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CHAPITRE IV

Cependant, malgré toutes ces tendresses et ce serment, un jour vint où Mélie, ses jupes et ses manches retroussées, aima mieux, petit fousicou, petite Cendrillonnette, ranger, balayer, épousseter, tirer l'aiguille, faire la petite ménagère dans la maison; et elle ne revenait plus à la Prade.

Un jour, elle sut lire aux Matines de sa grand'mère et réciter ses prières qu'elle disait un peu comme elle : « Notru Pèru qui ètus aux ciux, que votru nom... »

Bientôt, on la mit chez les sœurs de Saint- Martial, et, quoiqu'elle rencontrât souvent Mir, qui faisait tous les jours le chemin de l'école, elle cessa de lui parler et de jouer avec lui : la raison bien claire, c'est que les petites filles

bien élevées ne parlent pas aux petits garçons.

Un jour, enfin, elle fut une vraie demoiselle, élevée au couvent de Notre-Dame de Rodez; et quand, aux vacances, elle reparut à l'église avec sa toilette de la ville, elle sembla à Mir si fière et si belle qu'il n'osa plus la regarder.

Et la vie coula encore avec déjà des joies moins pleines pour tous deux et des douleurs plus senties : à la Roque, la douleur des nouvelles naissances aussi pénibles aux parents qu'aux grands frères; au Rouquet, la douleur des cliers défunts.

D'une maladie imprévue, la pagèse mère mourut d'abord, avant l'heure habituelle où meurent les aïeules.

Oh! le grand deuil et les belles funérailles! Les domestiques de la ferme portaient leur maîtresse; et tous ses enfants, se retrouvant au foyer pour pleurer, tous ses petits-enfants, tous les parents, tous les pages des environs, suivaient le cortège, cérémonieusement drapés d'un long manteau de bure, au col tombant, comme dans un. deuil de cour.

Et encore l'oncle Jousep mourut aussi. Pauvre Jousep, quelle fut sa triste fin!

On le trouva noyé dans la turbine de son moulin. Apparemment, il y était descendu pour quelque réparation aux rouets Les vannes étaient fermées et sa hache était à côté de lui. Mais c'était en hiver; le froid de l'abîme dut subitement le glacer, et il n'eut que le temps de s'accrocher à une traverse, autour de laquelle ses bras s'étaient désespérément noués. Seulement, comme sa tète baignait à peine dans l'eau, on ne voulut point croire à une mort naturelle.

On accusa les Trêves ; et peut-être lui-même, si la congestion ne fut pas subite, dut-il penser, en sentant ses jambes paralysées et flottantes dans le courant, que c'étaient les Trêves qui le tiraient et l'empêchaient de ressortir. Une indicible épouvante s'était peinte dans ses traits...

Ce fut de nouveau un grand scandale et une terrible affliction pour le Rouquet. Les vieux souvenirs se réveillèrent; il y eut de nouvelles peurs, de nouveaux effrois, quelques fracas dans 1rs ctables et des remuements de blé au grenier;

ce qui rappelait évidemment l'idée du meunier et peut-être... qu'il aurait trop pris de mouture...

Heureusement, le pages distribua du blé aux pauvres de la paroisse, donna des messes sans compter; Mélie et sa mère firent des neuvaines à Notre-Dame de Ceignac; et, grâce à tout ce « bien » et à la confiance en Dieu, l'âme de Jousep, enfin apaisée, s'endormit définitivement dans le petit enclos de Saint-Martial.

Et rien ne revint plus.

Ces peurs dissipées, les vêtements de deuil quittés, les morts un peu oubliés, Mélie, qui était redevenue rieuse, approchait de ses dix-huit ans; et, femme faite presque tout d'un coup, elle était déjà la plus belle, comme elle était la plus riche du pays.

Grande et souple comme une tige d'églantier, la figure menue, les cheveux pareils à l'aile du corbeau, des rayons dans son regard et dans son sourire, elle était belle, disait-on, « comme une feuille d'arbre, belle comme une vierge de l'autel. »

Quand elle s'habillait les jours de fête, elle mettait des robes à fanfreluches, demi-crinoline. des mitaines et l'ombrelle, à la plus fine mode; elle avait de longs pendants d'oreilles, les chaînettes d'or de sa a grand » et de sa mère en tour de cou. et son chapeau était aussi fleuri qu'un cerisier de mai; mais, à la maison, elle restait toute simplette, portant jupes unies, galoches vernissées et la résille.

Avec cela, bonne avec les gens, les traitant largement d'une abondance de graisse à la soupe quand elle remplaçait sa mère, d'un doigt de portion de plus, de quelque bon verre de vin par surcroît, de meilleures fouaces dans les grands jours. Adorée de tous, c'était la petite reine de nos montagnes.

