DES LLÉMAS, PAR SUAVI-EFFENDI
- Les procès civils offrent, en Turquie, plusieurs phases dont les parties p*^uvent diminuer le nombre.
Dans le cas le plus compliqué, le plaignant se rend chez le
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gouverneur ou tout autre représentant de l'autorité publique qui^ lui donne tort ou raison. Le plaignant, s'il n'est pas convaincu,-^ ne peut être obligé à accepter la décision. Le gouverneur ou celui qui le représente l'envoie, dans ce cas, chez le juge nommé* Cadi. Celui-ci exprime à son tour son avis, sans avoir, plus que le gouverneur, le droit de forcer le justiciable à s'y soumettre.
Le Cadi adresse le plaideur récalcitrant au 3iufti (interprète de la loi) ; celui-ci, après avoir formulé par écrit la demande du plaignant, l'étudié et recherche l'article "tie loi qui s'y rapporte; puis, en s'appuyant sur cette loi, il écrit au bas de la demande formulée un oui ou un non. Il indique toujours les motifs de sa décision, il la signe, et il la remet au plaignant. Celui-ci, muni de cette pièce nommée Felva, retourne près du Cadi qui, conformément au Fetva, rend par écrit son arrêt appelé Ilam. Enfin, pourvu de cet arrêt, le plaignant se rend auprès du représentant de Tautorité publique, et il peut alors de plein droit réclamer l'exécution du jugement. Pour éviter des pertes de temps, beaucoup de plaignants commencent tout d'abord, chez le Mufti, la procédure de leur affaire.
Les Muftis des villes et des villages sont membres du conseil local ; ils sont élus par les savants et les lettrés de la circonscription administrative. Cette élection doit être confirmée par le grand Mufti résidant à Constantinople, et qui a le titre de Cheïkh-ul-islam. Le Mufti ne reçoit de l'Etat aucun salaire. Il est libre de se livrer au commerce ou d'exercer toute autre profession à sa convenance. Il reçoit, par chaque Fetva, 100 Paras (50 centimes) ; cette taxe est nommée « frais d'encre et de papier » du Musewid; et elle est payée par le plaignant au moment où il reçoit le Fetva. Le Musewid est le secrétaire du Mufti ; c'est lui qui interroge le plaignant, qui formule sa demande par écrit et qui la présente au Mufti.
Des Muftis formant une catégorie spéciale sont, à Constantinople, attachés aux ministères, notamment aux conseils de la guerre, de la justice et du commerce. Ils sont choisis et présentée au Cheïkh-ul-islam par le gouvernement. Ils doivent toujours être pris parmi les Ulémas. Quant aux Cadis et à leurs suppléants.
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nommés Na'îbs, ils ne sont pas considérés comme des Ulémas.
La hiérarchie des Ulémas parcourt et embrasse comme une chaîne toute l'administration ottomane; elle seule soutient encore les parties de l'édifice qui menace ruine depuis longtemps. Pour comprendre le rôle de Mahomet II, conquérant de Gonstantinople, et pour apprécier l'avenir de la Turquie, il importe de connaître l'état actuel de cette institution.
Les Etudiants des Médressehs ou hautes Écoles \ se nomment SakhtaSj, c'est-à-dire « brûlés de l'amour de la science » ; leurs études, suivies avec un ordre parfait, embrassent dix cours différents, savoir : Sarfla. grammaire, IVahk la syntaxe, 3Iantv la logique, Adab la philologie, Maani la science du style, Béian la rhétorique, Bedi la science des tropes, Kelam la physique et la méthaphysique, Hendeéeh la géométrie, Heïst l'astronomie.
Ceux qui ont acquis cet ensemble de connaissances reçoivent le titre de Danichmends (doués de connaissances) . Ces Danichmends peuvent être professeurs des Écoles inférieures.
Si un Danichmend désire, soit entrer dans le service civil, soit devenir Naïb ou Cadi, il lui suffit de passer quelque temps dans la Meklebi Milkiyeh (École d'administration) ou dans la Mektehi Nuwah (École des Juges) , pour apprendre les formules nécessaires, ainsi que l'histoire.
Mais si le Danichmend désire entrer dans la Hiérarchie des Ulémas^ il faut qu'il suive les études des quatre branches de la science des lois, à savoir : la dogmatique, le droit, les traditions orales et la loi écrite.
Dès qu'un Danichmend a passé l'examen, comme candidat pour entrer dans la hiérarchie des Ulémas, à la satisfaction de ses professeurs, il prend le titre de Mulazim.
