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CHAPITRE III

Mélie, la petite héritière du Rouquet, la « pagésote » : voilà ses titres et comme on la nommait. Et, reine de la basse-cour, elle gaulait déjà ses troupeaux de dindons, de poulets, d'agneaux, suivant l'heure du jour et la saison, en chantant d'interminables « déri-déri » .

De même, dans la Prade de la Roque, Casimir. « Mir », le cadet des Blanchis, en gardant son troupeau de vaches, poussait d'interminables « tra la la la » .

Comme ils s'ennuyaient seuls, tous deux!

Ils avaient presque le même âge : Mélie huit. Mir dix ans. Ils s'examinèrent de loin, puis se rapprochèrent un peu; et Mir, plus grand et plus courageux, puisqu'il était un homme, un certain jour, dit à Mélie :

— Viens ici.

Mélie répondit :

— Ehl viens, toi.

Ils firent ainsi chacun quelques pas encore, jusqu'à la limite de leurs royaumes. Enfin, les idées de civilisation et de fraternité l'emportèrent sur les instincts séparatistes, et, sur la barre qui fermait la haie, à la façon d'un poteau de frontière, ils ne tardèrent pas, ô dérision! à faire des cabrioles.

Puis, ils jouèrent à d'autres jeux : aux cabrioles sur l'herbe, aux attrapes, à cloche-pied, à cligne-cache; ils s'assirent côte à côte, eurent envie de s'embrasser et se confièrent leurs plus grands secrets.

Cette soirée parut trop courte et la nuit fut trop longue. Le lendemain, tous les jours, ils étaient ensemble, se partageant leur tartines de crème chauffée, enfermée dans leur micne de pain, les échaudés qui venaient de la foire, les gâteaux pétris par Mélie les jours de fournée, les pommes et les poires abattues par Mir, les noisettes qu'ils cueillaient à deux.

Mir, lui, créait des merveilles. Tantôt il fabriquait des sifflets et des chanterelles, des roues de moulin sur le ruisseau, de petits fours en terre pétrie où ils faisaient des cuisinades; tantôt il donnait à Mélie des nichées de fauvettes qu'il avait logées dans des cages de jonc, des colliers d'œufs d'oiseaux qu'il avait évidés en les perçant d'une épingle, les œufs de tous les oiseaux : œufs d'agacé teintés de points bleus, œufs de caille piqués de points gris, œufs de merle presque noirs, œufs de verdier presque roses, œufs de chardonneret et de linotte à trois couleurs, toutes sortes d'œufs, y compris le prodige des œufs de bleuette, comme des boules d'azur clair.

Et tantôt aussi, pour elle, il incantait ses vaches, le petit diable!

Avec les fortes chaleurs et les mouches, et (juand le pâturage était bien clos, il se plaçait avec Mélie au milieu du troupeau :

Guiolo, Guiolo.

Pezen, Ztn.

Guiolo, Guiolo.

Pezen, Zenf

A cet appel cadencé, connu de centaines de générations de pâtres et de vaches, les bêtes, déjà agacées des taons, levaient la tête, prêtes à partir.

Guiolo, Guiolo.

Pezen, Zen!

Les mouches vous mangent.

Allez-vous-en!

Allez-vous-en!

Et, la queue en trompette, une génisse s'enlevait des quatre pieds, puis, partaient les vaches ventrues dont la panse sursautait dans la course, et les taurillons novices, le panache àdemi dressé, tout le troupeau, qui galopait vers l'étable.

Mais la claie de la Prade était fermée et les bêtes affolées revenaient s'émoucher sur les haies, à la grande joie des enfants criant à l'unisson :

Guiolo, Guiolo.

Pezen, Zen.

Zen, Zen, Zen!

Ravissement divin des jeunes années paysannes! Poésie embaumée des fleurs, des

oiseaux, des bêtes, du soleil, des ombrages, des solitudes, de toutes les voix des eaux et des vents, auprès de laquelle les merveilles dont s'enchante .l'imagination des enfants des villes sont pauvres et sèches !

Ou bien, ils se contaient mille histoires : celle de la salamandre « qui, de son souffle, tue un bœuf », de l'orvet, « le naduel » qui n'a pas d'yeux, mais dont « la piqûre est mortelle », de l'œuf de coq placé dans un fumier « d'où éclosent des serpents ». celle de l'horrible Trêve du Malpas...

Tous les deux avaient éprouvé déjà que le soleil couchant ne tombait pas derrière la colline; mais ils étaient convaincus qu'en allant loin et loin, au dernier horizon, on l'atteindrait avec la main.

Ils n'étaient pas de moins sûrs physiciens et chimistes, et ils allaient tout droit à la raison des choses.

Aucune découverte ne les surprenait. Ils magnifiaient les plus grandioses.

Le chemin de fer, ils le savaient si rapide

qu'avant d'avoir compté cent, il était sur vous, de la montagne la plus éloignée; le télégraphe avait évidemment des fils pour porter les lettres, mais elles passaient si vite qu'on ne les voyait point. Toutefois, leurs petites têtes, très pratiques au fond, n'étaient pas sans avoir remarqué, avec beaucoup de justesse, qu'il y avait une jeune pagèse au Rouquet, qui s'appelait Mélie, et qu'il y faudrait un jeune pages, qui ne pouvait être que Mir. Et ils étaient si heureux ensemble, si amis, si confiants dans l'avenir qu'ils se promirent l'un à l'autre :

— Tu seras la mienne, Mélinou.

— Et toi le mien, Mirou.

— Bien sûr?

— Oh! bien sûr!

— Faisons la croix.

Ils crachèrent dans leur main droite, se firent la croix et topèrent ensuite : à la vie, à la mort! Et c'était un serment des plus solennels.

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