CHAPITRE VIII
Mélie ne reparut pas de la journée. Elle avait eu peur, disait-elle. Elle voulait rester seule, ce qui ne l'empêchait pas de suivre, de sa chambre, tout le trantran de la ferme. Parfois elle regardait à travers les volets. Les domestiques venaient aux repas, retournaient aux étables, sortaient les troupeaux. Elle vit les bœufs, les taureaux, largués pour la première fois, sortir en gambadant, car ils sentaient l'herbe fraîche Leurs sonnailles nouvelles tintaient un joli carillon. Ils allaient devant Mir. De la fenêtre opposée, elle suivit encore le troupeau et le bouvier jusqu'au tournant de la Devèze. Impatiente, fiévreuse, Mélie faisait le tour de sa chambre, époussetant les pieuses images qui la tapissaient et les cadres dorés de ses deux beaux dessins du
couvent : un chat, tout blanc, qui cherchait à saisir un serin dans sa cage, un autre chat, lui faisant pendant, qui trempait sa patte dans un bocal de poissons rouges. La chambre était blanchie à la chaux; les rideaux de son lit blancs, avec une belle couverture au crochet, qui était encore son œuvre. Mais elle était surtout fîère de sa descente de lit, où se voyait un beau lion dévorant une biche.
A la longue, les ombres tournèrent dans la cour; les volailles s'attroupèrent en caquetant devant le poulailler et s'y enfilèrent avec prudence, comme si le renard eût pu se cacher dans l'ombre ou, du dehors, avait épié leur gîte.
Mélie compta toutes ses glousses. Arrivèrent les brebis avec leurs agneaux, portant bas leur tête d'inférieure animalité repue, les vaches et les taurillons aux cornes altières, troupeau de Pierrounel, qui jurait derrière comme un païen.
Puis, la nuit vint tout à fait; quelque char attardé rentra encore; les sabots des domestiques s' approchant pour la soupe clopinèrent sur l'escalier; il y eut des bruits de vaisselle dans la
cuisine, des voix confuses, et, à la fin, un grand bourdonnement : c'était la prière du soir. Mélie pouvait en suivre les intonations. Elle tomba aussitôt à genoux et y répondit avec une tendre piété. Quelque temps après, quand son père et sa mère vinrent encore prendre de ses nouvelles, elle était au lit, délicieusement étirée, guérie, disait-elle.
Jamais journée n'avait été pour elle si vide à la fois et si pleine. Elle n'avait pas songé; elle n'avait pas pensé; ses idées n'étaient qu'une même vision tournante : le bouvier emporté sur les cornes des taureaux, et se retrouvant debout, vainqueur. Cette image était l'occupation de son esprit, la caresse inépuisable et déjà voulue de son âme. Pour la mieux voir, elle avait souvent fermé les yeux: dans la nuit, elle les ouvrait pour la garder contre le sommeil...
Le recueillement de cette première nuit de mai était profond et doux, comme le premier sommeil d'un convalescent. Tout s'était définitivement tu dans la ferme; à peine un léger
bruit de ruminement aux étables, le tintement épars d'une clochette, l'ébrouement du cheval, le chant de l'eau à l'abreuvoir, ou quelquefois dans la cour, le colloque discret des oies se montrant sans doute quelque étoile. Tout dormait .
Et Mélie vaincue s'endormit aussi. Le calme repos, après tant d'émotions et de lutte! Durant plusieurs heures, ses bras demi-nus restèrent inertes de chaque côté de son corps. Sans le léger mouvement de sa poitrine et de ses seins, qui soulevaient un peu les draps, on l'eût crue morte. Le souffle semblait manquer à ses lèvres et la vie s'être retirée de ses traits. Et puis son âme revint dans un joli songe.
Voici :
— X la Prade de la Roque, il y avait un vacher, petit comme elle, qui conduisait un grand troupeau, un petit vacher, qui s'en allait pieds et tète nus, en faisant claquer son fouet, criant et jurant.