Du pic de la Vaysse au Ségala de Cassagnes, du Lévezou aux Causses de Rodez, il n'était pas de beau et riche jeune homme qui ne guettât l'héritière du Rouquet et n'aspirât à sa main.

Aux foires voisines où le pages commençait à la promener, les galants s'empressaient autour d'elle; les plus timides l'assassinaient de leurs

œillades et les plus osés la poussaient du coude. . . en s'excusant, tandis que leurs pères cajolaient son père ou lui adressaient un « patelin », qui est un entremetteur. Se proposèrent le cadet de la Gourguette qui aurait dix mille écus comptants l'aîné du Bouscaillou qui avait cinq paires, l'héritier des Combettes, un notaire, un médecin, un jeune Salvat de Monteillet, fils d'un frère du pages qui, en venant, à toutes les foires, se jeter au cou du quiJicou, semblait devoir apaiser un peu la vieille inimitié de la famille. Le gail- 'lard n'était certes pas bien riche; mais il était beau garçon et déluré, et il aurait allègrement conservé au Rouquet la race et le nom des Salvat . Plus pressé par ses dettes, plus anxieux de l'avenir, le pages de la Roque risqua pour son fils aîné une dernière tentative; à son tour, le jouvenceau accosta Mélie, lui écrivit des lettres enflammées qu'il lui faisait remettre sur le chemin de l'église. Mais, ah, non! ils perdaient bien leur temps tous les deux; car, sûrement, ce ne serait pas l'héritier de la Roque qui lui tenterait le cœur; ni lui, ni aucun des autres.

— Mais enfin, lui demandait le pages, heureux, au fond, de faire durer ces avances où il trouvait sa bonne part de flatteries, que te faudrait il donc, un procureur, ou un assesseur? qui est dire un avoué ou un juge.

Crânement, elle répondait :

— J'en veux un qui me plaise.

Et, en riant toujours, elle s'échappait vers ses volailles ou ses porcelets, où on l'entendait bien tôt chanter quelque déri-déri qu'il faut traduire ainsi :

Déri-déri !

Elle voulait un homme joli:

Joli et blond; Déri-déri !

Joli comme un bel officier ; Déri-déri I Joli et un peu monsieur; Déri-déri !

Riche et joli; Déri-déri !

Joli et tout aimable :

Déri-déri !

Elle voulait choisir son mari.

Or, que devenait Mir, le petit amoureux de la

Prade? De vaclier, il était devenu berger, de berger laboureur et bouvier, entre temps, écolier. A sa première communion, il eut une courte veste taillée dans la lévite nuptiale de son père ; une autre année, il eut un bel uniforme de pensionnat, comme un monsieur; plus tard, il mit une blouse neuve et des bottes, comme un homme; et il était maintenant un jeune et beau gaillard à faire retourner toutes les autres jeunes filles.

Mais Mélie ne daignait pas le voir.

Lui ne vivait que pour elle et faisait mille folies, mille sottises. Le dimanche, par exemple, il se plaçait sur le chemin de la messe, et, voyez le maladroit! dès qu'il apercevait la jeune fille, il se mettait le chapeau sur les yeux, sans pouvoir la regarder; ou il la dépassait en courant; ou bien, il allait rôder la nuit près du Rouquet, les chiens aux trousses, comme un voleur. D'autres fois, il lâchait sa pouliche alezane dans les trèfles du pages pour pouvoir la ramener, montée à cru, feu des quatre pieds, en passant sous les fenêtres du Rouquet.

Ou encore, sa douleur s'exprimait en romances retentissantes et lointaines, auxquelles répondaient les éclats de rire des piverts.

Pauvre Jean sans terre et Jean sans écus! Qui pouvait faire cas de lui*? Il le savait bien, et, pour tout un empire, il n'eût osé se déclarer.

C'est alors qu'il résolut de se louer au Rouquet.

Il deviendrait un domestique; elle aurait plus de mépris pour lui; mais, du moins, il la verrait tous les jours et jamais elle ne saurait le secret de son cœur.

— Nous ne nous entendons pas trop avec l'aîné, dit-il au père Salvat, un jour que tous les deux, vers la fin de l'hiver, faisaient la toilette, Tun de la Prade, l'autre du pré Rajal; vous ne me voudriez pas pour bouvier?

— Toi, mon garçon? dit le pages surpris et flatté. Je veux bien, pourvu que ton père y consente.

Le père fut d'abord courroucé, puis céda, par nécessité,

— Si tant veux, va, petit, lui dit-il avec amertume. Nous sommes en un temps où les meilleurs pages devront aller servir chez les pâtres. . .

Sa mère et ses sœurs pleurèrent. Rien ne l'eût arrêté. Il irait gagner vingt-cinq pistoles par an, du mois de mai.

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