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DANS LES GRANDES VILLES DE LA RUSSIE

En Russie, chaque individu appartenant à la classe ouvrière est entouré, pendant toute sa vie, d'une nombreuse famille, avec laquelle il vit dans un régime de communauté absolue, à l'abri de toutes les éventualités fâcheuses qui résulteraient du régime de l'isolement. Les ouvriers émigrants qui vont au loin, dans les grandes villes, exécuter divers genres de travaux (17), se trouvant pour la première fois privés de cette protection, s'empressent d'y suppléer en s'affiliant à des associations volontaires, connues sous le nom générique d'Artèles.

218 CII. V. — PAYSANS A l'ABROK ET BATELIERS ÉMIGRANTS DE l'oKA.

L'ouvrier émigrant, décrit dans la présente monographie, exerce chaque année à Saint-Pétersbourg le métier de portefaix, pendant la belle saison. Pour échapper à l'isolement, il se réunit dans cette ville à une Artèle composée de gens de même profession. L'histoire de cette association a présenté, pour l'année 1852, les particularités suivantes :

Arrivé à Saint-Pétersbourg le 20 avril, l'ouvrier s'est Téuni, dès le 23 du même mois, à /j-0 portefaix environ, appartenant tous à la propriété d'Eractour. Le premier jour de la réunion fut consacré à entendre l'opinion des plus expérimentés touchant l'organisation de la société, et spécialement à fixer la somme devant être versée par les associés qui pourraient ultérieurement s'y affilier; ce droit d'admission fut fixé à 6 francs pour les ouvriers arrivant les deux premières semaines, et à 8 francs pour ceux qui se réuniraient plus tard encore. On nomma ensuite, par un système de vote très-usité en pareil cas dans toute la Russie, les quatre fonctionnaires suivants, qui sont chargés de la direction des affaires communes.

Le premier est VArtelchik. Il est chargé de chercher l'ouvrage, d'en discuter le prix pour le compte de la communauté, de répartir les ouvriers entre les divers travaux, de remplir, en un mot, toutes les fonctions qui, dans l'Occident, sont dévolues en pareil cas à un entrepreneur.

Le second est le Cloutchnik. Il est chargé de tenir la caisse de la communauté, de toucher le prix des travaux exécutés, de payer les dépenses communes et de faire, sous sa propre responsabilité, des avances particulières aux associés.

Les deux derniers sont les Starchi, hommes d'expérience, désignés par leur réputation au choix des associés. Ils sont chargés de contrôler les actes de l'Artelchik et du Cloutchnik.

La réunion se termina par la proclamation officielle de l'association, suivie d'une prière faite en commun et de vœux mutuels de santé et de prospérité. Deux semaines plus tard, l'Artèle avait atteint le nombre de 65 associés; depuis lors jusqu'au 23 novembre, époque de la dissolution de l'Artèle, ce nombre ne fut pas dépassé.

Les principales occupations del'Artèle pendant cette campagne ont été : le chargement et le déchargement des barques employées au commerce des fers et des bois; le sciage et la rentrée des bois de chauffage ; le battage des pieux pour la fondation des édifices ; les travaux de terrassement dans les jardins de la ville et de la banlieue. Ces derniers travaux, payés 1 franc par journée, ne sont acceptés que quand les travaux plus lucratifs font défaut; les travaux les plus recherchés, les manutentions de fer, sont payés à raison de 2 francs.

L'Artèle a été logée sans frais chez un grand marchand de fers, riverain de la Néwa, qui l'emploie au prix courant, avec l'avantage de pouvoir compter en toute occasion sur l'empressement de cette compagnie à exécuter les travaux urgents.

La nourriture a été prise en commun, en deux brigades de 30 à 35 personnes ; les frais en sont supportés par la caisse commune et montent moyennement à O^/iO par tête et par jour. La cuisine est quelquefois faite en régie par une femme salariée par la compagnie ; dans ce cas, l'Artelchik achète en gros le pain, le gruau, la farine, le poisson salé, le sel et l'huile de chènevis, qui forment le fond de l'alimentation. Plus ordinairement, l'Artèle s'exempte des embarras de cette administration en traitant avec un fournisseur qui, pendant toute la durée de la campagne, livre la nourriture toute prête aux associés, moyennant un prix convenu.

L'entretien des vêtements, les achats de thé, d'eau-de-vie et des autres aliments de choix, les médicaments, en cas de maladie, ont toujours le caractère d'une dépense individuelle. On subvient à ces dépenses au moyen de recettes particulières que l'Artèle autorise de temps en temps. Pendant la durée de la campagne, chaque ouvrier est autorisé à disposer d'environ 16 journées de travail pour exécuter certains travaux urgents qui, exigeant un grand déploiement de forces, sont rétribués d'une manière exceptionnelle.

A la fin de la campagne le partage des bénéfices se fait également entre tous les associés, quelle que soit l'inégalité de leurs forces et de leur aptitude pour le travail. Les ouvriers les plus

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vigoureux sont généralement réservés pour les travaux à l'en treprise; les plus faibles, pour les travaux à la journée. Pour établir une compensation entre les deux catégories, on laisse reposer, quand on ne peut donner de l'ouvrage à tous, les ouvriers chargés, en cas de presse, des plus durs travaux. L'une des attributions des Starchi est de veiller à ce que cette compensation s'établisse d'une manière équitable; et il ne s'élève jamais de difficultés à ce sujet.

La recette moyenne de l'Artèle équivaut, par mois et par ouvrier, à 23 journées de i fr. 60 cent., soit à 36 fr. 80 cent. ; la dépense mensuelle par ouvrier s'élève à 18 francs environ ; l'épargne d'un ouvrier monte donc environ à 18 fr. 80 cent, par mois, soit à 131 fr. 60 cent, pour toute la durée de la campagne.

L'Artèle a été dissoute le 23 novembre; après le partage du dividende, on a encore fait la prière en commun, et les associés se sont séparés avec des témoignages mutuels d'amitié et des vœux pour l'heureux retour au pays.

SUR l'organisation des artèles d'émigrants voyageant a frais

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