‹ Les ouvriers européensChapitre 165 sur 196 · DU HAOURAN · texte numérisé non relu

DU HAOURAN

Le système de communauté qui domine parmi les paysans du Haourân paraît d'abord devoir exclure la domesticité ; il semble, en effet, que ces nombreuses réunions de parents doivent se procurer dans leur sein la quantité de bras nécessaires pour leurs travaux agricoles, et, d'un autre côté, on se demande comment la classe des domestiques peut se recruter, quand chacun trouve dans la vie de famille les conditions d'une existence convenable. Il en serait ainsi, sans doute, si les paysans, propriétaires de la terre «qu'ils cultivent, se trouvaient dans une situation telle qu'ils pussent recueillir en toute sécurité le fruit de leur travail; mais, dans l'état actuel des choses, leur propriété, leur richesse, consistant surtout en bêtes de somme et en troupeaux, sont exposées à des pertes fréquentes, soit par suite des circonstances naturelles, soit par les vols des Arabes nomades. Dans ces conditions, il arrive qu'une famille, qui était parvenue à réunir la propriété d'une ou de plusieurs paires de bœufs, venant à les perdre et ne possédant aucun crédit pour en acheter

d'autres, ne peut plus entreprendre à son compte une eî^ploitation agricole, ou du moins est obligée de restreindre son exploitation ; quelques-uns de ses membres sont alors obligés de chercher du travail au dehors. Il arrive aussi quelquefois que les jeunes membres d'une communauté se décident d'eux-mêmes à se séparer de leur famille, soit par esprit d'indépendance, soit par toute autre cause.

D'un autre côté, certaines familles, favorisées par les circonstances ou aidées par l'habileté avec laquelle elles sont dirigées, arrivent k posséder un nombre de paires de bœufs en disproportion avec celui de leurs membres en état de les conduire ; les chefs de ces familles se trouvent alors dans la nécessité de louer des ouvriers étrangers. Ces conditions se réalisent surtout pour les Cheikhs de village qui, ne payant pas de Miri (5), peuvent facilement accroître le nombre de leurs paires de bœufs (Fedhlan) pour augmenter par cela même leurs revenus; aussi arrive-t-il que presque tous les Cheikhs sont obligés d'avoir des domestiques ou des esclaves. Ces derniers, qui étaient jadis les plus nombreux, tendent aujourd'hui à disparaître pour être remplacés par des ouvriers libres.

Les domestiques des paysans sont désignés en arabe par un nom spécial : on les appelle Harratine, c'est-à-dire laboureurs, parce qu'en effet leur principale occupation est de labourer. En entrant dans une communauté, un domestique devient par cela même l'associé de la famille pour son exploitation agricole : sa part dans les produits est fixée par l'usage au quart du froment récolté sur le terrain ou Fedhlan qu'il cultive avec une paire de bœufs, et à une quantité d'orge variable suivant les circonstances (22) ; il n'entre pas dans le partage des autres grains, et cela s'explique naturellement, parce que ces grains sont spécialement destinés à la consommation des membres de la communauté et des animaux de travail qui lui appartiennent. Outre sa part dans les produits du sol, chaque domestique reçoit, à litre de prime, un certain nombre de vêtements qui lui sont délivrés à l'époque des principales fêtes de l'année (11). Ces vêtements sont ordinairement les mêmes que ceux qui sont achetés

aux mêmes époques pour chacun des membres de la communauté; et sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, les domestiques sont considérés comme faisant réellement partie de la famille. Ils sont nourris comme ses propres membres et mangent avec eux; ils pénètrent même dans le Harîm en toute liberté, comme s'ils étaient parents des femmes qui s'y trouvent. Un domestique peut se marier, mais alors la femme ne vient pas d'ordinaire résider dans la famille à laquelle son mari est attaché ; elle continue à demeurer chez ses propres parents ou chez ceux de son mari qui chaque soir revient près d'elle.