Il l'appelait, elle Mélie, qui s'ennuyait toute seule, et il lui donnait de tout : des nichées
de fauvettes qu'il avait logées dans des cages de jonc, des geais apprivoisés qui sautaient sur son épaule, des colliers d'œufs qu'il avait évidés en les perçant d'une épingle. Que d'œufs! Des milliers d'œufs! Des œufs plein son tablier, des œufs plein des corbeilles : des œufs d'agacé teintés de points bleus, des œufs de caille teintés de marron, des œufs de merle presque noirs, des œufs de verdier presque jaunes, des œufs de chardonneret et de linotte à trois couleurs; tous les œufs, y compris les œufs bleus, bleus comme des boules d'azur clair, les œufs des bleuettes...
— Le beau collier et les belles bagues d'émeraude, faites de l'écorce des glands, que se mettait Mélie ! . . .
— Il venait de couper une branche de frêne dont les bourgeons gros de sève semblaient des têtards.
— Que veux-tu faire? demandait Mélie.
— Tu vas voir.
Alors, il appliquait la branche sur son genou, et, après des entailles savantes, avec le manche de son couteau, il en martelait l'écorce en chantant :
Chanterelle, Pied de vêle, Pied de bœuf, Vingt-quatre, Vingt-neuf!
Une fois, Deux fois, Bourdon, Ta donc I
Folle, Molle,
Leste !
Leste t et d'un tour de main, ô prodige de l'incantation ! voilà qu'il venait de tirer la gaine de la chanterelle évoquée qui, avec toutes sortes de sifflets et de flûteaux, résonnait bientôt dans la Prade...
— Allaient-ils fabriquer des roues de moulin sur le ruisseau, prendre de petits poissons avec des épingles recourbées, ou construire des fours
de terre pétrie pour faire de jolies cuisinades de pommes déterre ou de baies de prunelliers?...
— Il faisait très chaud dans la prairie. Dieu! comme les mouches étaient mauvaises !
— Fermons la claie, disait le petit vacher qui s'en allait pieds et tête nus.
Et:
Guiolo! Guiolo!
Pezen, Zen!
Pezen, Zen!
Pezen, Zen !
Bon! la vache rouge avait déjà levé la tète...
Guiolo! Guiolo!
Pezen, Zen!
La voilà partie... Et puis, voici les génisses, voici les taureaux, tout le troupeau lancé, la queue en l'air, la panse sursautante, tournant, tournant et s'émouchant furieux sur les haies de la prairie.
Zen, Zen, Zen!
Quelle joie!
On eût entendu rire Mélie endormie...
Mais le songe était-il fini?
Brusquement, comme au déclic d'une roue, la figure de la jeune fille reprenait son calme. . . Non, elle se voilait aussitôt de tristesse et le mouvement mystérieux de son âme engrenait maintenant vers la souffrance et l'angoisse.
Oh! quelle vision funèbre, quelle apparition malfaisante tirait maintenant ses traits, crispait ses paupières, oppressait sa poitrine?
C'était le moment où, dans les ténèbres épaissies du matin, voltigent les esprits malfaisants. Le Drac subtil et invisible, qui suce le sang des petits enfants, avait-il pénétré dans sa chambre et, se collant à ses lèvres, aspirait-il sa vie?...
Peut-être un démon luxurieux voulait-il dérober un baiser à Mélie?...
Peut-être quelque mort oublié, sorti du Purgatoire, revenait-il aux lieux amis solliciter des prières?...
Peut-être l'oncle Jousep?...
Ou peut-être la Trêve du Malpas était- elle
venue gratter à la porte, laissant de son passage une vapeur d'épouvante?...
Non, voici :
C'était toujours dans la Prade de la Roque. Mais les génisses légères, les taurillons novices et les vaches ventrues, qui revenaient dune allure cadencée en s'émouchant contre les haies, n'étaient plus les bêtes douces qui marchaient à la voix du petit berger et de Mélie. C'étaient tout à coup de grands bœufs, tous les bœufs de la Roque, tous les bœufs du Rouquet, plus de bœufs encore, plus grands et plus méchants que des bœufs, et qui couraient sur elle avec des beuglements sauvages...
Comment échapper ? Ils la poursuivaient, l'atteignaient, la frôlaient de leurs grandes cornes. Elle était perdue et cependant elle ne mourait pas...
— Au secours ! Au secours !
— Entre dans l'arbre crevassé ! lui criait le petit vacher.
