SUR LES PRATIQUES AGRICOLES DES PAYSANS DU HAOURAN
Deux conditions générales dominent l'agriculture du Haourân ; ce sont : l'indivision et l'abondance du sol , la crainte des ravages causéspar les Arabes nomades. Les ravages des Arabes peuvent être assimilés à un fléau naturel dont le retour périodique viendrait, chaque année, compromettre les récoltes. Ils respectent encore, dans une certaine mesure, celles de ces récoltes qu'ils sont habitués à voir dans les champs; mais, si on tente la culture de plantes qui doivent rester en terre pendant une partie de l'été (tabac, sésame, coton, etc.), ils les font chaque jour manger par leurs troupeaux et par leurs chevaux. C'est à cette cause seule qu'est due l'absence de cultures industrielles dans le pays : leS paysans se montrent, au contraire, très-désireux de se livrer à ces cultures et de planter des arbres; sans aucun doute, s'ils jouissaient d'un peu de sécurité, s'ils étaient sûrs de semer et de planter pour eux ou pour leurs enfants, on les verrait bientôt transformer en jardins toutes les terres voisines des sources ou des ruisseaux.
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Actuellement, les paysans haourâniens cultivent seulement les céréales et quelques légumineuses. L'assolement adopté comprend généralement trois espèces de cultures qui se succèdent dans l'ordre suivant s 1° froment et maïs blanc ou millet (Doura- ;beda); 2° jachère labourée et irriguée; 3° orge et légumineuses; 4° jachère labourée et irriguée, suivie du retour du froment. Cet ordre n'est pas constant et beaucoup de circonstances peuvent le faire varier; certaines terres de qualité supérieure ne sont presque jamais mises en jachères, surtout dans les villages où la population est nombreuse. Les jachères sont aussi en partie supprimées presque partout, quand le prix élevé du grain promet une vente facile, et surtout quand la présence de quelques troupes dans le pays donne une protection suffisante contre les Arabes nomades. ■
Grâce au climat, les récoltes restent en terre beaucoup moins longtemps que dans l'Occident. On en jugera par l'énumération suivante, qui indique à la fois l'époque de l'ensemencement, celle de la récolte et le rendement moyen pour chaque espèce de plante.
1" Grains d'automne.
i° Froment (Gamah) : semé à la fin de novembre et en décembre sur deux labours, dont l'un donné en octobre, après les premières pluies, et l'autre pour enterrer la semence; récolté au commencement de juin * . Le rendement moyen est évalué à 17 grains pour un.
2° Orge (Ghehir) : semé à la fin de novembre et en décembre, en même temps que le froment et sur les mêmes labours; récollé à la fin de mai. Le rendement moyen est évalué a d/i grains pour Un.
â° Vesces noires (Namanié) : semées à la fin de décembre ou en janvier avant les grandes pluies; récoltées au commence-
1. On n'a pas indiqué à coté des mois de notre calendrier les dates correspondantes du calendrier niusulman, parce que, l'année musulniçinc étant lunaire, sçs mois ne tombent jamais deux années de suite aux mêmes saisons.
ment de mai. Le rendement moyen est évalué à 10 grains pour un.
2" Grains de jmntemps, '
h." Féveroles (Khirsenné) : semées en février et récoltées vers le milieu de mai. Le rendement moyen est évalué à 8 grains pour un.
5° Pois lupins (Hommous) : semés vers la fin de mars; récoltés en juillet ou août. Le rendement moyen est évalué à 15 grains pour un.
6° Doura-beda (espèce de millet connu dans le commerce sous le nom de maïs blanc) : semé en mars et avril; récolté en septembre. Le rendement moyen est évalué à 30 grains pour un.
7° Lentilles (Adse) : semées en mars ou avril; récoltées à la fin de mai ou au commencement de juin. Lé rendement moyen est évalué à 12 grains pour un.
Fèves (Foulh) : plantées en février ou mars; récoltées en mai. Le rendement moyen est évalué à 18 grains pour un.
Ricin (Kharoua) : planté en mars; récollé en août et septembre. Le rendement moyen est évalué à 20 grains pour un.
