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CHAPITRE XI

Mir devait conduire les grands bœufs à la foire.

Il fit sa toilette à l'auge de pierre, graissa ses bottes, mit sa blouse fine et son chapeau neuf, et, devant son miroir de cinq sous, ajusta sa cravate de foulard rouge, rayé et flambant.

Ses bœufs ne reluisaient pas moins sous la brosse et l'étrille. Il avait savonné leur croupe, poli leurs sabots, limé leurs cornes, endormi leurs clarines. Puis, il les coiffa, l'un du joug et l'autre d'une botte de foin en travers de leurs cornes, et les chassa dans la nuit.

Quittant la crèche, toujours pourvue de foin exquis et de pâtes, et la litière molle où ils détendaient, sans jamais travailler, leur masse adipeuse, les bœufs s'en allaient à regret; tan-

tôt ils beuglaient tristement à leurs compagnons de chaîne, qui leur répondaient de l'étable, et, tantôt, dans les aises d'un carrefour, ils s'élançaient lourdement pour s'échapper.

Et Mir les ramenait de l'aiguillon avec douceur, les encourageant de la voix à ne plus se souvenir, à aller tout droit devant eux, pour ne pas se fatiguer.

— Pitchou! Pitchout Ané, Maruel, ané, Flourit! Si nous nous effarons en route, que paraîtronsnous au marché, avec la panse vide et le poil follet? Ané, ané!

Bientôt les bœufs se résignèrent ou oublièrent, et ils s'enfonçaient dans les ténèbres d'un mouvement égal, en ferronnant sur les pierres.

Et à les voir ainsi, les douces bêtes, quitter le Rouquet pour toujours, Mir faisait un retour sur lui-même. Il songeait que la même voix, qui avait ordonné leur départ, déciderait bientôt sans doute, avec la même irrémission tranquille, l'expulsion ignominieuse du bouvier. Qu'était-il dans la volonté du pages et quel espoir avait-il donc pu se forger? Il en comprenait mieux, à 06

moment, toute la folie, et son âme défaillait. Par une sorte de réaction morale, à ce sentiment d'impuissance et de découragement se joignait une pénible sensation d'obscurité, de solitude et de chute.

Il descendait les pentes du Viaur, emplies de brumes et de mugissements, et il lui semblait tomber dans un gouffre. Le vieux moulin de l'oncle Jousep était là près. L'idée de la Trêve lui revenait. En aurait-il peur, lui aussi? Non, certes; mais il n'avait jamais éprouvé un saisissement pareil. Pour s'en défendre, il essaya de fredonner un air, et sa voix lui parut la voix d'un inconnu qui chantait à côté. Les brumes lui voilaient les étoiles. Arrivé au fond, sur le pont de la Cadène, l'eau lui souffla une menace. Défaillant, il se pencha sur le gouffre qu'il savait au-dessous et qui le fascinait de ses reflets de moire.

— Si je la perdais, dit-il, c'est là que je viendrais !

Heureusement, il allait remonter. Les bruits de la gorge s'affaiblirent; le ciel réapparut; en

revenant à la lumière, il se sentait revenir à la joie. Dans les mas, des coqs chantaient; le jour était proche.

Déjà, une bande de saphir pâle , bientôt accrue de bandes rouges, de bandes jaunes, de bandes violettes, tout un arc-en-ciel couché, nimbait l'orient; mais la lumière qui en venait était encore si diffuse, que les yeux avides ne pouvaient la saisir et s'en aveuglaient comme d'une poussière de cendres; et puis, comme s'éclaircissant de leurs larmes, voyaient distinctement. Des cloches retentissaient au loin; celle de Saint-Martial sonna l'angélus derrière lui. Alors il se mit à genoux sur une pierre du chemin, et fit sa prière matinale qui le raffermit, ainsi qu'un devoir acquitté.

Puis, l'ascension reprit au pas grave des bœufs. Le souffle qui sortait de leurs naseaux, et la chaleur qui se dégageait de leurs côtes. faisaient des panaches de vapeur dans la grisaille fraîche de l'aube. Les plus petits oiseaux pépiaient; des ramiers roucoulaient dans un bosquet; une huppe appelait éperdument ses

petits ; quelque hibou, entré la nuit dans son nid caverneux, avait dû les lui croquer!

