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CHAPITRE IX

Il avait fait un trou au portail de l'étable pour épier Mélie. Elle le regardait passer dans la cour, à travers la fente des volets ; quand ils devaient se croiser, ils doublaient les distances; quand ils se parlaient, leurs yeux étaient chargés de dédains. Et leur bonheur était ineffable.

Poulettes, poulous!

Gouris, gourinous !

Ritou, ritou!

Pétine, pétine!

Touzette, Touze (1) !

Et du nid, de la mare, du fumier, des toits, de tous les coins, piaulant, cancanant, jacassant, en voletant, en se dandinant, en se culbu-

(1) Diminutifs de poules, poussins, canards, dindes, oies.

tant, en boitant, poules et dindons, oies et canards et pintades accouraient à l'appel.

» Gourinou! Touze!

Les retardataires, les patauds, les boiteux, les maraudeurs, tous étaient bien là, en des attitudes humiliées de vraie basse-cour. Universalité de la servitude! Les canards se soulevaient de leurs ailes, ainsi que des fonctionnaires qui veulent de l'avancement; les poules et les oies penchaient cauteleusement la tête et faisaient « de l'œil », les courtisanes! Le vieux dindon étalait sa roue, comme un ténor son jabot, et mille sots leur importance; et le gros jars luimême, habitué aux morsures, donnait à ses révérences, mêlées de sifflement, un air parfait de salut japonais : Ha-shi!

Heureusement, une large rosée de grains empêchait aussitôt les caractères de trop s'avilir...

Avec quelle sollicitude toute nouvelle, Mélie maintenant s'occupait de ces menus peuples, dont la surveillance la jetait, avec une fréquence un peu voulue, au-devant du bouvier!

C'était tantôt quelque poussin égaré dans l'écurie, sous le ventre des bœufs, les canetons ou les oies disparus en quelque exploration humide, les pintades juchées sur la cime d'un arbre.

Elle, toujours en quête, promenant le doux mystère de son cœur; et toujours Mir par là, « Jean-femme, » comme disait Ambroise, retrouvant les oies, poussant les canards ou rapportant le poussin doré dans le creux de sa main. Et ces fugitives rencontres étaient des instants divins...

La grande dinde noire était une dinde fort rusée.

Chaque fois que s'éveillaient pour elle les tendresses de la ponte, un retour de sauvagerie la poussait à aller cacher son nid au plus épais des fourrés.

Ce matin-là, Mélie l'avait, à dessein, tenue plus longtemps enfermée; et elle s'échappa en piaulant de colère.

Elle traversa la cour, le verger, et entra dans le Claux, droit devant elle.

Mais, dès qu'elle se vit surveillée, elle se mit à baguenauder deçà delà, picorant l'herbe encore humide, gobant quelque mouche, toute en retroussis, dodelinant de la tête et serrant fort le cul, car elle était pressée, la sainte nitouche t

Puis elle entra dans la haie, ressortit, la traversa encore et, se dérobant derrière un mur, s'enfda dans une genêtière.

Allez-moi trouver là dedans cette pécore !

Mélie n'y serait jamais arrivée. Mais Mir, qui fermait un passage dans un pré voisin, vint encore à son secours. Il pénétra dans le fourré, secoua les genêts en promenant un bâton sur leurs tiges, et finit par la découvrir sous un massif de ronces.

La bête artificieuse s'était dénoncée ellemême, en soufflant à son approche, comme une couleuvre.

— Combien d'œufs? demanda Mélie.

Mir en compta vingt, un tout chaud. Et Mélie vint tendre son tablier.

Lui, à genoux près du nid, les levait à poi-

gnées; mais il tremblait tant en les déposant qu'il en cassa trois ou quatre.

— Le maladroit! Oh! le maladroit! disait Mélie.

Et elle s'en alla en riant, tandis qu'il essuyait ses mains gluantes, confus à en mourir.

— Et la dinde noire ?