Cultivée dans des conditions meilleures, la terre de Bousrah produirait beaucoup plus; même dans l'état actuel des choses, elle rend en réalité plus que ce qui vient aux mains du cultivateur. Les souris, surtout dans les cantons voisins du désert comme celui de Bousrah, causent chaque année d'immenses dégâts. Les paysans disent que ces souris émigrent, pendant la mauvaise saison, dans l'intérieur du désert pour en revenir chaque année au printemps ; mais l'auteur n'a pu vérifier l'exactitude de cette observation. Les troupeaux des Arabes nomades ravagent les récoltes, et les cavaliers contribuent aussi à ces ravages; même sans intention de nuire, ils font passer leurs chevaux à travers les champs couverts de récoltes pour que le frottement des épis chasse les mouches qui fatiguent ce^ animaux. Enfin, l'insufiisance des bras ne permettant pas de couper cha-
que espèce de récolte à un degré convenable de maturité, une notable quantité de grain se perd en tombant des épis, surtout pendant les transports qui se font à dos de bêtes. Pour certaines récoltes, les vesces et les fé véroles en particulier, les pertes dues à l'égrènement sont considérables ; c'est même à cette cause que les paysans attribuent le faible rendement de ces légumineuses et le haut prix de vente, qui d'ordinaire dépasse de beaucoup celui du blé.
Les terres ne reçoivent comme engrais que les déjections laissées par les troupeaux sur les champs qu'ils traversent en pâturant. Le fumier produit par les animaux de travail dans l'intérieur des villages et par les troupeaux dans les enceintes murées où on les enferme pendant la nuit n'est jamais utilisé pour la fécondation du sol. Une partie est réservée pour confectionner le Guellé, espèce de combustible que les femmes préparent en pétrissant avec les mains un mélange de fumier et de paille hachée qu'on fait ensuite sécher au soleil ; le reste est transporté dans des Couffes et jeté près des maisons sur des tas qui, s'accumulant peu à peu, en encombrent les abords. On peut juger du temps depuis lequel un village est habité par les paysans d'après l'élévation et l'étendue de ces tas de fumier. En automne, on y ajoute une certaine quantité de débris de pailles auxquels on met le feu. C'est là, disent les paysans, une mesure d'hygiène destinée à réduire le volume de ces tas d'immondices et à empêcher les exhalaisons fétides et malsaines qui s'en dégageraient nécessairement. Malgré cette précaution, d'ailleurs, il se forme peu à peu, dans chaque village, des collines de fumiers, véritables réservoirs d'engrais, qui pourraient être sans doute utilisés dans l'avenir, si le pays se trouvait placé dans de meilleures conditions.
C'est à la fréquence des jachères et surtout aux irrigations que le sol doit la conservation de sa fertilité. L'eau qu'on emploie pour les irrigations est empruntée aux Wadys ou ruisseaux qui, presque tous à sec en été, sont gonflés par les pluies de l'hiver. Cette eau est bourbeuse et tient en suspension beaucoup de matières organiques, arrachées aux terrains en pente sur les-
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quels les troupeaux vont paître de préférence en été; après l'imbibition de l'eau, ces matières restent déposées sur les terres, et il se fait ainsi un véritable colmatage. Cette circonstance explique rimportaiice de l'irrigation dans ce pays ; elle rend compte aussi de la préférence des paysans pour les terres qui sont irriguées par l'eau de pluie au lieu de l'être par l'eau de source.
L'époque de l'irrigation est nécessairement déterminée par le retour des pluies ; d'ordinaire elle se fait dans les mois de janvier et de février. Il pleut cependant longtemps avant cette époque et même dès le mois d'octobre. Mais les premières pluies, d'ailleurs peu abondantes, étant séparées par de longs intervalles de beau temps, ne mettent pas d'eau dans les Wadys. Dès que l'eau est assez abondante, on ouvre les rigoles qui vont la porter dans toute l'étendue des terres cultivées. On commence toujours par arroser celles des terres qui sont ensemencées ou qui doivent l'être au printemps; puis, l'eau ne manquant pas en général, on arrose aussi les jachères. Ce n'est qu'exceptionnellement, et dans les districts où la population est déjà nombreuse, qu'on cultive les terres non susceptibles d'irrigation.
Les façons données à la terre consistent uniquement en labours peu profonds dont l'époque est déterminée par le retour des pluies; ces façons sont les mêmes pour les céréales et pour les légumineuses. Elles se distribuent de la manière suivante :
Année de jachère. — 1" Labour d'automne, donné en novembre après les premières pluies; — 2° labour de printemps, en mars et avril, après la fin des pluies. Il arrive assez souvent que le labour d'automne est supprimé, le temps manquant pour l'exécuter.