La part de chaque domestique varie nécessairement suivant l'abondance de la récolte; elle varie aussi suivant l'étendue des terres ensemencées en froment et en orge relativement aux autres cultures. Quand plusieurs domestiques sont attachés à une même famille, ils sont considérés comme ne formant qu'une seule tête et reçoivent tous ensemble le quart du froment produit par tous les Fedhlans qu'ils cultivent (22) : ils font ensuite un partage entre eux, de manière que la part de chacun soit la même. Le tableau suivant indique les quantités de grains et les vêtements qui, d'après ces principes, ont été attribués cette année à chacun des huit ouvriers domestiques attachés à la famille du Cheikh Mohammed de Bousrah.

Grains ...

Vêtements.

Froment (Gamah)

Orge (Chehir)

1 Abaja, grand manteau en

laine fabriqué à Mossoul..

1 Kéfieh et 1 Akal (10)

1 paire de bottes àtiges rouges

(Djasmeh)

Totaux..

NOMBRE

POIDS

Valeur

de litres.

en kilog.

en argent.

Le chiffre de 361^ «S3, qui, d'après ce tableau, représente en argent la valeur des objets attribués en nature à chaque domestique, doit être considéré comme supérieur à la moyenne ordinaire de ses bénéfices annuels. L'abondance de la récolte en 1857

et les conditions spécialement favorables où se trouvent les domestiques dans la famille du Cheikh Mohammed ont contribué à élever ce chiffre, qui d'ordinaire ne dépasse pas 300 francs. En admettant cette dernière somme comme moyenne, on est conduit à estimer à 0*^ 80 environ le prix de la journée de travail d'un homme dans le Haourân, sans y comprendre la valeur de la nourriture consommée. Ce prix pourra paraître assez élevé pour un tel milieu ; mais, dans les mêmes conditions, le travail des esclaves coûte plus cher encore, et cela explique pourquoi, dans ce pays, la domesticité tend à remplacer l'esclavage.

Le contrat entre un domestique et un paysan peut avoir d'autres bases. Quelquefois, le domestique travaille pendant plusieurs années dans une famille sans recevoir autre chose que la nourriture, le vêtement et quelques cadeaux sans importance ; mais alors il est stipulé qu'après un délai fixé il lui sera alloué des avantages spéciaux. Ordinairement on lui promet en mariage une des filles de la maison qu'il obtient ainsi, sans avoir à payer aucune dot; mais il faut pour cela qu'il soit parent de la famille à un degré quelconque, parce que l'habitude du pays est de ne faire les mariages qu'entre cousins et cousines. Ce contrat rappelle celui que Jacob fit avec Laban pour obtenir Rachel en mariage ; quelquefois même, à ce qu'il paraît, il arrive aujourd'hui comme aux temps bibliques que le père de la jeune fille traîne en longueur et réclame de la part de son gendre futur des prolongations de service contraires aux conventions primitives.

Ces sortes d'engagements, présentant le caractère d'un servage momentané, étaient assez fréquents dans le Haourân il y a quelques années encore, quand l'argent était rare et la vente des grains difficile (i) : aujourd'hui c'est le premier mode qui tend à prévaloir, parce qu'il place les domestiques dans de meilleures conditions. Ils ne profitent pas cependant de leur état d'indépendance pour changer souvent de situation et, en général, ils restent toujours attachés à la même famille. Les occasions de dépense étant rares pour eux, ils font presque tous des épargnes relativement considérables. Lq plus souvent, ces épargnes sont

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thésaurisées en vue de leur mariage; presque toujours aussi, une partie en est employée à l'acquisition de quelques têtes de bétail qu'ils donnent en cheptel aux Arabes nomades chargés de gar der les troupeaux des paysans. Ce dernier mode de placement est le seul qui leur permette de tirer un revenu de leur argent, le prêt à intérêt, proprement dit, étant interdit par les mœurs et la loi religieuse chez les musulmans. Après avoir réuni, par l'accumulation de leurs épargnes, une somme suffisante pour leur permettre de se marier et d'acquérir une paire de bœufs, les domestiques entreprennent d'ordinaire une culture à leur propre compte ou bien rentrent dans leur famille. C'est exceptionnellement qu'ils se résignent au célibat, qui est fort rare parmi les musulmans. Ainsi, dans ce milieu social, la domesticité n'eSt, le plus souvent, qu'un état transitoire qui permet de s'élever progressivement à une condition supérieure.

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