‹ Les ouvriers européensChapitre 117 sur 196 · COMMUNS, DE LEUR VILLAGE A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

COMMUNS, DE LEUR VILLAGE A SAINT-PÉTERSBOURG

Le besoin de l'association se fait sentir chez les ouvriers émigrants dès qu'ils songent à quitter leur famille ; l'Artèle des voyageurs d'un même village s'organise ordinairement dans les conditions qu'on va décrire par un exemple qui se rapporte au village d'Eractour. Celui-ci, situé à 300 kilomètres de Moscou et à 1 ,020 kilomètres de Saint-Pétersbourg, communique avec cette dernière capitale par une bonne route passant par les villes de Riazan, Golomna, Moscou, Tver, Torjok, Valdaï et Novgorod.

L'Artèle se compose ordinairement de 15 voyageurs; elle se constitue dans une réunion où la prière est faite en commun, et où l'on arrête l'époque du départ. Le premier acte de la société est de se procurer, pour les frais du voyage, une somme de

lAlTS IMPORTANTS D'onGAMSATIOX SOCIALE. 221

2/i0 francs, prêtée sans intérêt par un paysan aisé, qui s'indemnise toutefois de cette avance en livrant à la société, au prix de 135 francs, un cheval qui, dans d'autres conditions, ne pourrait être vendu au delà de 90 fr. Le surplus de l'emprunt est employé à l'acquisition d'un vieux traîneau et de diverses provisions ; chaque associé est, en outre, tenu de livrer à la communauté une quantité déterminée de pain et de gruau. Les vêtements des voyageurs, formant une partie considérable du bagage à transporter (le cheval ne pouvant, d'ailleurs, traîner plus de 350 kilogrammes, et le voyage devant durer en moyenne 22 jours) , l'Artèle se trouve dans l'obligation de se procurer en route, par voie d'achat, un complément de provisions de bouche.

L'Artèle, conduite par l'un des plus anciens, auquel l'autorité est expressément déférée, accomplit journellement un trajet de 45. à 50 kilomètres ; elle franchit chaque jour deux étapes, l'une de k heures à 9 heures du matin, l'autre de midi à 6 heures du soir. A 9 heures et à 6 heures, l'Artèle fait deux repas, composés chacun de Ghtchi au pain et de Kacha de sarrasin (9) . Ces repas sont pris dans des auberges dont le maître fournit la choucroute, le sel et le bois, moyennant une rétribution de 8 centimes par tête, ainsi que le foin et la paille sur laquelle couchent les voyageurs. Chacun paye de sa propre bourse l'eau-de-vie qu'il veut consommer; cependant, l'Artèle en achète à frais communs dans certaines circonstances : par exemple, 12 litres le jour de la constitution de l'Artèle ; 12 litres le jour du départ; 18 litres, à trois reprises différentes, à la suite de quelque étape difficile et le jour de l'arrivée.

Le cheval, au moment de l'arrivée à Saint-Pétersbourg, est exténué de fatigue ; on le nourrit à l'écurie pendant huit jours à frais communs, pour le rétablir un peu, puis on le vend avec un bénéfice moyen de 35 francs. Ce bénéfice ayant été déduit des dépenses, les frais de voyage s'élèvent moyennement, pour chaque émigrant, à 28 francs, y compris 16 francs de vivres, soit à 0 fr. 027 par kilomètre.

Depuis deux ans, la mise en exploitation du chemin de fer de Moscou à Saint-Pétersbourg amène la suppression de celle

222 eu. V. — PAYSANS A l'ABUOK ET BATELIERS ÉMIGRANTS DE l'oKA.

antique coutume : les émigrants d'Eractour continuent à partir en troupe chaque printemps, mais chacun voyage dorénavant à ses propres frais ; la durée du voyage est maintenant réduite à iO jours et la dépense à 22 fr. 80 cent., y compris 8 francs de vivres.

Des remarques analogues peuvent se faire journellement dans l'Occident : les chemins de fer, à mesure qu'ils s'établissent, y détruisent les habitudes traditionnelles des voyageurs émisrants.

DE l'influence EXERCÉE PAR LE SEIGNEUR SUR LE MAINTIEN DU RÉGIME DE LA COMMUNAUTÉ DANS LA FAMILLE.

