CHAPITRE PREMIER
Au penchant du Viaur, non très loin de son confluent avec le Vioulou, paroisse de Saint- Martial, se trouve le domaine du Rouquet. Ses champs et ses pâtures sont pris dans les coteaux qui l'environnent; les hàtiments sont au milieu, les prés par-dessous, jusqu'à la dépression de la rivière. Plus bas, en aval du pont de la Cadène, jeté sur le précipice pour aboutir à Saint-Martial, le moulin qui servait à faire le cidre et la farine de la ferme. Le Rouquet avait de plus une châtaigneraie au Ségala de Cassagnes, un coin de vigne sur Tarn, avec une nogarède dont il tirait son huile. Comme on disait, il n'y manquait que le sel et le fer. Ne rien acheter et vendre de tout, tel était le principe sur lequel reposaient les vieilles maisons.
Le Rouquet était prospère depuis des siècles et se suffisait dans son isolement, sans presque aucun rapport avec les villages et les mas voisins : la Roque, la Cantarelle, le Bousquet et le Griffoul, dont le séparait une lisière de collines.
En face, sur l'autre versant, du côté de Rodez, s'étageait le village de Saint-Martial, dominé par la vieille église abbatiale dont la vue donnait une perpétuelle leçon de vie intellectuelle et morale aux maîtres du Rouquet : dans le spectacle des fenêtres à meneaux, maintenant murées, du vieux grenier établi sur sa voûte et où les anciens portaient la dîme, s'évoquait pour eux l'histoire d'un passé détesté, pour toujours aboli; et la croix et les cloches qui s'étaient en quelque sorte relevées d'elles-mêmes, la tourmente révolutionnaire finie, leur rappelaient les vieux symboles d'idéal et de foi dont était imprégnée leur l'ace et qu'on n'arracherait pas aisément de leurs cœurs.
Le Rouquet comptait trois paires de labour, environ trente bêtes d'attache <vt près de liuitvingts au troupeau. C'était une des bonnes
pagésies de la montagne; ses maîtres, de tout temps, de rudes et dignes pages.
Le dernier des Salvat ne dérogeait point. On le trouvait connaisseur des bêtes, entendu dans les travaux, laborieux et très sage, ce qui signifiait un peu plus qu'économe.
Il avait cinq frères, garçons ou filles, qui lui disaient « vous » et qu'il tutoyait; mais, au décès de leur père, ce fut la seule marque de déférence qu'ils conservèrent à son titre d'aîné.
Chacun voulut tant et plus de sa « légitime » . C'était pour lui la ruine ou le partage du Rouquet. Dans cette perplexité, l'un d'eux eut pitié de lui et se dévoua.
C'était Jousep; on l'appelait aussi le meunier, parce que, tout jeune, il avait pris la charge d'aller moudre le blé à leur moulin. Il s'y était passionné bientôt : la chute de l'eau s'échappant avec fracas de la vanne, le tic tac du rouet, le bourdonnement des meules, le blutage de la farine blanche et douce à la main, le plaisir de la pêche avaient sans doute fait
revivre en lui les goûts de quelque ancêtre enfariné.
Bientôt, il songea à restaurer le moulin qui. depuis longtemps, ne servait plus qu'à leur usage. Il consolida les murs en ruine, retailla les vieilles meules, rétablit la chaussée, créa des chemins d'accès sur les deux rives, et ne tarda pas à se faire une clientèle parmi les principaux paysans de la contrée.
Au début de son entreprise, on l'avait bien un peu effrayé, en lui parlant des « Trêves » qui hantaient la nuit le Moulinet; mais il venait tous les soirs coucher au Rouquet, ou, si le temps était trop mauvais, il n'avait qu'à laisser brûler son calel et il dormait paisiblement.
Aussi, sans trop de peur de la Trêve, ne manquant d'ailleurs pas de dire tous les jours un Pater pour la conjurer, il vivait heureux près de l'eau et arrondissait sa bourse.
Jousep avait le cerveau un peu épais, mais le cœur généreux. Quand il vit le grand embarras de l'aîné, il lui promit « de faire l'oncle » et lui remit tout son trésor.