On l'entendit tout le jour piauler au ciel son infortune.

Mais des sourires malicieux, moqueurs, provocants ^venaient sans [cesse rappeler à Mir sa sottise, et il méditait une revanche.

De fortes pluies avaient rendu les prés impénétrables et empêché Mélie de remplacer les fleurs de sa chapelle du mois de Marie.

Mir s'en alla donc cueillir un gros bouquet de narcisses et le cacha dans son ht, en attendant le passage de la jeune fille.

Enfin, elle vint du côté de l'étable.

— Mademoiselle Mélie, voulez-vous que je vous donne un bouquet pour votre chapelle?

Et, comme elle s'avançait pour le prendre, il

y plongea son nez et le respira avec force.

Mais la jolie fleur d'albâtre et d'or, que jadis les appels désespérés d'Écho ne purent toucher, redoute toujours les caresses des amoureux, et elle marqua Mir de tout son pollen jaune.

Oh! son air comique de Pierrot barbouillé, quand il tendit à Mélie son bouquet!

Cependant, cette fois, elle ne songea pas à rire.

Splendeur de l'année!

Les plantes s'élançaient en jets, près de fleurir ou de grener. Le ciel serait-il clément à la fleur et à la graine?

C'était le temps des fêtes de saint Roch, patron des laboureurs.

Trois jours de suite, en tournant autour de l'église, on avait célébré le saint, et le chant de ses litanies, clamé avec des airs de colère, avait roulé dans les vallons, comme des vagues qui se répondent :

Ut nobis parcas, te rogamus, audi nos!

Ut nobis indulgeas, te rogamus, audi nos!

Puis, le prêtre était venu bénir les troupeaux; et bœufs, vaches, moutons, porcs et volailles, amenés devant lui et étonnés de se trouver pour la première fois ensemble, reçurent avec des prières une large aspersion.

Mais les récoltes n'avaient été bénies que de loin, du haut de Saint-Martial. Les beaux champs de blé, les beaux champs d'avoine cachés aux creux des combes, les pommes de terre si fragiles et qu'un mauvais souffle ravage, valaient bien le soin d'une bénédiction particulière.

Munies de l'eau consacrée qu'elles avaient portée de l'église, Mélie et sa mère, douces prêtresses, s'en allèrent donc un matin remplir ce pieux office.

De trois épis nouveaux elles firent un aspersoir et, se plaçant à genoux au bord de chaque champ, elles le bénirent contre la nielle et contre l'ivraie, contre la grêle et la sécheresse, le ver, le brouillard et tous les fléaux de Dieu.

Il faisait une de ces journées tièdes, doucement pluvieuses, où le ciel plus bas semble se pencher amoureusement sur la terre; parfois

le soleil brille; parfois l'ondée retombe; et parfois les deux se mêlent en poudrant l'espace de diamants, ou jetant sur l'étendue de triomphantes écharpes d'arcs-en-ciel. Tous les oiseaux chantent, tous les insectes bruissent, toutes les feuilles s'allongent, toute vie déborde, toute âme s'épanouit.

Mélie et sa mère étaient arrivées à une croisière de chemins d'où, par une large baie entre les chênes, tout cuivrés encore des feuilles nouvelles, l'horizon se découvrait un peu avec un large coin du Puech de Moufle.

Justement les domestiques s'y trouvaient, croisant un premier labour; et Mélie reconnut, au bout du sillon, Mir avec ses taureaux, de beaucoup en tête des deux autres paires qui fendaient lentement le sol. Et, en considérant ce petit point de l'espace où il était, la vallée lui parut pleine de bonheur jusqu'au dôme du ciel.

Elle restait là en contemplation muette, et ses yeux se mouillaient.

— Qu'as-tu, mon enfant?

— Maman, je suis heureuse...

Par le chemin de la Roque, un bruit de paroles et de pas.

— La maman de Mir! murmura Mélie.

C'était elle en effet.