Un Mulazim, qui a étudié pendant sept ans les quatre branches de la science des lois, et a passé avec succès l'examen sévère qui les termine, a droit à la dignité de Muderris (profes-
\. A Constaatinople il y a plus de 400 Médressehs, dont 275 ont une importance réelle. Les étudiants ([ui fréquentent ces Écoles sont loges et nourris par les Imarets (fourneaux des Médressehs). Les Médressehs du Cuire sont au nombre do 3, comptant 426 professeurs et 15,335 étudiants.
seur de Médresseh) ; il obtient, suivant les examens qu'il a subis, un Ruous (diplôme) d'Istamboul ou d'une des deux villes ci-après nommées : Brousse et Andrinople.
S'il a obtenu le Ruous de Brousse ou d' Andrinople, diplôme qui n'est qu'honorifique, il a droit à la charge de Mollah du Devriyeh, c'est-à-dire au poste de juge d'une des 12 villes suivantes : Bagdad, Aïnlab, Bosna-Serai, Erzroum, Marâche, Tripoli (de Barbarie), Beyrouth, Kurdistan, Roustchouk, Sivas, Adana, Kangri. Cet emploi s'appelle Devriyeh, parce que le Mollah de ce grade tournera dans ce cercle de douze villes sans jamais avancer. Il ne faut cependant pas confondre ces Mollahs, ainsi que ceux dont nous aurons à parler plus loin, avec les Cadis et les Naïbs, qui sont des juges d'une classe inférieure.
Le Mulazim qui a obtenu le Ruous d'Istamboul (ce qui lui rapporte 150 piastres, environ 30 francs par mois) a le premier grade dans la hiérarchie ou chaîne des Ulémas, avec le titre ô'Ibtidai Kharidj, ce qui veut dire « qui commence à sortir » ; c'est la première classe. La seconde classe s'appelle Hareketi Kharidj, c'est-à-dire « mouvement pour sortir ». La troisième Ibtidai Dakhil, qui veut dire « qui commence à entrer » . La quatrième Hareketi Dakhil, soit « mouvement pour entrer ». La cinquième porte le nom de Moussilei-Sahn^ ce qui signifie que le candidat « entrera bientôt dans une des huit Médresssehs de Mahomet II ». La sixième classe est appelée Sahn Theman : ce nom, de même que celui de la classe précédente, fait allusion à la destination donnée aux premiers titulaires qui suivirent Mahomet II sur le champ de bataille. La septième classe a pour nom Ibtidai Altmichly, parce que les titulaires touchent 60 Aspres par jour. La huitième Hareketi Altmichly, c'est-àdire « qui se meut de la précédente classe ». La neuvième Moussilei Suleymaniyeh, u qui doit entrer bientôt dans la Médresseh de Suleyman Ganouny » (Soliman le législateur). La dixième se nomme Khamisei Suleymaniyeh « cinquième rang de Suleymaniyeh ». La onzième est appelée Suleymaniyeh, c'est-à-dire « Muderris d'une des Médressehs de Suleyman ». La douzième Darulhadith « Muderris de la Médresseh de ce nom » . Celui qui
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atteint ce rang de la douzième classe peut prétendre à occuper le poste le plus important du 13^ rang Makhredj^ c'est-à-dire le poste de Mollah ou grand juge de Kouds (Jérusalem), Haleb (Alep), et du Khaioassi-Refiâ. Sous ce dernier nom on comprend : Salonique, Yenichehr (Larisse), Sophia, la Crète, Trébizonde, Smyrne, Galata, Fanar et Eyoub.
Si le Muderris du 12^ rang ne demande pas cette fonction ou aspire à sa retraite, à laquelle il a plein droit une fois parvenu à ce rang, on cherche un Mollah dans la ii% la 10% la 9'' classe et ainsi de suite, tant que celui qui a droit au poste renonce à l'occuper.
La plupart des Muderris n'acceptent pas ces postes, bien qu'ils puissent ainsi parvenir au rang de Gheïkh-ul-islam. Ils préfèrent à cet honneur la gloire de continuer leurs enseignements qui les mettent à même de donner tous les quinze ou seize ans des diplômes à leurs élèves. Ces professeurs ont une haute renommée de vertu, et ils exercent beaucoup d'influence sur les affaires de l'Etat. Ils constituent le personnel dont le gouvernement doit gagner les suffrages dans les délibérations où se règlent les grands intérêts publics.
