CHAPITRE VII
Le corps de ferme du Rouquet formait un rectangle :
La maison, avec les caves par-dessous, occupait un côté; l'écurie des brebis, l'autre; celle du gros bétail, le troisième; le poulailler, le fournil et la porcherie, le dernier. Les granges étaient par-dessus chaque étable, et les poutres serrées de leurs planchers pouvaient supporter le poids des chars que l'on introduisait par les terrepleins du dehors pour les décharger à même.
Grâce à cet aménagement, il n'y avait aucune déperdition dans la ferme.
Les fourrages tombaient directement dans les crèches ; et le fumier, le précieux fumier, rejeté par les animaux, au sortir des étables, restait dans la cour et venait s'ajouter au fumier des
litières. Peu à peu, le tas montait, seconde semence, protégé du soleil, défendu du grattage des poules, rafraîchi des eaux de l'abreuvoir qui, s'infiltrant jusqu'à saturation, achevaient la décomposition pour la régénérescence. Quand on le découvrait pour les semailles et qu'il paraissait bien cuit, le pages était heureux. Alors, dans ses tranches grasses, moirées, faisant bien prise, il voyait involontairement les trèfles et les luzernes s'épanouir, les pommes de terre dresser leurs ramures de pampes, les avoines et les seigles jaillir en jets luxuriants, souvent près de verser, sous un excès de la liqueur noire comme, après un vin trop généreux, des ivrognes.
Les vaches pâturaient; les bœufs seuls étaient à l'étable.
Maître et bouvier, le premier comme s'il ne les avait jamais vus, uniquement pour appeler l'attention de l'autre, promenèrent sur chaque paire des regards connaisseurs.
Mir avait retrouvé son assurance.
— Vous avez de beaux bœufs, dit-il.
— Sans doute, répondit le pages en se rengorgeant, les grands sont bien près de valoir quarante louis d'or (1).
— Quarante louis d'or...
Mir réfléchit un peu, et, relevant bientôt la tète avec une assurance qui témoignait qu'il avait fait le compte et que le compte répondait à sa propre estimation :
— Et peut-être achever la pile, répondit-il d'un air complaisant.
— Il n'est point sot, pensa le maître.
On se retourna vers les taureaux qui, sur l'autre face de l'écurie, secouaient furieusement leurs chaînes ou accrochaient leurs cornes au râtelier. Il y en avait quatre : deux petits, encore mal formés et maigres, qui sortaient de l'écurie des vaches; les deux autres, qu'il fallait dompter, avaient deux ans. Ils étaient de cette jolie race d'Aubrac, si remarquable par la finesse de ses attaches, la proportion de ses membres et l'élégance de son pelage. Pas d'amas de graisse; des
(1) Dans les marches d'animaux. Le louis d'or représente encore 24 livres, soit 960 francs.
muscles arrondis; au lieu de taches voyantes, une robe gris-blaireau; la cuisse large, le garrot délié, la tête petite, les cornes bien plantées. Ceux-ci étaient superbes, d'une harmonie parfaite de lignes : la fine raie de leur croupe, ondulée de poils noirs, se relevait, d'un mouvement pareil, au toupet et à la queue; en bas, sur l'aplomb, leurs jambes lixées au sol, comme des piquets, tombaient le poitrail et les bourses; barrant le tout, le terrible croissant des cornes. Europe en eût été amoureuse.
— Pitchou ! pitchout Petit! petit! fit le bouvier, en tenant l'appel dans une sorte de sifflement.
Mais les deux bètes, ne reniflant qu'une flatterie vaine, soufflèrent d'impatience en agitant leur tète.
Sans peur, il leur sauta à la corne et raccourcit leur chaîne ; et, quand il les eut impuissants sous la main, il les força à recevoir ses caresses ou ses châtiments, leur lissant alternativement la peau, ouïes frappant de sa main sur les côtes, avec de grands cris, selon qu'ils paraissaient se calmer ou devenir menaçants.