Elle s'avançait avec cette dignité de mise et cette gravité de port que donnent à nos pagèses la double noblesse de leur rang et de leurs glorieuses maternités. Matres dolorosœ! Malgré les fils blancs de ses bandeaux, la maigreur de ses traits et l'épaississement de sa taille, la mère de Mir restait encore jeune et jolie. Elle avait fait tailler une blouse et un pantalon de serge drapée pour chacun de ses autres fils et, ne pouvant oublier l'absent, elle lui en portait de tout pareils. Un petit garçon l'accompagnait : c'était Milou, son avant-dernier, le filleul de Mir, qui lui avait donné ce nom, en considération de son amie.

Milou avait un chapeau de feutre blanc orné d'une boucle, une blouse à carreaux à peine assez longue pour cacher les trois boutons de son uniforme de coutil, cousu tout d'une pièce et qui s'ouvrait par derrière en pont-levis. Mais

Milou n'avait pas de souliers; on les lui commanderait aux Pâques prochaines. Et il trottinait dans ses sabots, donnant le bras à sa mère.

Les deux pagèses allèrent l'une vers l'autre et s'embrassèrent.

La mère de Mélie consolait la mère de Mir par les plus délicats éloges de son fils et l'assurance des égards qu'on avait pour lui.

— Je sais bien, répondait l'autre, c'est le meilleur de tous mes enfants; mais encore, chez nous, personne n'avait servi; il aurait pu étudier, prendre une place...

L'émotion et la tendresse étreignaient Mélie, et elle embrassait l'enfant, comme un petit frère.

Mais Milou voulait voir Mir, et, tandis que les mamans s'acheminaient vers la maison en devisant de leurs peines, elle et lui galopaient vers le Puech de Mouffe.

Elle l'aidait à franchir les murailles, le portait dans les hautes herbes, s'amusait de son babil :

Milou aimait bien Mir. Il n'aimait pas lamé

qui était mauvais et les commandait tous. Quand il serait grand, il s'en irait, lui aussi, pour ne plus obéir... L'instinct d'égalité pousse aujourd'hui avec les dents.

Le grand et le petit frère s'embrassèrent à leur tour, et ils restaient à se regarder devant Mélie.

Puis le petit, câlinement, en baissant un peu la tête :

— Fais-moi un sifflet, Mirou.

— Faites-le-lui, dit Mélie.

— Fais-le-moi, supplia de nouveau l'enfant. Un peu humilié, Mir avisa un surgeon de

frêne qui poussait auprès, le coupa du tranchant de son couteau, y fit ses entailles et commença à le marteler.

— Chante, reprit Milou impitoyable.

Alors, Mir se dérida tout à fait et, s'asseyant sur l'araire, qui tremblait un peu du pantèlement des taureaux, se mit à chanter, comme autrefois à la Prade :

Chanterelle, Pied de vêle,

Pied de bœuf, Vingt-quatre, Vingt-neuf.

— Folle, Molle, Leste !

cria Milou.

Et, comme autrefois, l'écorce polie céda à la main, le cœur du bois évidé se laissa donner une âme et le Puech du Mouffe retentit. . .

A l'échelle du pain, il ne restait que deux tourtes. On avait trop attendu. Le pain frais s'en allait trop vite.

— Il faudrait mettre au levain, dit le pages, au moment de la soupe du soir.

Le maître valet avait mal aux yeux.

— Si quelqu'un pouvait me remplacer pour pétrir et chaufferie four? dit-il.

Mir fut désigné à la place de Toussaint.

Les autres partis, il approcha les sacs, les vida dans le pétrin et se tint prêt a verser l'eau bouillante, à mesure. Césarine remuait la pâte.

Mais quel sans-gêne lui paraissait avoir aujourd'hui cette pécore!

La voilà en simple cotillon court et corset de toile, craqué de tous côtés ; sa gorge est nue, ses gros bras nus, ses gros mollets nus; et, quand elle pétrissait, tout se découvrait encore un peu, tout achevait de craquer devant Mir !

