CHAPITRE II
Le pages de la Roque, par delà la colline, avait pareillement un beau domaine. Il récoltait peutêtre moins de blé, mais il engrangeait plus de foin, et Ton parlait de sa Prade, située en plein cœur des terres du Rouquet. La jolie Prade! Exposée au midi, enclose de haies, traversée d'un ruisseau qui l'arrosait et l'avivait en toute saison, trente journées de faucheur ne parvenaient pas à la tondre. D'ailleurs, objet éternel d'envie pour le voisin que cette prairie, et source de querelles entre eux, pour les bêtes qui y entraient ou qui en sortaient, pour l'ombrage des arbres et l'émondage des haies, pour les eaux qui ne venaient pas ou qui refluaient! Mais ils n'avaient jamais plaidé, trop droits pour ne pas reconnaître les petits dommages qu'ils se
faisaient et trop sages pour ne pas avoir la terreur des hommes de loi.
De même, en aucun temps, les deux familles ne s'étaient unies par mariage; leurs filles ' n'étaient point assez riches pour les aînés de j chaque maison, et les cadets et cadettes, n'ayant pas de bien, allaient engendrer au loin.
Pairs en terres, les deux pages étaient fiers de même. Ils donnaient également le sou au plat, le dimanche, et, sur chaque fournée, réservaient une tourte pareille pour le pain bénit, que le clerc coupait en morceaux et distribuait à la sortie de l'office. Ils étaient les deux premiers porteurs du dais, endossaient une semblable lévite et communiaient aux mêmes fêtes. Leurs grands bancs de bois, fermés commodes stalles de chanoines, se faisaient vis-à-vis, et, à les y voir recueillis, austères, exemplaires., ils paraissaient M'aiment, auprès du vulgaire agenouillé sur des chaises, les deux colonnes d'honneur de l'église de Saint-Martial.
('.(•pendant, dans l'estime publique, le maître du Rouquet ne venait que le second. Des bis-
toires'de Revenants ou de Trêves y étaient pour quelque chose. On se contait encore que des « oncles » qui, comme l'oncle Jousep, avaient été un peu « drôles, » avaient eu des « peurs ». Et ce ne pouvait être que le châtiment de quelque grave faute de la famille. Mais le temps effaçait peu à peu ces souvenirs.
Une autre raison moins lointaine influait sur la considération respective dont jouissaient les deux voisins : c'était la différence de leur genre de vie.
Salvat, comme tous les siens, était demeuré rustique et primitif. Toujours courbé sur la terre, il n'avait rien vu et ne désirait certes rien de ce qui coûte. C'était un vrai paysan; et, malgré sa fortune, il était traité en paysan.
Blanchis, au contraire, avait hérité des habitudes de distinction et de bien-être qu'avaient portées à la Roque les prêtres de sa famille. Sa maison, riche de leurs dépouilles, était plus confortable, sa femme et ses enfants plus élégamment vêtus. Lui, froid, parlant peu et tenant les gens à distance par son grand air,
la réserve de son langage et de ses manières.
Et, vivant en « moussu, » on lui donnait du « moussu ». On appelait le maître du Rouquet : Salvat, tout court, ou bien, le pages, quelquefois le pagésas, dans un péjoratif, riche de significations. On disait de lui : « moussu ■ Blanchis, ou bien, le « moussu » de la Roque. On saluait l'un de la voix ou d'un geste; on levait le chapeau devant l'autre.
D'où, entre eux, du côté des Blanchis, beaucoup de hauteur; du côté de Salvat, beaucoup d'envie et un peu de raillerie.
Point amis, point ennemis, rivaux enfin : l'un étalant tantôt de plus gros gerbiers, soigneusement cloches d'une gerbe renversée et qui défiaient de leur panse rigide, à travers la vallée, les gerbiers du voisin; l'autre, dans quelque foire, piquant des pompons de rubans, suprême triomphe, sur les croupes d'une belle paire de bœufs.
Cependant, cet équilibre séculaire menaçait déjà de se rompre, non à l'avantage du plus glorieux.
Blanchis, on le devinait, fléchissait sous ses charges de famille : les charges de la famille passée, qu'aucun curé, qu'aucun oncle Jousep n'aidait plus à porter et les charges de la famille actuelle. Huit enfants déjà! qui l'avaient ruiné, qui le ruinaient tous les jours en frais d'éducation à la ville. Mais pour quel avenir? Ni une vocation de prêtre, ni une vocation de religieuse ne se décidait. Tout ce monde lui revenait dans les coins. Que deviendrait l'aîné, le pauvre aîné, pour les en sortir, à moins d'un riche mariage?
Et Blanchis guettait déjà la fdle toute petite de Salvat.
D'abord, il n'en laissa.rien paraître; il affecta plus de fierté avec son voisin, tira vanité de ses enfants devant lui. Quand les deux aînés de ses garçons traversaient la place de l'église, qui était le seul endroit de rencontre habituelle, et qu'on lui faisait compliment de leur belle mine, il disait, sachant combien la malice serait sensible à l'autre :
— Eh ! mon Dieu ! à la Roque nous ne sommes pas près de tomber en quenouille.
Ou bien, il interpellait le père de Mélie d'un ton dédaigneux et hautain :
— Que dit aujourd'hui le pages du Rouquet?
— Pécaïre! que voulez-vous, moussu Blanchis, qu'il vous dise, le pauvre? lui répondait l'autre dans une affectation de modestie non moins superbe.
Mais, un jour, le premier laissa échapper son secret. Il se trouvait à la Prade et Salvat besognait aussi par là, tenant la petite par la main. Ils s'abordèrent et parlèrent longuement de choses indifférentes. Blanchis caressait l'enfant; puis, se recueillant :
— Savez-vous, Salvat, l'idée qui me vient? lui dit-il, avec l'air du plus parfait abandon.
— Pas encore, moussu Blanchis.
— C'est qu'il nous faudra faire un couple de votre héritière avec mon aîné.
L'autre laissait attendre sa réponse, claquant seulement de la langue.
— Qu'en pensez-vous, Salvat? reprit Blanchis.
Salvat releva la tête :
— Moi, dit-il en le regardant en dessous, je songeais à autre chose, moussu Blanchis. Vous devriez me vendre votre Prade.
Ce fut tout. Leurs yeux se défièrent.
Et Blanchis s'en revint tristement.