rapports avec les ouvriers les déplorables coutumes de leur pays. Ils se dispensaient d'accorder le logement avec le jardin potager, et ils remplaçaient cette subvention par un supplément de salaire égal au montant du loyer payé par les familles à des capitalistes qui, par ce genre de spéculation, compliquaient le régime manufacturier, au grand danger de la paix sociale. La famille décrite dans la présente monographie était logée en 1851 dans ces conditions. Si la paix n'était pas encore troublée par ce dangereux régime de locations, c'est que le propriétaire de la maison était un Westphalien familier avec les coutumes qui assuraient aux occupants de
maisons une continuité de jouissance. Toutefois on pouvait déjà prévoir que la rupture de cet état de paix serait un jour amenée par l'intérêt évident qu'aurait le propriétaire à oublier, tôt ou tard, les prescriptions de la coutume.
La même famille nous montre, par plusieurs autres détails de son existence, la transition du régime de stabilité et de paix, décrit dans les trois premières monographies de ce volume, à l'état d'instabilité et d'antagonisme qui apparaît souvent dans les monographies suivantes. Ainsi, par exemple, le chef de famille, simple locataiie de son habitation, a perdu la dignité, l'esprit de prévoyance et la sobriété qu'inspire la possession de la propriété immobilière. Il dissipe en consommations inutiles ou dangereuses une partie considérable de salaire, qui aurait suffi pour l'élever à la condition de propriétaire. Il détruit par là autour de lui les sentiments et les intérêts qui tiennent unis, dans l'ancienne constitution sociale, les membres de la famille-souche. On peut donc craindre qu'il ne prépare ainsi dans la plaine saxonne la première formation de ces générations de vieillards qui, sur les bassins houillers de l'Occident ou de l'Angleterre, meurent dans le dénûment et l'abandon.
En résumé, la fabrique de Solingen et les usines déjà nombreuses du bassin houiller de la Ruhr constituent aujourd'hui une sorte de territoire neutre entre les deux sortes de populations, stables et ébranlées, établies aux deux extrémités de la mer du Nord. L'avenir nous apprendra si la race saxonne^ conservée pure sur le sol où elle s'est formée, résistera aux dangereuses nouveautés de la houille et de la vapeur, mieux que ne l'ont fait les essaims qu'elle a envoyés sur le territoire de l'Angleterre.