Et la voici, ruisselante de sueur, qui tend ses bras pour se faire retrousser jusqu'aux ombres de l'aisselle les manches de sa chemise descendues. En deux pas, Mélie s'est glissée entre eux, comme par mégarde, et a plissé la chemise de cette sans-gêne, en dedans.

C'est fini!

Comme il doit se rôtir devant le brasier! Quand il vient d'y pousser les brassées de genêts et que la flambée est trop forte, elle le voit, radieux dans l'embrasement du fournil, se reculer en se voilant les yeux.

Vite, elle prend de la fine fleur de farine et pétrit une tourtelette dont le chauffeur aura un morceau, à la défournée.

Le dimanche qui suivit, on entama le pain nouveau. C'était un jour favorable aux discours de la table.

— Allons/dit le pages, cette fois, c'est bien. La pâte est bien levée, la croûte bien cuite; cette fournée ne moisira pas.

Mais la gourmandise de ce pain frais et parfumé fait revenir vers le tiroir les morceaux qu'a coupés le maître valet dans le dernier quartier de la tourte dure. Avec des rires on se les passe, et quelqu'un a murmuré : Pour les chiens î

— Que vous devenez délicats! dit sévèrement le maître, qui a remarqué ce manège.

Et aussitôt Pierrounel intervient et s'indigne :

— Baille, dit-il, avec des airs de reproche. Pierrounel est tout vieux, tout ratatiné, tout

misérable dans son « camias (1) ». Ses cheveux blancs retombent en boucles sur ses tempes et sur son cou, et sa barbe courte frisotte sur ses joues maigres. Il a un bon sourire et des yeux

(1) Grande blouse de toile grise qui ressemble à une chemise.

candides, mais il affecte, selon les moments, des mines d'espièglerie ou d'importance, pour faire rire ou se faire respecter.

D'ailleurs, il est le préféré de Mélie qu'il a bercée dans ses bras et à qui il réserve jalousement tout son trésor, une pauvre misère de quelques écus, cachés dans un trou de la grange.

— Baille , dit-il en prenant un des morceaux rejetés par les autres.

Et lui, le plus vieux, il y plante les deux dents qui lui restent et parvient à en couper une bribe qu'il tourne et retourne dans sa bouche.

Et, comme on continue de sourire en le regardant :

— Ah! dit-il, si vous aviez comme moi, enfants, mangé le pain d'avoine t

— Raconte-nous cela, Pierrounel, dit Mélie pour le plaisanter; je te tricoterai une autre paire de bas pour l'hiver.

— Mais tu sais bien l'histoire?

— Pas moi, dit Mir.

Et Pierrounel, flatté et encouragé, recommence l'histoire des années de la grande misère. L'habitude de la dire lui donne un ton pompeux, et il la conte en remuant la tête :

— L'année avant, dit-il, — c'était après l'Empereur, — quand les seigles allaient fleurir, était survenue une sécheresse de quarante jours, qui en avait brûlé la moitié. Cependant, on avait pu réensemencer et, avec les réserves, on n'avait point trop pâti.

Mais l'année d'après, à la lune d'avril, le temps se refoidit de nouveau; il neigea, il plut; le ciel s'éclaircit et, le 24 de mai, — je m'en souviens comme si c'était hier, — une gelée qui fendit les pierres emporta tout.

Le sac de blé valut aussitôt cinquante francs, puis quatre-vingts, puis cent francs ; et il fallut se remettre au pain d'avoine. Quand je m'en souviens, Seigneur Jésus! J'avais alors dix-sept ans, et j'étais berger des vaches à Combecave, proche Saint-Jean-le-Froid, dont les maîtres étaient nobles...

— Nobles, dit Mélie. en l'interrompant d'un

air de doute, afin de provoquer la démonstration que ne manquait pas de faire, en cet endroit, Pierrounel de la vraie noblesse.