Au milieu de tous ces éveils, le bouvier finit par atteindre la ligne de faîte qui sépare les bassins du Viaur et de l'Aveyron. Le soleil allait se lever; ses rayons se projetaient en gros jets derrière le mont de la Vaysse; puis, il sortit tout entier, comme un bloc d'une fournaise, et incendia les hauteurs. Les légères fumées, qui flottaient aux flancs des collines, s'élevèrent en traînées coupées, et les brumes des bas-fonds parurent descendre. Alors, l'étendue immense se découvrit comme une double coupe; c'était la coupe peu profonde de la terre, avec l'infinie variété de ses émaux et de ses ciselures : ses prairies, ses champs, ses bois, ses villes et ses villages étincelants, sertis dans une dentelure de monts, et la coupe renversée d'azur sans fin, où brillait une hostie de feu.

Devant la majesté de ce spectacle, le sentiment du divin pénétra le bouvier; et, pour la première fois de sa vie, un sentiment vrai d'adoration s'éleva de son àme.

Et, en même temps que son cœur, sa pensée s'élargit.

Un ensemble incomparable de vestiges du passé s'offrait à sa vue. Ses pas foulaient une estrade, les stratœ vite dont les Romains sillonnaient les hauteurs, pour le passage de leurs légions. Après deux mille ans, l'œuvre de ces grands édificateurs de monuments et d'empires restait intacte sur ses assises de blocs. Plus loin, c'était Pierre Dressée, cromleck ou dolmen écroulé, auréolé du sang des sacrifices druidiques; à l'horizon, les monts d'Auvergne, patrie de Vercingétorix; ici, dans un site effrayant, les ruines du château féodal de Camboulas; làbas, la Coustarie, une des premières demeures des pages; là-bas encore, la tour de l'église de Sainte-Radegonde qui fut, aux plus tristes jours de notre histoire, un repaire de bandes; et, enfin, à l'horizon, le grandiose clocher de Rodez, monument impérissable de l'art et de la foi de nos pères. Et Mir, qui avait peu réfléchi jusque-là à tous ces souvenirs, comprit le sens profond de ces grands mots : de progrès, auquel

on ne peut, malgré tout, se refuser à croire, de christianisme et de révolution, seconde mais trop sanglante étape, qu'il faut bénir, de religion, en général, qu'il faut respecter, de patrie, qu'il faut défendre, non avec le sentiment d'une corvée imposée par les riches, mais avec tout l'amour de fils pieux pour leur mère. A cette idée de patrie, il évoqua la gloire militaire des grandes époques, où l'on partait garçon d'auberge, comme Murât, pour revenir maréchal de France et roi des peuples conquis. Ah! la fortune des armes, pour revenir vers Mélie! Les temps superbes, où il ne fallait que du courage et de l'audace pour s'élancer hors de sa destinée !

Lui, si le pages lui refusait Mélie, il serait fermier et il irait louer un grand domaine. Il voyait alors la rupture avec le pages et le départ de son amie à son bras. On les recueillait quelque temps à la Roque; le mariage avait heu et ils étaient heureux quand même, prodigieusement heureux. Puis, après quelques années, tout le monde dirait au pages : « Comme il fait bien I II

gouverne ce domaine en maître. Il réussira... » Le pages s'attendrissait; il pardonnait; et un beau jour les fermiers fugitifs rentreraient dans l'oustal avec une troupe de petits enfants... dans le grand oustal qui serait à eux...

Et, s'en allant toujours, il atteignit la grand'route qui, comme un grand fleuve poudroyant, dévoré par le soleil, déversait sur Rodez ses Ilots de gens et de bêtes. Il en affluait par tous les chemins : troupeaux de moutons levant des nuages de poussière, troupeaux de vaches et de taureaux se bousculant, grandes paires de bœufs, comme les siens, petits attelages des pauvres, bêtes désunies, liées, poulains à la longe, veaux tirés à la corde, suitées de porcelets, le trop plein des étables, qui coulait, coulait, avec des remous au passage des cavaliers et des voitures, déferlant avec fracas par derrière et menaçant de tout écraser.