L'aisance et la prospérité d'une famille sont en raison du nombre d'ouvriers valides dont elle se compose ; et, en général, les dépenses et les charges augmentent, avec le nombre des membres, d'une manière moins rapide que les produits. L'intérêt bien entendu d'une famille est donc de ne point se diviser tant que l'habitation en commun dans la maison paternelle reste matériellement possible. Le chef de famille, dans lequel cet intérêt se résume plus particulièrement, s'efforce toujours de maintenir ses fils et leurs ménages groupés près de lui, nonobstant les difficultés qui résultent de l'exiguïté de l'espace et les embarras dérivant de la divergence des caractères. Mais il se manifeste une foule de circonstances dans lesquelles l'ascendant du père de famille ne suffisant pas pour maintenir l'union dans la communauté, il faut recourir à une autorité plus élevée. C'est le seigneur qui, avec le concours du conseil des anciens, remplit cette importante fonction. Sur ce point, l'intérêt du seigneur concorde entièrement avec celui du chef de famille : en premier lieu, le partage d'une communauté affaiblit singulièrement les ressources de la famille et rend plus précaire le payement de la redevance seigneuriale ; en second lieu, ce partage, impliquant toujours la construction d'une habitation nouvelle, absorbe improductivement des quantités considérables de bois et de main-

FAITS IMPORTANTS d'oRGANISATION SOCIALE. 223

d'œuvre, au grand détriment des forêts et de la production agricole. Il n'est donc pas étonnant que les populations n'aient guère le désir de se soustraire à une autorité aussi bienfaisante. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, il existe une solidarité intime entre les paysans et le seigneur. Pour que cette solidarité soit évidente, il suffît que ce dernier sache remplir, en ce qui concerne le maintien de l'harmonie sociale, les devoirs qui lui sont dévolus. Des institutions, qui subsistaient à une époque encore récente, prouvent que, dans l'ancienne constitution française, les seigneurs avaient également pour fonction de propager et de maintenir, parmi les populations agricoles, le régime de la communauté.

SUR LA MOUTURE A BRAS DES CÉRÉALES, CHEZ LES PEUP&ES OU LE TRAVAIL INDUSTRIEL EST PEU PERFECTIONNÉ.

La préparation des céréales, sous forme de gruau et de farine, constitue un service extrêmement pénible chez les peuples où cette industrie est encore pratiquée à bras dans les familles. Ces peuples, si disposés à repousser toutes les innovations, acceptent en général avec empressement celles qui ont pour objet de les soustraire à ce rude labeur. L'introduction des moulins mus par la force de l'eau et du vent fournit partout le moyen le plus efficace de faire apprécier les bienfaits de l'esprit de nouveauté. Les moulins à vent commencent seulement à s'introduire dans la contrée d'Eractour, et, dans le village même, on voit encore, dans chaque maison de paysan, un petit moulin à bras (9), qui l'emporte en simplicité et en perfection sur les appareils analogues observés ailleurs par l'auteur de ces études. Le moulin à bras d'Eractour se compose de deux petites meules de 0'",531, dont la supérieure est mise en mouvement par une bielle ou long bâton; celui-ci est encastré par son extrémité supérieure dans un trou creusé au plafond dans le prolongement de l'axe de rotation; il est engagé par son extrémité inférieure dans un anneau de fer posé à la circonférence de la meule mobile. Pour metirc

224 en. V. — PAYSANS A l'abrok et bateliers émigrants de l'oka.

le moulin en action, il faut imprimer à la bielle un mouvement conique.

Nonobstant cette perfection exceptionnelle, les jeunes femmes de la famille doivent, à tour de rôle, tous les 5 jours, consacrer !l heures à la préparation des 33 kilogrammes de farine destinés à la fabrication du pain ; ce travail commence dès 3 ou /|. heures du malin, et le chef de famille, pour en accélérer l'exécution, maintient l'ancien usage d'après lequel celle qui en est chargée ne peut déjeuner qu'après avoir entièrement achevé sa tâche. La préparation de la farine et du gruau absorbe par année, dans la famille décrite par la présente monographie, piuâ de 100 journées de travail.

sur les frais auxquels donne lieu la construction d'une maison de paysans.

Argent dépensé en matériaux et en main-d'œuvre. — Abatage de '200 arbres, 12^00;

— transport à 10 kilomètres, à Taide d'une Pomotch (H, 11), 120^00; — travail des charpentiers: équarrissage, façon des assemblages, 60^00; — confection et pose des planches, 28^00; — confection et pose du toit en planches, 20^00; — confection du poêle en briques, 24^00 ; — clous, 28^00; — ferrures des portes et des fenêtres, 12^00;

— fenêtres vitrées, 16^00; — valeur approximative du travail de la famille, 420' 00.