— Oui, petite rieuse, nobles et bien nobles. J'ai entendu dire au père du père de mon père qu'autrefois, quand les messieurs des Combecave entraient à l'église de Saint-Jean-le-Froid, ils pis... au bénitier... Sans doute ils étaient bien nobles? demanda Pierrounel avec assurance.

— Sans doute, sans doute.

— Eh bien, le monsieur de Combecave, qui mangeait le même pain que nous, faillit en mourir !

— Et comment cela, Pierrounel?

— Ahl pauvre innocente! parce {que Dieu a fait l'avoine pour les chevaux, pour les ânes, pour les chiens, et non pour les chrétiens, et que le monsieur de Combecave avait encore les tripes plus délicates que nous, voilà tout! Car, d'entendre les cris des malheureux, lorsque les balles d'avoine s'arrêtaient en chemin, pécaïre! jamais chèvre qui chevrotte n'en poussa de pareils !

Ope! rieurs, dit sévèrement Pierrounel.

Puis il reprit :

— Et cette misère durait depuis cinq ans.

Or, j'avais appris qu'en çà, vers Rodez, dans les bons domaines, on refaisait du pain de seigle. Misère pour misère! pensai-je, que risques-tu d'y aller voir?

Je partis donc un dimanche, à la prime aube, et j'arrivai ici.

Le champ de la Parra était rempli de blé qui épiait. Oh! le beau champ de blé! m'écriai-je. Comme il doit faire blanc, et qu'on serait bien ici! Et j'arrivai à la maison et je dis à ton grand, le brave homme dont Dieu ait l'âme :

Je sais garder, je sais labourer, monter une charretée l'été et rapiécer un panier l'hiver. Je fais de tout. Eh bien, prenez-moi pour ce que vous voudrez, pourvu que je ne mange plus du pain d'avoine !

Enfants, ajouta Pierrounel, d'un ton plus grave dont nul ne rit, croyez-en les vieux : le pain est sacré, et d'en faire mépris, cela porte malheur.

— Bien dit, Pierrounel!

— Et toi, Mir, reprit le vieux, je peux en témoigner, tu as eu parmi les tiens des hommes que tu ne surpasseras pas. Quand le blé était si cher, ton arrière-grand, un joli vieillard que je vois allant au banc d'oeuvre, toujours en lévite et en sabots, ton arrière-grand qu'on appelait le noble pages, tant il était respecté, ne voulut pas le vendre aux étrangers. Il aima mieux le donner à crédit et à bas prix aux pauvres de la paroisse et, à son lit de mort, il en fit la remise à ceux qui n'avaient pu se libérer. Voilà ce que fit ton arrière-grand.

Cette partie improvisée du récit de Pierrounel ne fut pas la moins goûtée. Des larmes vinrent aux yeux de Mir.

— Je vous tricoterai deux paires de bas, Pierrounel, dit Mélie.

Telle était la paix heureuse de ce coin de montagne, et telle était l'idylle.

Entre temps, le mendiant connu venait réciter à la porte son Pater, le tisserand porter sa toile,

le forgeron ferrer les bœufs, le preneur de taupes promener son rameau de victimes, le « coucounier, » avec sa mule ensonnaillée, troquer sa charge d'huile de noix, de vinaigre et de savon contre le blé ou les poulets de la ferme, le colporteur, au sifflet basque, vendre ses mouchoirs à carreaux, ses foulards rouges, ses aiguilles et Bon coton pour le calel...

Et la vache rouge faisait son veau, la truie barrée toute une suitée de porcelets que Césarine, nouvelle Lucine, recevait blancs et barrés •et roses à leur entrée dans la vie; les poules toujours pondaient; les coqs toujours les cochetaient. Ou bien un jour, le bélier s'échappait de sa loge parmi les brebis, et cette nuit compterait autant pour le peuplement de la bergerie -que la nuit d'Hercule dans le troupeau des cinquante filles de Danaiïs ; événements marquants de la ferme, au milieu de cent autres tout pareils...