Au bout de quelques instants de cette maîtrise, qui devait moins frapper sans doute leur intelligence de bêtes par son audace que par sa justice, les taureaux dominés baissèrent la tète dans la crèche.
Alors, il quitta sa blouse qu'il rejeta dans le lit suspendu aux poutres, qui allait être le sien, serra sa ceinture de flanelle rouge et^ avisant le plus petit des jougs, il vint en coiffer la tète d'un taureau.
Il le ligota, entrelaçant les juilles aux cornes, le tirant tantôt à droite, tantôt à gauche, donnant de nouveau la chaîne, dès qu'il put, la main placée sur l'autre bout du joug, à l'aide de ce levier, dominer la force immense de la brute. Il le fit ainsi céder et venir à l'autre qu'il attacha de même.
Pendant ce temps, le pages disait qu'il vaudrait peut-être mieux les accoupler successivement avec un bœuf, que les bœufs les retenaient, que c'était l'usage à. la ferme; mais tout cela insinué timidement et sans autorité, comme par quelqu'un qui aurait trouvé son maître.
— Bah! dit Mir, lorsque les enfants marchent seuls, ils n'ont plus besoin de lisières. Et ceuxci ont les jambes solides.
Mais quand le père Salvat vit tomber les deux chaînes et le bouvier, au lieu de rester aux cornes des taureaux, les chasser sans façon par derrière :
— Vous êtes fou, s'écria-t-il avec effroi; vous allez me les faire écorner !
Et Mir, en souriant :
— Laissez-les aller, laissez-les aller.
Les taureaux, se sentant libres du cou, voulurent s'élancer. Mais la légère entrave qui leur pesait aux cornes, comme un fétu à peine, et qu'ils allaient rejeter d'un coup de tête, devenait tout à coup et dès leurs premiers pas étrangement lourde et prenante. Surpris, irrités, mugissants de fureur, ils bondirent; mais elle brisa leurs efforts divergents.
Encore un essai! Le mufle en haut, le mufle en bas, ils se penchent d'un côté, ils tirent de l'autre; et cela tenait toujours, sans effort, sans résistance apparente, sans bruit de cassure.
sans bruit de chocs5 avec à peine un léger sifflement des juilles plus tendues. L'un tomba à genoux pour en frapper le sol et ne réussit qu'à faire toucher la tête de l'autre qui le releva. Celui-ci courut sur un char et le premier le retint à son tour.
C'était le joug, l'horrible joug de la servitude!
A ce moment, leur souvint-il, aux pauvres bètes impuissantes, de leurs étonnements à voir s'en aller, deux à deux, dociles sous l'aiguillon, les grands bœufs patients et résignés"? Ou songèrent-ils au mépris des belles génisses et aux meuglements conquérants des taurillons, quand ils passeraient, eux aussi, la tète basse et humiliée? La langue tirée d'un empan, ils beuglèrent plusieurs fois de douleur, puis mugirent doucement, comme avec supplication. Alors le bouvier s'approcha, les flatta de la main, leur releva la tête et leur apprit à le suivre et à marcher de front.
Le pages de son bâton les poussait par derrière. La maîtresse et Mélie se penchaient à la fenêtre et les suivaient des veux.
Tout en cheminant, dans les chemins encaissés et ombreux, tapissés de pariétaires et de mousses, le long des grandes haies où, sur le vert foncé des houx et le vert plus tendre des aubépines et des groseilliers sauvages, partait, par places, la fusée des prunelliers en fleur; dans les sentes de la montagne, parmi les genêts et les fougères jeunes recroquevillées en crosses d'évêques; tout en cheminant, le pages désignait ses terres, vantait telle combe de champ, telle sole de pré : Ici, c'était la Parra où la charrue ne trouvait pas le roc; là, le Champ-Grand où tombaient deux charretées de semence.
— Il doit bien valoir votre Vergne, disait-il.