— Total, 740f 00.

SUR l'administration technique et économique

DE LA TERRE SEIGNEURIALE d'ÉRACTOUR.

La terre d'Eractour, dont le propriétaire est éloigné depuis longtemps, est administrée par un intendant auquel l'autorité seigneuriale est en partie déléguée. Cet agent touche l'Abrok, dirige la ferme-modèle établie dans l'intérêt des paysans, perçoit une redevance sur les produits forestiers préparés par les habitants, pour la vente au dehors, et veille à ce qu'ils ne gaspillent pas les produits du même genre qui leur sont accordés, à titre de subvention, pour leur propre usage. Il a, d'un autre côté, à acquitter les impôts, à réunir et à livrer les hommes nécessaires au recrutement de l'armée (20), à remplir envers les paysans, autant

que possible, avec l'intervention des conseils communaux, les devoirs de protection, d'assistance et de direction paternelle (22), qui forment l'essence de cette organisation sociale. Ces sortes d'emplois, fort communs en Russie, ne sont pas toujours remplis par des hommes à la hauteur de leur mission; mais ils développent, en général, à un haut degré, chez cette classe de personnes, la finesse d'appréciation et la siàreté de jugement nécessaires pour la gestion d'intérêts complexes. Ils constituent, pour les affaires générales du pays, une véritable pépinière d'administrateurs, qui manque en Occident, où l'indépendance mutuelle des diverses classes de la société et l'institution des fermages réduisent à peu de chose les connaissances nécessaires aux personnes chargées d'administrer des propriétés agricoles.

Les recettes et les dépenses de la terre d'Eractour, avec ses 25,449 hectares et ses 4,941 habitants, se résument ainsi qu'il est indiqué dans le tableau suivant.

Recettes.

Recette sur 1,000 Tiaglo à l'Àbrok (II, 17), à raîson de G8f G024 par Tiaglo 08,602^40

Recette sur 104 Tiaglo, travaillant dans le régime de la corvée (H, 17) à la ferme-modèle, et donnant, outre 125 jours de travail, une redevance de lO^SS par Tiaglo. 1,069 12

Bénéfice net sur la culture de la ferme-modèle, produit en grande partie par le travail des 104 Tiaglo attachés à cette ferme. 6,000 00

Redevances perçues sur les produits forestiers vendus au dehors de la propriété par les paysans 4,000 00 '

Recettes diverses : ventes directes de produits forestiers, etc 1,128 48

Total des recettes. . . 80,800 00

Dépenses.

Impôt, dit Podatei, payé en raison du nombre d'habitants mâles constaté par le dernier recensement 9,226 40

Impôts spéciaux, établis par le gouvernement pour subvenir à des œuvres do charité publique et de bienfaisance dans la contrée environnante i 485 00

Impôt du recrutement (temps de paix), sur un nombre moyen de 12 recrues pour deux années, ou de 6 recrues par an (20) ; dépenses en argent faites à, l'occasion de la livraison des recrues 1,280 00

Appointements de l'intendant, des gardes et agents divers; — frais

généraux d'administration , 9,808 00

Revenu net de la terre. . . 60,000 00

Total égal aux recettes 80,800 00

226 CII. V. — PAYSANS A l'aBROK ET BATELIERS ÉMIGBANTS DE l'okA.

SUR LES CHARGES QU'eNTRAINE, EN TEMPS DE PAIX, l'iMPÔT DE RECRUTEMENT DANS LA TERRE d'ÉRACTOUR.

Les charges qui se rattachent au recrutement de l'armée sont au nombre de celles qui pèsent le plus lourdement en Russie sur la propriété seigneuriale; mais, en général, elles sont moins onéreuses pour les familles de paysans que ne le sont, dans l'Occident, les charges correspondantes. Les' recrues sont levées tous les deux ans, à raison de 5 pour 1,000 habitants mâles de tout âge, constatés officieilement par le dernier recensement. Cette proportion équivaut, année moyenne, pour la terre d'Eractour, à 6 recrues.