Mai venait de finir.

Gorgées de toutes les fleurs des champs, de

toutes les fleurs du verger, munies en campagne, les abeilles, à l'étroit dans leurs ruches natales, faisaient leurs derniers préparatifs d'essaimage.

Était-ce un tumulte d'enrôlement que l'on entendait autour du rucher, les soupirs des nourrices au départ du tendre couvain, ou bien les supplications des exilées demandant encore un jour? Le ciel resplendissait; le temps s'était fixé; l'émoi était grand en cette matinée de dimanche.

Paouso, belo!

0 i'oustal nôu!

0 I'oustal nôu! (1)

Voilà un essaim qui partait, l'essaim de la

cabasse, un tronc de chêne creux, que l'on était

allé prendre deux ans avant au fond de la Bes-

sade, avec son double trésor de miel et d'abeilles.

Il partait, et tout le monde qui s'attardait à la

messe!

Paouso, belo!

répétait Mélie en choquant ses ciseaux;

(1) Pose-toi, belle!

A la maison neuve !

A la maison neuve I

Paouso, belo!

criait sa mère d'une fenêtre, en frappant sur les

vitres.

Mais voici'Mir qui accourait, en frappant une

faux.

Paouso, belo!

Paouso, belo!

0 l'oustal nôut

La clameur enchanteresse contint longtemps l'essaim hésitant, qui allait et revenait audessus des arbres du verger. Un moment, il parut se fixer à la branche d'un poirier; puis il tourbillonna de nouveau et s'éleva davantage; enfin, se balançant au vent, il s'éloigna avec un bourdonnement de trompette.

— Nous le suivons? demanda Mélie à sa mère.

Et aussitôt, dans un élan irréfléchi, aussi instinctif que le vol des abeilles, Mir et Mélie s'élancèrent à leur poursuite. L'essaim traversa le Claux, côtoya les grands chênes de la Devèze, disparut un moment dans leurs branches, réapparut tout à coup beaucoup plus loin; et ils allaient à travers champs et prés, le regard fixé

sur les abeilles, l'âme grisée d'attentes vagues.

Ils marchaient séparés, coupant chacun au plus droit et se hélant pour s'indiquer l'essaim. Mais, au bas de la vallée, ils l'avaient définitivement perdu de vue, et le resserrement des deux collines les amenait face à face.

Ils n'eurent pas d'hésitation.

Les mains tendues, les yeux dans les yeux, en plein soleil, ils allèrent l'un vers l'autre.

Elle appuya sa tête sur sa poitrine; il la soutint de son bras et sa lèvre effleura ses cheveux.

— OhîMélie.

— OhIMir.

— Je vous aime.

— Je vous aime...

Le ruisseau gazouillait, les cigales crissaient, un rossignol tout près chantait dans un buisson.

— Que vous êtes belle! murmurait le bouvier.

— Pas tant belle que vous 1

— Vous êtes belle comme un ange du ciel, et il n'y en a pas de plus belle.

— Oh! vous voulez rire de moi; mais je vous aime.

— Je ne suis qu'un pauvre bouvier.

— Vous êtes un joli bouvier et je suis riche pour deux, si^vous m'aimez.

— Le bouvier du Rouquet, on le mettra à la porte sans tarder, et il mourra de douleur.

— Le bouvier du Rouquet en sera le pages, ou il n'y en aura point d'autre!

Le soleil flambait, le ruisseau gazouillait, les cigales crissaient, le rossignol continuait de chanter.

— Partez, Mélie...

— Depuis quand m' aimez- vous, Mir?

— Depuis toujours, depuis que vous jouiez avec moi toute petite. Et vous, depuis quand m'aimez-vous?

— Depuis que vous m'avez prise dans vos yeux, en me regardant.

— Partez, Mélie; partez, mon amour...

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