Voici le Claux; voici la Lande; voici la chenevière, ce petit coin de terre humide et profonde qui, depuis des centaines d'années, produisait, sans se lasser, tout le linge du Rouquet; voici le Puech-Redon où le troupeau paissait, tout l'été, la bruyère sans rencontrer une mauvaise source.
A mi-pente, toute la vallée s'était découverte, tout le bien apparut, champs et prés, ocre et
verdure, arrondi et d'un seul bloc, comme un bassin de richesses jaillissantes, comme une principauté de domination.
Mais la prairie de Blanchis y découpait toujours son enclave...
— Cadet, dit le pages, en jetant un regard d'envie sur la belle nappe verte qui fuyait sans fin entre les haies, il me faudrait votre Prade...
Mais Mir ne voyait pas la Prade, qui était si peu à lui depuis son départ, qui devait rester à l'aîné et à son oustal. Il considérait par delà la colline, dans la bordure des houx et des arbres connus, le toit de sa maison où il avait laissé son père plus accablé, sa mère, ses sœurs, ses petits frères en larmes; et ses yeux à lui se mouillèrent de nouveau.
— Voici la Franquèze, reprenait le pages, la seule terre d'ici qui fût exempte de dîmes. Là-bas, nous avons le vieux moulin. Nous le laissons tomber en ruine, ajouta-t-il négligemment, comme pour marquer un excès de fortune au Rouquel.
Mais, sous cette ostentation de parade, il cachait des pensers douloureux. C'était le moulin de Jousep...
Mir devina sa gène et détourna son regard.
— Et là, demanda-t-il en désignant un coin d'ombre verdissante, qui s'accrochait aux flancs du Puech-Redon, c'est votre bois?
— C'est mon bois, dit Salvat en reprenant toute son assurance. Il y en a huit setiers. Nous allons y passer.
Et, toujours cheminant, au pas déréglé de lattelage qui tantôt s'achoppait, tantôt bousculait le bouvier, dans la cadence du joug grinçant sur les cornes, sous le soleil plus ardent, qui desséchait les dernières gouttes de rosée aux feuilles et découpait leurs silhouettes d'hommes et de bêtes en ombres raccourcies, ils y arrivèrent.
C'était un bois de hêtre, dont les troncs polis et lisses montaient d'un seul jet pour s'arrondir en ogives avec les branches des cimes.
On eût dit les colonnes d'une immense cathédrale, où circulaient un parfum moisi de feuilles
mortes, un parfum acre des frondaisons naissantes. Nulle végétation secondaire. Les splendides géants prenaient pour eux toute la sève de la terre, toute la lumière du ciel, étouffant sous leur ombrage la vie des faibles tiges, comme le pages, sous sa superbe, les espoirs craintifs du bouvier.
— Avez-vous souvent vu de pareils fûts? dit Salvat, en s'asseyant sur un tronc coupé.
Et avec ce parler dubitatif du paysan, qui ne comporte cependant pas de réponse, car il exprime une opinion catégorique :
— Sans doute, ajouta-t-il, j'ai bien là cinq cents arbres qui. a vingt francs l'un, ne seraient pas chers?
Des bandes de pics trottinaient en piaillant sur les arbres ; des geais dérangés poussaient leurs cris d'effroi; au bout d'une branche, une grive de pays se grisait de ses trilles; des i merles, des sitelles, des roitelets répondaient, tandis qu'au loin, dans les profondeurs du bois, où passaient, avec des alternances de houle, des frissons de brise, le coucou, comme un chef
d'orchestre, rythmait de ses deux notes ironiques et douces les cent voix de cette symphonie.
Et, emporté dans l'universelle harmonie, audessus des pensers grossiers du pages, au-dessus des hêtres, au-dessus des plus hautes cimes, dans les plaines radieuses du désir l'âme de Mir s'était à son tour envolée.
