CHAPITRE X
Chantez maintenant, vous autres, la chanson triste des adieux; pleurez le tendre cœur de vos mies et la cruauté des maîtres qui vous en séparent; pleurez, chantez votre peine amoureuse et votre sort de misère, et, qu'à la veille du départ, un grand feu de justice et de joie embrasant en effigie tous vos « bourgeois », porte dans l'étendue le signal de votre délivrance et de vos nouvelles amours!
Belle, Saint-Jean s'approche, Belle, il faut se quitter. Dans un autre village, ié, ié, Faut aller demeurer.
La maîtresse est méchante Et le maître est brutal, Comme un cheval de guerre, ié, ié, Qu'on ne peut pas brider.
C'était maintenant l'unique chant du Rouergue,le chant du ségala et des causses, du vallon et de la montagne.
Au matin, dans la rosée, au midi brûlant, quand tout s'apaise, au soir, quand le serein se pose et que les échos deviennent plus sonores, dans la nuit, mêlé au cahot des chars qui rentraient et aux sonnailles des bœufs qui pâturaient, les voix puissantes des bouviers, les voix grêles des vachers, les voix aiguës des bergères, tantôt les unes, tantôt les autres, le redisaient; et l'hymne de la Saint-Jean montait vers le ciel, comme une supplication éperdue de la tristesse disséminée, ou bien encore s'élevait dans l'immense symphonie de la terre, comme les soupirs hallucinés des cigales, des grillons et des ranes, à l'approche de l'orage.
Saint Jean venait!
On dit qu'à l'approche de Jésus-Christ, un grand vent de révolte avait soufflé au cœur des malheureux.
— Nos maîtres sontnos bourreaux, s'étaient-ils
dit. A leurs yeux, nous ne sommes rien, des esclaves, moins que des bêles. Vengeons-nous! Vengeons-nous! Et, puisque nous n'y avons aucune part, que tout ce qui est utile et bon sur la terre périsse avec nos tyrans !
Et, secrètement, les ilotes de la Grèce, les serfs de la Germanie, les esclaves de l'Empire romain, les mutilés des empires de l'Orient, tous les vaincus et tous les martyrs des civilisations païennes, emportés par une irrésistible colère, se conjurèrent pour brûler, en une même nuit, toutes les richesses de la terre.
Or, il arriva que, vers ce temps, un grand prophète prêchait au désert; il annonçait la venue du Rédempteur et le règne prochain de la justice et de l'amour.
Le Précurseur disait : que tous les hommes désormais seraient libres, qu'ils étaient égaux et vivraient en frères, comme de vrais enfants de Dieu; il disait que des fleuves de miel et de lait allaient couler sur la terre...
Et l'espoir renaquit au cœur des misérables; les grondements de la colère et de la haine
s'apaisèrent; les désirs de vengeance furent suspendus; dételle sorte que, la nuit où tout devait être consumé, les feux ne s'allumèrent plus qu'en l'honneur de saint Jean, porteur de la bonne nouvelle, et les maîtres ne furent plus brûlés qu'en effigie.
Saint Jean ! Saint Jean î
Au Rouquet, Ambroise, qui y mettait toujours de la malice, préparait un radal superbe, un radal qu'on verrait des quatre coins de l'horizon.
Depuis plusieurs jours, il portait du pâturage des faix de genêts lourds à le crever, et dans la grange il tressait un mannequin de paille qui, recouvert d'un chapeau et de loques, devait, au bout du bûcher, symboliser le pages.
Enfin, la grande nuit vint, une nuit splendide et dure d'étoiles; et, devant tout le monde, la flamme fut approchée.
Elle s'insinua en crépitan dans la masse, en fit le tour et, l'ayant toute saisie, vint Lécher le mannequin qui flamba bientôt, à la risée générale.
— Pécaïre! disait de son effigie le pages.
Dans l'étendue, d'autres feux répondaient.