Les piétons, qui s'en allaient sans troupeaux, appuyés sur leur bâton rouge d'alisier, marchaient par bandes, comme au pas de charge, tandis que les vieillards se traînaient et que de

pauvres femmes, portant des paniers de laitage ou de volailles, paraissaient succomber sous leur charge.

Et tout ce monde se suivant, se mêlant, se dépassant, avait une sorte de joie commune du gain à faire ou des distractions à voir, et se saluait de quelques paroles indifférentes, toujours les mêmes :

— Nous y allons donc?

— Il ne fait pas froid.

— Vous en ferez des écus!

A Mir, on demandait à qui étaient de si beaux bœufs ; et il répondait avec gloire :

— Ils sont au pages du Rouquet.

Il retrouvait des personnes connues, avec lesquelles il frayait un instant de route, des jeunes gens de son âge qui lui donnaient de grandes tapes d'amitié.

Tout à coup, un cavalier arriva sur lui, a l'amble connu de sa monture. Mir n'eut que le temps de ranger ses bœufs et de porter la main à son chapeau. Un peu hésitant, le cavalier contint sa bête, qui écumait en mâchant le mors.

— Eh bien, botteras (1), dit avec rudesse le maître de la Roque à son fils, le métier te plaît-il toujours?

— Je suis content, père.

— Mais enfin, pourquoi nous as-tu quittés? Étais-tu malheureux à la maison ?

— Non, père; vous saurez plus tard.

Le pages l'examina un moment, et adoucissant sa voix :

— Tu sais, lui dit-il, tu auras toujours du pain au chanteau.

Aurait-il soupçonné la vérité? Il donna la main, s'éleva sur ses étriers et repartit dans un ballottement de sacoches et de courroies. Malgré ses peines d'argent qui le rendaient toujours triste, avec sa face bien rasée, sa figure fine, son melon et sa lévite qui dépassait sous sa blouse courtaude, il avait certes fort grand air, le pages de la Roque, quand il galopait ainsi, bien en selle, à l'amble allongé de sa pouliche alezane.

(1) Gros bouvier.

Mir, ému de tendresse et de fierté, le regardait fendre l'air et disparaître, d'une allure toujours égale et cadencée, pareille au mouvement doux d'une barque, qui tangue en glissant.

Mir était presque arrivé. Il détourna ses bœufs dans un chemin ombreux, sur les bords de l'Aveyron aux eaux ternes, leur délia le foin qu'ils portaient, les bouchonna, les abreuva, les ceignit d'un ruban et, quand le pages arriva sur sa jardinière, il les trouva sous le joug, luisants, repus, aussi en forme qu'à l'étable. La surprise du pompon surtout le toucha :

— Cadet, dit-il à Mir, vous faites un crâne homme.

Il était fort cossu, ce jour-là, le pages. Un chapeau à larges ailes coiffait son chef grisonnant; sa face rougeaude brillait du poli du rasoir et, autour de sa barbe en collier, serré d'un foulard noir à triple tour, se dressait, comme une gaine, le haut col de sa chemise. Malgré la chaleur, il avait endossé aussi sa lévite en l'honneur de sa fille.

EtMélie, qui avait voulu faire à Mirla surprise de le rejoindre à la foire, comme elle était richement atournée! Sur sa robe de popeline rouge, enguirlandée de volants, étincelaient ses chaînettes d'or, présent de sa mère. Son chapeau était garni d'un bouquet de cerises, moins rouges encore que ses lèvres; ses mains étaient gantées de mitaines à jour et, avec son ombrelle, que ne portaient que les jeunes filles hors du commun, elle avait tout à fait l'air d'une grande demoiselle. Sa fraîcheur, son sourire, sa joie furent pour Mir d'un ravissement plus doux que les premiers feux du matin, qui avaient doré les montagnes.