La tète appuyée sur le joug, les yeux fermés, il revoyait la mine attristée de Mélie quand il était entré, sa main menue quand elle lui avait versé le vin; il ressentait encore l'enivrement de son approche et comme la vacillation vers lui, dans la pénétration de leurs regards, de son âme hésitante. Et, grisé de soleil, de chants, de jeunesse, il se murmurait des paroles d'amour :
— Oh! la jolie, la jolie pichineUe! Jamais il ne l'aurait crue si jolie. La voir de près, c'est le Paradis. Tenir sa petite main, baiser ses cheveux ferait mourir. Oh! la jolie, la jolie pichineUe !
Et, emporté dans l'universelle harmonie, vo-
guant à deux, comme s'il eût pressé la jeune fille sur son cœur, dans les plaines radieuses du désir s'envolait l'âme du bouvier.
Un coup île tête des taureaux, longtemps immobiles sous cette tendresse enveloppante, le ramena sur la terre...
On repartit.
Maintenant, le soleil tombait d'aplomb, épandant sur la plaine ses clartés ruisselantes.
Quelques motteux voletaient encore sur la pointe des genêts; des alouettes perdues au zénith retombaient comme des flèches, en brusquant leur chanson. Tout s'endormait dans une torpeur douce.
Mais les taureaux, au contraire, en revenant vers l'étable, étaient repris de leur fougue. Ils ne devaient plus se souvenir de leur joug. Mir avait peine à les contenir. Et, tout à coup, voilà que dans une fièvre de joie, dans une illusion de liberté peut-être, leurs queues se dressèrent en fouet, et d'un même élan, comme si leurs yeux s'étaient donné le signal, ils s'élancèrent. Le maître n'eut que le temps de crier, et
le bouvier surpris de se retourner pour s'accrocher aux cornes. Alors, ce fut une course effarée, furibonde. Les bêtes bondissaient, et chacun de leurs sauts, chacun de leurs coups de tête emportaient, soulevaient l'homme qui, à force de bras, prenait terre et bondissait d'une même allure.
Qu'il perdît le mouvement, les cornes l'éventraient; qu'un char se trouvât sur le chemin, il serait infailliblement broyé. Les bêtes allaient toujours. Débouchant du dernier tournant, elles s'arrêteraient peut-être devant l'étable...
Horreur! Le portail de la cour était fermé, et les taureaux, de plus en plus furieux et aveuglés, allaient s'y briser. Un cri désespéré partit d'une fenêtre.
Et, presque aussitôt, on entendit un grand bruit d'effondrement.
Attelage et conducteur, tout s'était abattu; mais, ô prodige! l'homme sur les bêtes, dégagé par un bond qui l'avait placé sur le cou d'un taureau, la main droite dans ses naseaux. D'un effort puissant, surhumain, il l'avait refréné, et
le taureau, tenaillé par ses doigts comme par des pinces de fer, avait mordu la poussière, entraînant l'autre, à trois pas du portail.
— Pauvre Mir, pauvre Mir! disait quelqu'un qui accourait :
C'était Mélie. Mais lui, superbe, dominateur, sans la regarder, mais la sachant bien là, reprenait les taureaux :
— Et, ah! Et, ah! Et, ah! A coups de pointes dans les côtes, à coups de talon d'aiguillon sur les naseaux, tirant tantôt un jet de sang, tantôt écrabouilllant de l'écume, il les menait au pas, au trot, à sa guise, pantelants, dociles, domptés.
Le pages arrivait enfin.
Quand, de loin, il aperçut Mir debout, il leva ses bras au ciel en soupirant. Mais il ne pouvait plus marcher.
— Pauvre enfant! lui dit-il; je vous ai cru perdu.
— Pauvre petit! disait la maîtresse avec des larmes dans les yeux.
A ce moment, la gorge de Mélie se serra, ses
traits se crispèrent; et elle alla s'enfermer dans sa chambre, dans une crise invincible de sanglots.
— Peuhî ces femmes, dit Salvat, ça ne vous a pas un peu de courage.