Le pages put ainsi traiter avec les autres ; il les paya en leur temps, mais fut pour toujours brouillé avec eux.
Il approchait alors de la quarantaine et se mit à chercher femme ; il la fallait riche et, comme lui, issue de bons paysans.
Par surcroît, celle qu'il rencontra fut bonne et vaillante, toute jeune. Elle n'avait guère plus de vingt ans. Mais on lui dit : « Un des meilleurs oustals ! Un des plus forts pages ! » Toute mesure gardée, on n'en dit pas davantage aux jeunes princesses pour leur faire épouser les plus grands rois.
Elle était à cinq lieues, proche Rodez, où il alla la prendre en grand cortège de jeunes pages, ses amis, tous montés sur des cavales fringantes, ivres d'avoine.
Il y eut le pages de Camboularet, celui du Griffoul, celui des Combettes, celui du Bousquet, tout le parentage et, parmi eux, le plus fier et le plus élégant de tous, le « moussu » de la Roque.
L'accueil qu'on leur fit, le festin dont on les traita, la modestie de la mariée, son trouble et
ses larmes à l'approche du départ, se devinent. De la voir, le bon Jousep pleurait de joie et de tendresse.
Après le "repas, des pistolades répétées, et un coup de canon tiré dans le moyeu d'une roue, donnèrent le signal du départ.
Les chevaux furent amenés, et la mariée et ses compagnes montèrent en selle, h côté de leurs cavaliers, à califourchon, comme eux.
L'ordonnance fut d'abord superbe : les garçons et les demoiselles d'honneur en tète, les mariés au milieu; puis, tout s'entraîna, pages et chevaux, à qui mieux mieux, dans une galopade folle. Les pagèses, non moins hardies, ne restaient pas en arrière, et, à voir passer le tourbillon de ces couples poussant des cris de joie, on eût dit un enlèvement de Sabines.
Mais que de devantières, qui sont les amazones de nos paysannes, d'abord soigneusement serrées autour de leurs mollets, flottèrent au vent, comme d'énormes ailes, et que de jupes en rctroussis !
Au passage des villages, on faisait aux mariés
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barricade avec des trophées de feuillage et des rubans tendus en travers du chemin.
Les chevaux soufflaient; un enfant lisait un compliment, et, autour des tables alignées sur la route, on goûtait la fouace et le vin d'un ami. Puis la cavalcade repartait encore plus excitée.
Enfin, on arriva.
Au Rouquet, la pagèse mère reçut sa bru dans ses bras avec la fière grâce d'une matrone antique. Elle la promena avec ses compagnes dans tous les recoins de la maison, lui montra les armoires pleines de linge, le grenier rempli de blé, le carnier de pièces de lard, et, sûre de conserver la maîtrise et les clefs, elle eut la sensation attendrie et non jalouse d'une sorte d'ente s'implantant dans son oustal, comme une greffe dans une vieille tige, pour une nouvelle floraison.
Tendrement, la belle-mère et la bru s'embrassèrent de nouveau.
Puis, quand tout le monde eut jeté un regard dans les étables, jugé au nombre et au bon entre-
tien des bêtes de la valeur du domaine, des fenêtres prospecté les prairies et les champs, chacun fut satisfait et l'on se remit à table.
Il y eut non moins grande abondance de viandes, des tartes et des fouaces encore, des chants et des danses sans fin, beaucoup de gaudrioles et de jeux, parmi lesquels le larcin sous la table du soulier de la mariée : — « Madamette, lui dit le ravisseur, en l'élevant dans sa main, je dois vous rendre cette justice qu'au premier contact, vous avez frissonné et retiré le pied. Vous serez aussi vertueuse que belle et votre mari est un homme trop heureux. C'est pourquoi, jaloux de lui, nous garderons votre petit soulier, à moins que, pour le racheter, il n'accorde à toute la compagnie la faveur de vous prendre... un poutou. »
Des applaudissements bruyants saluèrent le beau parleur, et chacun des convives vint embrasser la jeune pagèse.