Le seigneur a le droit de désigner les recrues, sauf à les faire agréer par le conseil de révision. Cette circonstance lui donne beaucoup d'autorité pour réprimer, chez la partie la moins morale de la population, la propension à l'ivrognerie, à la débauche et à toute autre espèce de désordre. En fait, le seigneur trouve ordinairement grand avantage à faire exercer ce droit par les pères de famille et par les conseils communaux, qui y trouvent, au besoin, la suprême sanction de l'autorité paternelle et du pouvoir municipal. L'usage autorise d'ailleurs le seigneur à racheter les recrues à prix d'argent, lorsque la rareté de la main-d'œuvre et le vœu de la population rendent cette mesure désirable.

Le choix et la livraison des recrues, les rapports avec le conseil de révision donnent lieu à des dépenses assez considérables. L'intendant doit conduire. lui-même les recrues au chef-lieu de la province ; il doit insister autant que possible, auprès du conseil, pour faire agréer les hommes dont il importe de débarrasser la propriété; il a, en outre, à payer toutes les dépenses de transport, de nourriture et de logement, jusqu'au moment où les hommes sont admis; enfin, il doit les habiller et pourvoir, jusqu'à l'arrivée des hommes au régiment, à la nourriture et à la solde.

FAITS IMPORTANTS o'onG VNISATION SOCIALE. 2 27

Les frais annuels spéciaux et les pertes de revenu auxquels donne lieu à Eractour l'impôt de recrutement, peuvent s'évaluer annuellement ainsi qu'il suit :

Diminution sur le revenu de la propriété : les 6 recrues livrées chaque année donnent lieu à une diminution de 411^60 sur rAbrok;en raison de la longue durée du service et de la rareté des retours, la perte totale de

revenu est d'environ 7,308^40

Frais de voyage et de séjour au chi;f-lieu de la province ; démarches auprès du conseil de révision 028^40

Frais d'habillement 244 80

Frais de nourriture des soldats jusqu':\ l'éqoquc de l'arrivée f . p„„ ç.^

au régiment 61 20

Solde des soldats pondant le voj agc 21 60

Contribution versée à la caisse du régime. it. 24 00

Total 8,048 40

SUR LES HABITUDES DES PAYSANS, EN CE QUI CONCERNE LA CONSERVATION DE l'ARGENT.

Beaucoup de paysans de la terre d'Eractour, et surtout les vieillards, ont encore l'habitude d'enfouir leur argent dans des cachettes qu'ils élablissent au milieu des bois; ces cachettes sont souvent découvertes par des voisins qui épient les thésauriseurs, avec le désir de les voler. Le Starchi de la famille décrite dans -la présente monographie conserve l'argent au logis, dans une cassette fermant à clef, dite Soundouk,

EXEMPLE d'un PARTAGE DANS UNE COMMUNAUTÉ DE PAYSANS, AVEC FONDATION d'uNIÎ NOUVELLE MAISON.

Le partage d'une communauté et la fondation d'une nouvelle maison sont les événements les plus mémorables de l'histoire d'une famille. Pour celle qui est décrite dans la présente monographie, cette fondation s'est faite dans les conditions suivantes.

Le grand-père, Stépan Jégorovitch, souche première de la

228 CH. V. — PAYSANS A l'aBROK ET BATELIERS ÉMIGRANTS DE l'oKA.

maison, est mort en 1822, laissant trois fils déjà chefs de ménage, Siméon, Louka et Amélian. Ceux-ci continuèrent à vivre en communauté, sous la direction de leur aîné, Siméon ; ce régime prit fin en 1833, par la mort de ce dernier. A cette époque, Amélian était mort laissant un fils, Philip Amélianovitch, déjà marié. Siméon lui-même laissait un fils, Gabriel Siméonovitch, également marié. D'après l'usage, c'était à l'oncle survivant, Louka Stépanovitch, que revenait l'autorité de Starchi; mais celui-ci ayant peu de goût pour le commandement, découragé d'ailleurs par la mort récente de son fils unique, s'entendit avec son frère mourant pour âéférer cette autorité à Gabriel. Les deux cousins continuèrent donc à vivre en communauté avec leur oncle et sa femme jusqu'en 18/|2 ; les trois ménages associés comprenaient alors 13 personnes. A cette époque, des discussions d'intérêt ayant altéré la bonne harmonie qui avait régné jusque-là«entre les deux cousins, et, d'un autre côté, la famille devenant trop nombreuse, le conseil des anciens, consulté par l'intendant (25), décida qu'il y avait lieu de procéder à un partage qui fut aussitôt consommé, sous la surveillance de quatre membres du conseil, délégués à cet effet. * Gabriel et ses quatre enfants entrèrent en communauté avec leuT oncle Louka; Philip, avec ses quatre enfants, forma une maison nouvelle et s'établit provisoirement dans des dépendances de l'ancienne, dont le terrain fut alors divisé en deux parties égales. Les bestiaux, les grains et les instruments aratoires furent en même temps divisés entre les deux familles, dans la proportion de 3 à 2 ; Philip eut, en outre, à payer à son cousin une somme de 58 francs, pour être dispensé, dans l'avenir, du devoir de l'assistance envers l'oncle Louka , qui approchait déjà de la vieillesse.