Et Mir accourait, tout petit avec son grand fouet, se jetait sur les bœufs qui mugissaient
à la crevasse, et les pourchassait à son tour dans la Prade, vers l'écurie du Rouquet.
En vain, Mélie le rappelait. Le fouet claquait toujours — Et ahl Et ah! — sur les bœufs affolés...
Mais voici que résonnait de nouveau la marche terrifiante du troupeau fantastique...
— Ah! elle n'était plus maintenant à la Prade de Mir, mais à sa fenêtre du Rouquet où les bœufs n'étaient jamais mauvais. Seuls les taureaux, les taureaux... Effroi de mort! C'étaient eux! Ils arrivaient au tournant du chemin en bondissant et agitant sur leurs cornes sanglantes un homme, qui paraissait Mir... oui, Mir, maintenant grand et fort, qui tombait au portail. Il mourait là, tournant vers elle ses yeux, ses beaux yeux...
Un grand fracas d'ailes. Le coq chanta.
— Ah! soupira Mélie en se réveillant, je ré vais. Son sang battait au cœur à coups de marteau. Ah ! je rêvais, reprit-elle. Et, rassurée, mais frissonnante encore, elle se complut à repasser
toutes les phases de son rêve où, comme sur un écran, s'étaient marqués avec une si étrange fidélité des souvenirs depuis longtemps endormis et qu'elle sentait désormais ineffaçables. Elle songa de nouveau au charme de ses journées d'enfant avec Mir; elle le suivit dans l'éclipsé qui avait suivi leurs jeux, quand il était allé à l'école et elle au couvent, dans tous les hasards de leurs rencontres, dans les récits qu'on avait faits de lui.
Chaque menu détail de sa vie, maintenant ravivé, prenait un relief plein d'enchantement.
Puis, elle évoqua de nouveau les événements de la veille, l'apparition radieuse de Mir dans la maison, le cri d'admiration échappé à sa mèri . le drame des taureaux et, entre toutes ces émotions riantes ou terribles, la douceur pénétrante, fascinatrice de son premier regard.
La nuit était tiède et douce, les sonnettes tintinnabulaient aux étables, l'eau chantait à l'abreuvoir. Doucement, sous l'obsession persistante du regard du bouvier, elle se sentit défaillir dans un tressaillement ineffable.
Mais aussitôt, effrayée dans son innocence de vierge, elle courut à la fenêtre et aspira les souffles rafraîchissants du matin. Qu'ai-je donc vu, depuis hier? se dit-elle. Est-ce que je serais malade?
Le jour n'était pas encore, mais les étoiles s'effaçaient une à une, comme des yeux qui se ferment; l'obscurité fut d'abord plus sombre, puis grise, puis se teinta à l'horizon d'une bande rosée. Lentement les formes apparurent : d'abord les contours vagues des arbres rapprochés, le pommier séculaire qui montait sous sa fenêtre et dont une branche se coudait au mur, les cerisiers et les pruniers dessinés par le limbe blanc de leurs fleurs épanouies, et, par delà la combe des prés, où tintaient les clarines des bœufs sous la garde de Mir, la pénombre du Puech de Mouffe, se détachant sur le ciel fulgurant.
Des alouettes s' élevaient . Un rouge-gorge s'égosillait sur le toit de la grange. Et la petite cloche de Saint-Martial lança son aubade matinale. Ses sons, étranglés par les brumes des
bas-fonds, passaient très haut et semblaient plus tenus et plus recueillis; les rumeurs éveillées de la terre s'apaisèrent; un parfum de fleurs et de prières monta vers le ciel...
Angélus Domini nuntiavii Mariœ...
Et, tout à coup, du côté de la Devèze où tintaient les clarines, s'éleva le chant d'amour de la « Belle-Saint-Jean », mais chanté sans paroles, dans un tra la la puissant que répercutèrent les vallons :
Tra la la la...
— Comme il chante bien! disait Mélie.
Et, le couplet fini, la voix mêlée aux clarines reprenait de nouveau, plus attendrie et plus dolente, à pleine bouche :
Tra la la la...
L'air connu résonna longtemps, portant, avec la douleur amoureuse du bouvier, toute la souffrance résignée de la terre :
Tra la la la...