Le .43^ rang, celui de Makhredj, peut seul atteindre à une dignité importante dans la hiérarchie des Ulémas, celle de Paiei Mudjerredeh ou grade sans portefeuille, mais il ne peut la dépasser. Le ilV rang est Biladi Khamseh^ c'est-à-dire Mollah d'une des cinq villes suivantes : le Caire, Brousse, Damas, Filihé (Philippopolis) et Edrineh ou Andrinople. La 15^ classe est Harémein ou Mollah de la Mecque et de Médine. La 16' Mollah d'Istamboulj, juge de Constanlinople. La 17^ Sadri Anatoly, grand juge d'Anatolie. La 18' Sadri Rùum-ili, grand juge de la Turquie d'Europe. Chacun des deux Sadris ou Cadi Askers est assisté d'un Beis Effendi chargé de l'expédition des Bérats et des diplômes d'installation. Aucun des postes ci-dessus ne peut être obtenu sans que le candidat ait atteint le grade correspondant; mais pour y être admis le candidat doit attendre son tour. On a d'ailleurs toujours le droit de céder ce tour à celui qui vient après soi, sans renoncer pour cela à son avancement.
La 19" classe enfin, la plus élevée parmi les Ulémas, ne
comprend qu'un seul membre : c'est le Gheïkh-ul-islam, ou grand Mufti, qui est, à proprement parler, « l'interprète de la loi ».
Telle est l'organisation des Ulémas, et, pour donner une idée de la considération et du crédit dont ils jouissent, il nous suffira de citer une formule tirée de leurs enseignements les plus élémentaires et qui est passée dans le peuple à l'état de proverbe : « Les gouverneurs gouvernent le peuple, le Sultan règne sur les gouverneurs, les Ulémas régnent sur le Sultan, et Ibn (la science) règne sur les Ulémas. » Les revenus des Ulémas proviennent de biens consacrés successivement à leur institution par les anciens Sultans. Quand un Uléma accepte le poste déjuge supérieur qui lui appartient, il reçoit, de même que les Cadis ou juges inférieurs, un Bérat qui l'autorise à prélever une taxe fixe sur les affaires; mais depuis 1855 le gouvernement leur a alloué des appointements déterminés.
Voici la traduction du Bérat, original de l'an de l'hégire 991 (1583), qui définit les devoirs et la compétence des divers juges. Les devoirs du juge sont les suivants : se conformer luimême à la loi ; — ne s'écarter jamais de la loi, soit dans la procédure, soit dans le jugement ; — étudier profondément les questions sur lesquelles les avis des légistes sont partagés, jusqu'à ce qu'il trouve le Fetva indiqué pour Tespèce; — se rendre compte de la capacité des professeurs ; ne pas écarter les anciens déjà établis, mais examiner avec soin les diplômes de ceux qui postulent pour leur installation ; — écrire en toutes lettres la date des rapports qu'il adresse à Gonstantinople.
Appartiennent à la compétence des juges : la régularité des registres du greffe et des archives des tribunaux ; — les mariages de mineurs, le partage des héritages, l'inventaire des biens des orphelins et de ceux des décédés sans héritiers connus, et tous les soins à donner, en se conformant aux lois, concernant la caisse d'intérêts des orphelins (ils remplissent de cette façon les fonctions de notaire) ; — la nomination et la destitution des tuteurs et de leui s suppléants ; — les formalités du mariage ; — l'examen de la régularité des testaments ; — toutes les affaires qui touchent aux lois religieuses des musulmans ; —
enfin, l'examen des garanties offertes par les fermiers du gouvernement.
A côté de cette organisation générale de la justice, il existe une excellente justice patriarcale dans quelques parties de l'Empire, notamment dans le Vilayet de Bagdad, dans le Kurdistan, dans quelques parties de l'Asie Mineure et dans l'Arabie.
Dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque tribu, le plus savant et le plus éminent des lettrés, celui qui a gagné la confiance de tout le monde, consacre le reste de sa vie à donner des Fetvas.
Le juge patriarcal qui reçoit un plaignant lui remet sa canne comme moyen de citer au tribunal la partie adverse. Si un second plaignant survient, il lui donne son chapelet. Le plaignant, porteur de ce symbole d'autorité, se présente chez son adversaire et lui montre cet objet, en lui disant ces mots : « à la loi » . Quelle que soit l'hostilité qui règne entre les deux parties, le défendeur ne résiste pas à cette citation et suit le plaignant chez le juge.
Dans cette procédure on se trouve donc dispensé de recourir aux huissiers, aux gendarmes et aux agents de police. Le juge interroge les parties, et, sa décision rendue, la partie gagnante présente au juge son propre encrier et son propre papier pour qu'il écrive cette décision ; puis, munie de cette pièce, elle s'en sert comme d'un Ilam du Gadi.
Le juge, qui consacre ainsi sa vie à donner des Fetvas, met son honneur à ne recevoir aucune somme d'argent, si petite qu'elle soit, et à n'accepter de cadeaux de personne.
Ce mode patriarcal de rendre la justice peut être considéré comme un des plus précieux restes de l'antiquité. Malheureusement, dans un siècle qui compte tant d'hommes voués à la conservation des anciens monuments de l'architecture, il ne se trouve personne pour perpétuer ces précieux monuments des antiques vertus.