Ici, les feux rapprochés de Camboularet, des Combettes, de Veillac; là-bas, de Trémouilles, de Canet; plus loin, de Frayssinhes, du Vibal, d'Arqués, de Saint-Martin; plus loin encore et tout petits, pareils aux étoiles, ceux des grands pics du Dueyme, de l'Aubrac, de la Vaysse et du Lagast.
On prenait un moment plaisir à les reconnaître; on discutait sur leur position. Mais ils s'éteignaient à leur tour; et la nuit reprenait son impitoyable clarté.
Quand, au Rouquet, il ne resta plus qu'un tas de fumerons et de braise, la joie tomba de même, et il y eut aussi de la cendre dans les cœurs.
Après une année de vie commune, la pensée de la séparation était à tous pénible, aux maîtres aussi bien qu'aux serviteurs.
Lucien et Césarine s'en allaient de la ferme. Ils avaient été vaillants et dévoués, donnant à leur maître la force de leurs bras pour son ar-
gent et de leur cœur par bonté. Leurs remplaçants les vaudraient-ils? Et. pour ceux qui partaient, le pain nouveau serait-il meilleur, alors que. même entre eux, ils seraient séparés?
Lucien et Césarine étaient devenus amis dès les premiers jours de leur rencontre. Lucien aimait à porter les paniers de la servante, à l'accompagner le soir au vivier, quand elle avait peur; elle, à prendre soin de son linge, à laver sa blouse, à lui réserver une portion mieux choisie.
Et, dans leur misère, cette aide et ces attentions réciproques doraient leur vie d'un doux rayon.
Puis, un soir de dimanche, à la grange où ils s'étaient donné rendez-vous, dans un éboulis du foin, ils avaient glissé l'un sur l'autre, elle se défendant, car elle était fille sage, lui point trop audacieux, comme un honnête garçon.
Mais le plaisir de cette étreinte avait été si troublant qu'ils en avaient également redouté le retour. Et, depuis, ils n'avaient recherché que des rencontres paisibles, les jours de repos.
LA SAINT-JEAN 12b
Côte à côte, assis derrière une haie, se partageant quelque morceau de pain blanc ou une réserve de fruits, buvant au même verre le vin pris à l'auberge, on les eût surpris à deviser tristement de leur sort et de leurs projets d'avenir, dont le moins certain encore était celui de leur mariage.
Demain, loués en des fermes différentes, ils s'en iraient aux deux extrémités de la contrée, elle, vers Rodez, lui, plus haut, sur la montagne.
Mais Ambroise aimait aussi Césarine. La cruelle fille, qui, après avoir agréé ses balais et ses battoirs, avait refusé sa main et la tentation plus grande de la petite fortune qu'il avait amassée! Elle en était bien punie maintenant, et lui bien vengé.
Comme il se repaissait de son chagrin et de la pauvreté de Lucien, qui laissait ainsi partir son amie, incapable de l'entretenir comme femme t
Et puis, son cœur creva, quand Césarine, chargée de ses hardes, franchit le portail.
Il ne la verrait plus, la robuste et bonne fille, dont la présence avait mis un peu d'attrait et de
douceur féminine, un charme d'amour dans la
vie de tous ces hommes!
Ses yeux se mouillèrent. Il courut à sa malle, en tira le coffret le plus beau et se mit à sa poursuite.
Hélas! comme il allait la rejoindre, au tournant de la Roussille, quelqu'un se leva des bords du chemin : c'était Lucien qui attendait Césarine ; et, l'âme emplie de rage, Ambroise les regarda s'éloisrner tous les deux.
Chantez maintenant, vous autres, la chanson triste des adieux!
Non! Ainsi que s'éteint le chant des oiseaux, quand flambe le soleil de midi, ainsi, à ce milieu de l'année, la plainte servile se tut tout à coup dans la campagne. Les regrets étaient encore trop vifs, les amitiés nouvelles trop hésitantes, l'année à courir paraissait trop longue, les grands travaux menaçaient.
Mais eux, Mir et Mélie, voyaient s'ouvrir une éternité d'amour et de bonheur devant eux