Il y eut le jeu du rapt : symbole des temps primitifs où l'homme devait, par forer et par ruse, conquérir sa compagne, le nouvel époux
avait à tromper la garde de ses invités et à dérober à toutes les indiscrétions le mystère de leur première nuit. En cas de surprise, on servirait aux mariés une soupe à l'ail et on ferait sentinelle autour d'eux jusqu'au lever.
Telle était la dure coutume.
Déjà la soupe mijotait sur le feu avec des épices atroces...
Mais, comme presque toujours, un jeu de portes soigneusement préparé et le secours de quelques affîdés permirent à Salvat de gagner la campagne; et il alla faire sa chambre nuptiale dans la maison d'un ami.
Ainsi fut célébré le mariage du pages.
Neuf mois passés, le lourd berceau en planches de cerisier, qui avait endormi plusieurs générations, fut descendu du grenier et resserré; de vieux draps en grosse toile du pays, assouplis et blanchis par l'usage, furent découpés pour des langes; le colporteur Ravale troqua, contre huit douzaines d'œufs, quatre pans de piqué pour des bonnets, et deux aunes de calicot pour de
petites chemises; et, tout étant ainsi prêt, l'héritier du Rouquet pouvait venir.
Ce fut une fille, rien qu'une fille, disait-on! Moitié content, moitié fâché, le pages dit en son langage :
— Piètre récolte pour commencer! C'est semer de l'avoine sur une terre neuve. Nous ferons mieux une autre fois.
Mais son bel espoir fut déçu. Sa femme avait eu des couches pénibles; elle était blessée et devait rester toute sa vie souffreteuse. Les mois, les années passaient; le pages n'avait pas d'autre enfant.
— Comment, le Rouquet sans un héritier! La maison sans un petit Salvadou !
De mémoire d'une famille qui avait enraciné de Salvats tout le pays, mortification plus vive n'y avait été éprouvée.
— Nos eaux sont trop froides et ces Caussenardes ne valent rien pour la montagne, disait dédaigneusement la mère du pages en parlant de sa bru.
Douairière humiliée, elle lui en gardait une
sourde rancune, lui faisait plus durement sentir sa maîtrise.
Le pages, lui, s'irritait contre sa femme, contre la petite. Il enviait ses voisins dont les demeures s'emplissaient de filles et de garçons et qui le plaisantaient.
Mais, à la longue, à voir comme il en poussait chez eux, il se trouvait moins à plaindre. Sans doute, avec tant d'héritières et d'héritiers, leurs noms ne périraient point; mais leurs maisons n'en seraient peut-être pas plus solides. C'est ce qu'il se disait. Vint enfin le temps où il se sentit jalousé à son tour.
Dès ce moment, il adora l'enfant.
Et hardi, de plus fort, à l'ouvrage!
Avec l'oncle Jousep, prenant des deux côtés de la table la garde du cantel (1), de front également au travail, toujours dans la rosée, sous le soleil ou l'averse, que de besogne ils abattirent!
Que de rocs décapés, que de fougères et de ronces extirpées, que de tremblants assainis.
(4) La tourte de pain dressée dans le tiroir de la table.
que de drains creusés, que de murs refaits, que de terre remuée en tout sens, sans parler du travail du moulin que dirigeait encore Jousep. Celui-ci, la journée finie au domaine, courait donner le branle à ses meules et dormait, le temps d'une mouture, allongé sur quelque sac. Durant les mois rigoureux, quand l'eau et le blé abondaient, il s'enfermait toute la semaine dans la gorge, vivant de quelques provisions qu'il avait emportées le dimanche et de poisson qui ne coûtait rien. Dès qu'il avait réuni cent francs il les donnait à l'aîné.
Sous ce double et féroce assaut, le domaine se transforma plus qu'en cent ans et produisit double; et la dette, plus vivace que la fougère et qui, comme elle, tous les ans, repousse en une désespérante prolifération d'intérêts, la dette s'extirpait.
Le Rouquet serait sauvé !
— Que Dieu nous garde la petite, disait en ce temps-là Salvat, ému de fierté, de tendresse et de crainte! Que Dieu garde l'héritière!...