Du caisson de la voiture, elle tira du pain et du fromage, du vin et un gâteau qu'elle avait pétri; et, quand ils se furent ainsi restaurés, pour épargner la dépense de l'auberge, ils commencèrent l'ascension de la pittoresque colline, ronde comme une roue (1), qui a donné son nom à la ville.

(1) En patois, roue se dit rouode, roudo, d'où sans doute Rodez. Ses armes sont en effet trois roues.

Rodez i fîère cité, si chère à tes enfants qu'ils disent en proverbe, dans un jeu de mots qui lui a fait une étymologie toute de tendresse : « Rôde que rôderas, qu'à Rodez retourneras. »

A son sommet, elle dressait, jusqu'au milieu de l'azur, l'immense nef de sa cathédrale et la tour de dentelle de son clocher.

La grise du pages remisée, nos voyageurs s'enfoncèrent dans la cohue des arrivées. Mir allait devant, menant les bœufs à l'aiguillade, et le maître, qui suivait avec Mélie. leur caressait les côtes de son fouet roulé. C'était sa fille et c'étaient ses bœufs !

Leurs clarines débouchées tintaient un air de marche triomphale.

Les gens de la foire emplissaient les boutiques; les forgerons et les taillandiers faisaient rage dans leurs forges; les voitures s'embarrassaient; les troupeaux se mêlaient; des maquignons passaient au galop sur leurs chevaux pomponnés.

Et vous y étiez, Bohémiens à la tignasse huileuse, chercheurs de rosses, Catalans au teint d'olive, amateurs de jeunes mules, Artésiens,

pourvoyeurs de jardinage, Millavois, grands trafiquants de peaux, Auvergnats, qui portez la veste courte et le bâton ferré, géants du Causse, petits Ségalis sans barbe, vignerons de Marcillac à la face illuminée du vin clairet de vos coteaux !

Et vous y étiez, vous aussi, culs-de-jatte intrépides, qui tressautez vers les passants, marchands d'orviétan, aux éblouissants carrosses, qui montrez des fœtus de lapin dans des bocaux et tirez des vers des dents cariées ! Et vous surtout, avaleurs de verre, nègres à la mine de plomb, hercules provocateurs qui ne terrassez nos bouviers que par quelque coup de traîtrise, femmes à barbe, belles Fatmas, somnambules extra-lucides, mécaniques hurlantes qui déroulent sous verre les scènes de la Passion et font pleurer les bonnes vieilles, à chaque coup de lance qui pique et qui repique le cœur du Crucifié — chevaux tournants, où se pâment les rouges villageoises, musées de cire, théâtres de Saint-Antoine, clowns et paillasses, tambourineurs, batteurs de grosses caisse, bateleurs!

Quelle fête pour les yeux! Quel tintamarre pour les oreilles!

Mir et Mélie s'avançaient dans un éblouissement. Les voici maintenant devant le marché des bœufs. On n'en voyait que la première rangée, comme un mur de croupes ou de poitrails fauves, tout hérissé d'aiguillons et de cornes. Mais on devinait leur entassement profond, car il en venait un grondement de houle et des relents puissants et fades qui fermentaient au soleil. Entre les bètes, les dominant de la tête, glissaient les paysans. Les acheteurs faisaient leurs offres d'un ton irrité, ou les coulaient amicalement dans l'oreille du vendeur. Des interpellations se croisaient; des gestes désespérés agitaient l'air; puis, on voyait des mains choquées avec éclat, ou unies de force par les intermédiaires. Dans les deux cas, le marché était également conclu. Cependant, comme si une fatalité terrible y eût présidé, acheteurs et vendeurs traitaient avec un égal mécontentement et se désolaient chacun de leur côté. Il entre plus de diplomatie dans une foire de nos pay-

sans qu'il n'en faudrait pour résoudre la question d'Orient.