Année de récolte. — i° Labour donné, immédiatement après les premières pluies, en octobre; — 2° labour, donné en novembre ou décembre, pour enterrer la semence qu'on répand sur la terre avant d'y passer la charrue. Pour les légumineuses, qu'on met en terre seulement au printemps, ce second labour est retardé jusqu'en février et mars. Les pois, les vesces et le ricin sont plantés à la main au lieu d'être semés.
Le matériel agricole est d'une extrême simplicité : la charrue
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est l'ancien araire, sans roues et sans versoir, analogue a celui dont on fait encore usage dans certaines parties du centre de la France. L'extrémité est ordinairement garnie d'un fer en forme de pointe de lance qui trace son sillon en rejetant la terre également des deux côtés. Cette charrue est traînée par deux bœu^s et guidée par la main droite du laboureur appuyant sur le manche. La moisson se fait avec une faucille (Meujdel) maniée de la main droite, tandis que la main gauche est armée d'un gant et d'un crochet, qui permettent de saisir à la fois les tiges des céréales et les chardons qui s'y trouvent mêlés en grand nombre (o). Cette faucille est employée seulement pour l'orge et le froment, parce qu'on arrache d'ordinaire à la main les tiges des autres plantes cultivées. Tous les transports se font à dos des bêtes de somme, sans autre appareil que les bâts sur lesquels la charge est fixée au moyen de cordes ; pour le transport des grains, on emploie des sacs en tissus très-solides, fabriqués par les femmes bédouines avec du poil de chèvre et de la laine.
La culture des fourrages proprement dits est inconnue dans le Haourân. Les animaux de travail et les bestiaux sont nourris au moyen des pâturages naturels, des grains et de la paille qui remplace le fourrage sec.
Le dépiquage des grains est en usage dans le pays. On traîne sur les tiges et les épis de céréales une large planche garnie de pierres anguleuses et même de- pointes en fer (g) ; le conducteur des bœufs qui traînent cette planche se tient assis ou debout sur elle et augmente ainsi l'effet produit. Après le dépiquage, la paille est à peu près hachée et on lui donne le nom de Tibn au lieu de celui de Kêch par lequel on la désigne quand elle est entière. Pour séparer la Tibn du grain, on la jette contre le vent qui emporte en même temps la poussière dont elle est pleine. Une petite quantité de grain reste toujours mêlée à la paille et augmente ainsi ses qualités nutritives. A Bousrah, cette paille est conservée avec grand soin et mise à l'abri dans des magasins spéciaux ; mais, dans les parties du Haourân voisines du Jourdain et où l'hiver est moins pénible, on en laisse souvent perdre de grandes quantités.
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Les chevaux, élevés quelquefois par les paysans, sont le plus souvent achetés aux Arabes nomades; on ne les attelle jamais à la charrue et ils sont uniquement employés pour les voyages et pour la guerre. Quelquefois cependant, comme cela se fait dans la famille ici décrite (g), des chevaux déjà vieux et fatigués sont employés, comme bêtes de somme, au même usage que les mulets : ces derniers sont rares dans le Haourân, pays de plaine où les chameaux les remplacent avantageusement. Le plus souvent, les paysans ne possèdent que des étalons; ils estiment cependant et recherchent beaucoup les juments, qui leur permettent de se livrer à l'éducation des poulains ; mais elles coûtent beaucoup plus cher que les étalons et les Arabes n'en vendent que rarement. La nourriture des chevaux et des mulets varie suivant les saisons : au printemps, on les met au vert pour deux mois et demi. Pendant le premier mois, ils ne mangent que de l'orge verte ou des herbes naturelles dans le Beidar (e), et on considère comme essentiel de n'exiger d'eux aucune espèce de travail; plus tard, l'herbe devenant moins abondante et moins tendre, vers le milieu d'avril, on ajoute, à leur ration d'herbe, 3 à Il litres d'orge en grain. A la fin de mai, le pâturage cesse à peu près complètement et les chevaux sont remis à leur alimentation ordinaire, composée par jour de 8 à 10 litres d'orge en grain et d'une quantité non limitée de paille. Après les premières pluies, à la fin d'octobre ou au commencement de novembre, la verdure commence à reparaître et les chevaux sont encore lâchés dans le Beidar, où ils ne trouvent du reste pendant les trois mois d'hiver qu'un pâturage insignifiant.