La principale préoccupation de Philip et de sa famille, à dater de l'époque de ce partage, fut de réunir, par un travail opiniâtre et par une sévère économie, les ressources nécessaires à la construction d'une maison neuve. En 18/19, pendant l'automne, la famille, secondée par 6 ouvriers loués à cet effet, abattit, avec l'autorisation du seigneur, les 200 arbres nécessaires àlacon-

struction ; ces arbres restèrent dans la forêt jusqu'à la fin de l'année suivante et furent transportés, pendant l'hiver de 1850- 1851, au lieu où ils devaient être employés. Ce transport, partie la plus onéreuse de l'entreprise, a été exécuté par une Pomotch (il, 11) de 15 à 20 ouvriers, pourvue de chevaux et de Télègues, qui, en trois jours, a amené à pied-d'œuvre la totalité de ces matériaux. Les dépenses entraînées par les principaux détails de la construction de la maison proprement dite se sont élevées approximativement à IkO francs (24). Dans ce total, les frais de transport, comprenant les achats de vivres qu'il a fallu faire pour régaler copieusement la Pomotch, ont monté à 120 francs; la dépense en eau-de-vie s'est élevée à pareille somme.

Ayant heureusement accompli cet effort, la famille, composée de travailleurs dont les forces augmentent chaque jour, se trouvera bientôt placée dans un état prononcé de bien-être qui croîtra aussi longtemps que les circonstances ne l'obligeront pas à se subdiviser de nouveau.

SUR LES PROJETS DE RÉFORME TENDANT A ABROGER LE RJÉGIME DE CONTRAINTE QUI PÈSE, EN RUSSIE, SUR LES MAÎTRES ET LES SERVITEURS.

Les projets qui ont pour objet d'abolir le régime actuel d'engagements forcés prennent chaque jour plus de consistance. L'exécution de la réforme entraînera certaines difficultés ; elle jettera même momentanément quelque trouble dans l'assiette de la propriété et dans la situation des personnes ; mais elle profitera à la longue aux deux classes de la société, si elle n'est pas trop brusque et si la transformation s'opère par l'entente mutuelle des intéressés plutôt que par des contraintes légales.

L'émancipation serait pour les populations ouvrières un funeste présent si, en augmentant la dose de liberté personnelle dont elles jouissent maintenant, elle les privait de la sécurité qui

230 CII. V. — PAYSANS A l'aBROK ET BATELIEUS EMIGRANTS DE l'oKA.

leur est acquise. Jl est à espérer qu'en Russie, ainsi qu'il est arrivé dans l'Occident au moyen âge, les engagements volontaires permanents se substitueront promptement au régime actuel de contrainte ; mais il importe que les bienfaits éventuels du patronage soient précédés par des garanties plus positives.. Les idées, les mœurs et les coutumes du pays placent au premier rang deux garanties de ce genre : l'achat par le paysan d'une portion de la terre qu'il cultive; l'intervention de la commune dans le contrat qui doit intervenir entre le maître et les serviteurs. La possession de la nue propriété peut être aisément transférée, sauf la fixation du prix, du seigneur à la commune ; et il semble que l'autorité communale, en se fondant, au moins temporairement, sur son droit de propriété, s'interposerait avec avantage pour maintenir, entre les chefs de maison et leurs enfants, les excellents rapports qui ont régné jusqu'à ce jour. La commune affranchie pourrait, sous ce régime, distribuer le sol communal entre les chefs de famille, ainsi qu'elle le fait aujourd'hui sous le régime de l'Abrok. Il semble que l'on conjurerait ainsi le plus grave danger d'une émancipation immédiate et complète : celui que peut faire redouter la tendance actuelle de la jeunesse rurale à émigrer dans les villes. L'usufruit de la terre serait concédé aux chefs de maison; et les émigrants en seraient naturellement privés s'ils ne remplissaient pas, comme ils le font aujourd'hui, certaines obligations envers la commune et la famille.

Page 1