Dans la çohue, les grands marchands et les bouchers se reconnaissaient à leur blouse fendue. Le portefeuille bourré de billets de banque, la mine fleurie de bonne chère, le verbe haut, l'air important, vrais rois de la foire, ils tournaient de-çà de-là, dédaigneux de voir les gens, les yeux fixés sur les bètes qu'ils frappaient de leur bâton, comme si elles étaient déjà à eux. De loin, ils avaient aperçu le pompon des bœufs du pages. Et les voici les uns après les autres : les frères Veyrac à la voix puissante, Fournîalis l'agriculteur, Raoul qui fend l'air sur son tilbury bordé de la limousine, Cabrolier et Maviel qui, au jugé, vous pèsent un bœuf à cinq kilos près, Capellc de Rignac, Delmas de Colombiès, Fontes Magloire qui aime à plaisanter les filles, les deux Soulié fertiles en ruses, Amiel, Plainecassagne, Rascalou, Vordeilles et Montjaux, Fabre, combien d'autres encore î vinrent admirer les bœufs du pages, kga- Lement ils palpaient leurs côtes, soulevaient leur

flanchet, tiraient leur cuir, pinçaient leur culotte et leurs palerons, ou bien mesuraient d'une embrasse la grosseur de leur poitrine, les juraient par devant, se plaçaient derrière, et puis saluaient le pages. Mais, aux premiers mots de sa demande, ils haussaient les épaules de pitié et s'éloignaient pour revenir bientôt, ainsi que, dans le remous de l'eau, une troupe de poissons tourne autour de l'appât. Et le pages, comme un pêcheur habile, les regardait du coin de l'œil...

Comme il. les avait reçus le matin, Rodez, le soir, renvoyait les troupeaux et les gens. Les bêtes criaient de faim et d'angoisse en changeant de direction et de maîtres; et ceux-ci, rompus de fatigue par le voyage, la chaleur, le stationnement et l'effort de toute la journée, s'en revenaient fourbus, la tête basse, les jambes molles et qu'il fallait tirer, l'esprit obsédé de la longueur du retour. Un grand nombre avaient demandé au vin un surcroît de forces ou la consolation de leurs affaires manquées ou mal réussies; et beaucoup s'en allaient en titubant,

ne résistant qu'avec peine à la tentation de s'endormir dans le fossé. Et toute cette armée du travail champêtre, le matin si joyeuse, se traînant ainsi sur le chemin du retour, donnait l'impression d'une troupe en débandade, regagnant ses quartiers, après une journée malheureuse.

Au travers de cette lassitude et de ce découragement s'en revenait la jardinière du pages. Mir s'était placé derrière, dans le reste du foin des bœufs; Mélie sur le devant, à côté de son père.

Le « sac », que le pages avait en poche, lui faisait une douce chaleur au cœur; et, à ses oreilles arrivait, accompagné de belles « capelades », le même hommage caressant pour lui et pour sa fille, qu'il avait entendu toute la journée : « La gaillarde demoiselle! C'est le pages du Rouquet, c'est moussu Salvat!... » Grisé d'importance, il rendait le salut d'un air protecteur et s'amusait à taquiner Mélie avec des noms d'amoureux :

— Eh bien, fillette, lui disait-il. sans trop se

cacher du bouvier, as-tu trouvé galant qui te convienne? J'en ai vu, moi, et des plus « moussus ».

Et, interprétant, au gré de son ambition, des regards et des coups de chapeau, il citait des partis riches, toujours plus riches :

— Et celui-ci, et celui-là, et cet autre encore, qu'en dirais-tu, petite?

Le silence et l'air importuné de sa fille le forçaient enfin à se taire; mais il n'en poursuivait pas moins son rêve, dans le trottinement essoufflé de la grise qui, elle, s'entraînait d'un espoir sûr de trèfle en fleur, pendu au râtelier.

Ils dépassaient tout le monde; le père de Mir les dépassa à son tour, plus fier, plus digne, sans daigner les voir. Salvat, piqué, fouetta pour lui tenir pied; mais son rival prenait de l'avance, filait, filait devant, sur sa belle pouliche légère et berceuse.

— Je t'aurai bien, murmura l'autre avec dépit.

Ce qui voulait dire :

— J'aurai bien ta Prade.

Enfin, ce jour étouffant, poussiéreux, interminable s'achevait, et un peu de fraîcheur s'épandit sur les ombres; aussitôt, les rainettes entonnèrent leur nocturne : Ra, ra, ra.