Les chameaux sont achetés aussi aux Arabes nomades, qui ne vendent en général que les mâles : les paysans, d'ailleurs, attachent peu de prix à la possession des femelles, parce qu'elles ne produisent que rarement quand on les soumet au travail. Ces animaux sont uniquement employés aux transports; car, dans le Haourân, on ne les attelle pas à la charrue comme cela se fait dans certains cantons de la Palestine. Pendant la saison du pâturage, ils se nourrissent exclusivement au dehors; mais, dès qu'on exige d'eux un travail un peu fatigant, il faut leur
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donner, outre la paille qu'ils ont toujours h discrétion, une certaine quantité de féveroles, de vesces et d'orge. Dans le Haourân, on fait moudre ces graines d'une manière grossière et on les réduit en une pâte très-dense, qu'on façonne en grosses boules allongées. Ces boules, principalement composées de féveroles qu'on cultive à cette intention, sont données aux chameaux le soir après le travail. Leur ration journalière, variable suivant la fatigue qui leur est imposée, est en général de i'',5 à 2 kil. Les chameaux des paysans ne donnent pas d'autre produit que leur travail; leur laine reste courte et n'a aucune valeur; on ne se donne même pas la peine de la recueillir quand on les tond.
Tous les paysans du Haourân possèdent des ânes qui leur servent habituellement de monture pour les courses peu éloi gnées. Souvent même, ces ânes accompagnent les caravanes de chameaux qui vont porter les grains à Damas ou à Saint-Jeand'Acre. On les charge aussi des sacs de semence qu'on transporte dans les champs et enfin, au moment du battage, on les emploie à dépiquer, surtout pour les légumineuses. Quoique de taille peu élevée, ces ânes sont trè«-robustes. Dans la bonne saison, ils se nourrissent au pâturage et, en hiver, ils mangent de la paille hachée (Tibn) . Jamais on ne leur donne de grains, mais ils en mangent cependant une certaine quantité au moment de la moisson et pendant le battage.
La race bovine est de taille assez élevée et de belle apparence, quoique très-maigre en général. Les vaches sont peu nombreuses et donnent fort peu de lait, même pendant la saison des pâturages, parce qu'elles sont le plus souvent employées au travail. Les paysans ne font que rarement des élèves et ils achètent presque tous leurs bœufs aux Druses du Djebel-Haourân qui, placés dans une région montagneuse où l'herbe est abondante, se trouvent dans de meilleures conditions pour nourrir de jeunes animaux. Les bœufs, uniquement employés au labourage, sont habituellement conduits au pâturage avec les vaches par des bergers arabes. En hiver, ils mangent de la paille hachée et, pendant la saison des travaux, ils reçoivent chaque jour une ration de 4 ou 5 litres de vesces, d'orge ou de féveroles. Jamais
les paysans n'engraissent leurs bœufs ou leurs vaches pour la boucherie; on tue seulement ces animaux quand ils sont trop vieux ou trop fatigués pour pouvoir travailler encore (9).
Les troupeaux de chèvres et de brebis se nourrissent pendant presque toute l'année au pâturage sous la garde de bergers arabes; c'est seulement quand la neige couvre la terre qu'on leur donne à manger des feuilles de chêne vert ou de la paille. Les bêtes ovines sont peu nombreuses et donnent moins de produit que les chèvres. Le lait des brebis est, en effet, peu abondant et leur dépouille en laine, vendue le plus souvent pour l'exportation, ne vaut pas plus de 1^00 ou 1^25 par tête. Les jeunes moutons [Kharouf) sont mangés dans les familles ou vendus pour la boucherie. La race ovine est celle qu'on rencontre partout en Syrie et qui est caractérisée par le volume de son appendice caudal ; mais, dans le Haourân où ces animaux sont soumis à un régime sévère, cet appendice ne se charge pas de graisse comme chez les moutons élevés avec grand soin par les paysans du Liban. Les chèvres appartiennent aussi à une race spéciale dont les oreilles sont pendantes et dont le nez est fortement recourbé. On les trait pendant cinq à six mois, tandis que les brebis ne donnent de lait que pendant cent jours environ par année. On admet, du reste, dans le pays qu'une brebis donne, par jour de traite, moins de lait qu'une chèvre, c'est-à-dire 0',50 en moyenne, le produit journalier moyen d'une chèvre étant estimé à 0^,75 environ. Le poil de chèvre, que les femmes arabes travaillent sur place pour tisser une étoffe spéciale qui sert surtout à faire les tentes, a plus de valeur que la laine ; la dépouille d'une chèvre se vend d'ordinaire 2^00 à 2^25.
SUR l'Évaluation en unités métriques des poids et mesures