Leur chant monotone et coupé devait être un appel d'incantation aux étoiles qui, en effet, accouraient toutes de l'infini D'abord, indécise lueur, le regard se fatiguait à les deviner; et, dès qu'on avait cessé de les regarder, elles se figeaient tout à coup au front de la nuit, en clignotant. C'était un jeu de les découvrir june à une, un prodige de les voir surgir et braisiller innombrablement, comme un foyer qui se ranime dans la cendre de l'espace. Arcature géminée de la voûte céleste, la voie lactée brûlait d'une flamme pâle. La terre était demiobscure.

Mais la tranquille sérénité de la nuit, la fatigue, l'heure habituelle du repos, le mouvement doux et berceur de la voiture progressant lentement dans la montagne, et le chant monotone des ranes, et le bruisselis des cigales, sifflant tout

près dans les buissons, endormaient paisiblement le pages. A tout instant, sa tête se penchait sur les rênes et se relevait en sursaut. Terrassé à la fin, il vint prendre la place du bouvier dans son lit de foin et se mit à ronfler en plusieurs tons. Sans doute il rêvait de quelque prodigieux mariage pour sa fille, ou de la Prade de la Roque pour son Rouquet.

Sommeil propice! Heure bénie! 0 les baisers des amants! Et les tendres propos et les si douces choses qu'ils se dirent!

Ils se disaient, aussi naïfs l'un que l'autre, lui, que, dans la foire, il avait cherché en vain à en voir une plus belle; elle, qu'elle n'en avait pas trouvé un autre plus joli, non, pas même les jolis officiers avec leur pantalon rouge, leur dolman soutaché et leurs épaulettes d'or. Ils se rassuraient par de nouveaux serments ; ils avaient des engourdissements de tendresse et des babils futiles pour en sortir. Alors, ils reparlaient des beaux spectacles qu'ils avaient visités ensemble, en trompant un peu la confiance du pages; ils revirent les horreurs de la guerre

dans les lunettes, les oiseaux savants faisant l'exercice et tirant le canon, le théâtre de Saint- Antoine et 4es chevaux de bois où ils étaient montés, en se tenant par la main. Et, ces admi rations épuisées, ils se serraient de nouveau l'un contre l'autre, ivres de volupté, et comme noyés dans le ravissement délicieux de cette admirable nuit...

A un moment, Mélie fermant les yeux et appuyant sa tète sur l'épaule de son ami, semblait dormir, et il lui fredonna la chanson des Etoiles :

Lou cel béluguéjo, Cloûfit de diamans.

La lune prounjéjo De tras Sent-Girmans.

Tout aro, l'aoubetto Bendro, de sous plours Bégna lo ribetto Ouri dormou los flours.

Refrain :

Dors, 7iio mestresso Tant poulidetto ; Dors, mo mestresso, Jusquos oljour.

J'oulido, mo mio (bis) Bel ange d'amour !

Le ciel scintille, Criblé de diamants.

La lune pointillé Derrière Saint-Germain.

Tout à l'heure, l'aubette Viendra, de ses pleurs Baigner la rivette Où dorment les fleurs.

Refrain :

Dors, ma maîtresse Si joliette; Dors, ma maîtresse, Jusques au jour.

Jolie, ma mie, Bel ange d'amour!

Mes lou jour s'obanço, L'estélo polis; L'hiroundo s'élanço Deforo soun nis.

Ah! s'éré l'hiroundelo, Que bendrio souben Faire sentinello Sur toun countroben t

Mais le jour s'avance, L'étoile pâlit; L'hirondelle s'élance Hors de son nid.

Ah! si j'étais l'hirondelle, Que je viendrais souvent Faire sentinelle Sur ton contrevent!

L'hiroundo brobetto Bendro dins un briou Te conta, mietto, Soun chiou, ri chiou, chiou.

Oûsis-lo, se canto; Beléou te diro Qu'un amie que beillo Obal t'attendro...

L'hirondelle bravette Viendra dans un peu Te chanter, miette, Son chiou, ri chiou, chiou.

Écoute-la, si elle chante; Peut-être elle te dira Qu'un ami qui veille Là-bas t'attendra...

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