CHAPITRE XII
Les genêls, lentement balancés par la brise, Sur le flanc des coteaux font une houle d'or...
Le printemps tardif de la montagne ne se lassait point de fleurir. Après toutes les splendeurs blanches des aubépines et des arbres à fruits, après les jonchées des narcisses et des jonquilles, des petites pâquerettes et des grandes marguerites, après l'or safrané des primevères et l'or ruisselant des renoncules, après tous les roses des églantiers, tous les rouges des coquelicots, tous les bleus des bleuets, tous les mauves des chardons et des mauves, après l'infinie poussée des petites fleurstmulticolores qui, par le rappel de toutes les teintes, semblent, en tout pays, vouloir recommencer tout le printemps, éclatait la floraison incomparable de la montagne, la
floraison des genêts. Sur les pics, au milieu des landes, aux flancs des collines, dans les basfonds, dans les haies, leur flamme jaune étincelait, montait en gerbes, se balançait en longues palmes, ondulait en frisselis de vagues. Devant ce triomphe, toute autre couleur s'effaçait, et tout autre parfum était absorbé. C'était la fleur même du pays, aux senteurs acres et sauvages, comme lui, et c'était la fleur du soleil, rutilante de tous ses rayons.
Mais l'astre implacable finissait par brûler à leur tour les beaux papillons d'or; et, quand les fleurs des genêts furent tombées, la verdure de l'étendue était déjà assombrie, les blés jaunissaient et les prés étaient mûrs.
Hardi, les faucheurs!...
Laurens et Fabri, les entrepreneurs des prés de la Roque, étaient célèbres dans la contrée.
Ils vous prenaient des andains de huit empans, et il n'était herbe si dure et si drue qu'ils n'en tondissent six quartes en un jour, ras comme un pavé.
— Ils ne font pas mal, dit Mir, qui les regardait débuter au pré de la Serrade.
Mais il brûlait de se mesurer avec eux, et, sous le prétexte de les aider et de les mettre en avance, il obtint une faux du pages. La faux, bien piquée sur les fers, bien affilée sur l'ongle, bien coupante, bien en main, le « coudier » (1) aux reins, il entra, lui troisième, dans le pré, et se mit derrière Laurens qui suivait Fabri.
Et le voilà parti! En cadence, le corps un peu penché et balancé sur les jambes, il lance la faux avec toute la force de ses bras souples. Zim! La faux siffle, l'herbe tombe et s'amoncelle. Zim! zim! zim! à coups égaux, encore, encore, toujours ainsi!
— Mais que veut ce novice? Est-ce qu'il aurait la prétention de nous sortir de l'andain? Ah! mon petit, il faut ici plus que de la force et des muscles : il y faut du savoir et de l'habitude. Et hardi!
Pasim. pasam, j><isiin, aiguise, aiguisera»! Posant, pasim, pasam, coupe fin. coupe ma!
(1) Etui de bois rempli d'eau où baigne la pierre à aiguiser'.
Les faux pleurent sur la pierre , puis sifflent de nouveau. Plus penchés, plus balancés, avec tout leur art et toute leur maîtrise, Laurens et F abri s'efforcent.
— Hardi toujours !
Mais, quand ils se retournent, Mir a gagné sur eux de quelques foulées.
— Attends donc un peu!
Et:
Pasim, pasam, pasim, aiguise, aiguiseras! Pasam, pasim, pasam, coupe fin, coupe ras!
De plus fort, encore, à coups plus pressés et à la course, pour remonter du fond au bout du pré et reprendre l'andain !
Ils luttèrent ainsi trois heures d'ahan...
A la fin, Laurens, sentant la faux de Mir sur ses talons, jeta la sienne, de fatigue et de dépit, et se laissa tomber sur l'herbe.
— Si tu fauchais toute la saison, dit-il à Mir, tu serais le roi des faucheurs...
A l'heure des repas, Mélie arrivait. Il voyait de loin briller sapaillole blanche; et elle, en se dis-
simulant derrière les haies, lui adressait des signes d'amitié. Et c'était plus de bonheur qu'il n'en fallait en un jour, du courage et de la force à doubler la fauchée.
Maintenant, aux râteaux et aux fourches, et du foin sur les chars à pleine corde !
Le soleil brûle ; la prairie est une grande fournaise crépitante et parfumée, pleine de cris joyeux.
Et Mélie, toute fine et tout élancée, toute coquette dans son corsage à fleurs, vient parfois promener le râteau derrière l'attelage deMir, ou, d'un rameau feuillu, avec sollicitude, émouche les taureaux et chasse les essaims de taons qui bourdonnent. Les chars s'emplissent et se vident. Et toujours du foin! Après un pré, un autre pré !
— Hardi! fait le pages, que la fièvre du travail entraîne aussi et qui sent ses os s'adoucir dans cette cure de sueur. Hardi, les enfants!
Mais le soleil, roi des foins, roi des blés, a mûri à son tour l'épi des seigles qui s'inclinent.
En chantant leurs chants plaintifs, leur faucille en fusil sur l'épaule, chasseurs de la moisson, les moissonneurs sont arrivés. Ils viennent du Sauveterrois et du Carmausin, race chétive et ratatinée, ventres noirs, pétarris, mangeurs de châtaignes, Ségalis (1), mais résistants et infatigables, les maîtres de la faucille pour laquelle, tout petits, la nature semble les avoir faits à dessein.
La cohorte qui se présenta au Rouquet était de dix.
Champs parcourus, marché conclu, arrhes données, les voilà dès le petit jour au champ de la Croix.
— Douze séterées, dit Couderc, le chef, en le
(1) Les Ségalis, de Ségala, terre à seigle, furent longtemps, aux hommes généralement forts du Rouergue, ce que sont certaines tribus de Lilliputiens, rencontrées par Stanley, aux splendides races des pays environnants. Mais, depuis le chaulage, la valeur des ségalas les plus pauvres a presque quintuplé; le blé y prospère; l'accroissement de la richesse a permis une nourriture plus substantielle; la chaux est passée, à la lettre, dans les os des habitants, dont la stature se relève tous les jours. De leur tempérament ancestral, ils ne conserveront bientôt plus, comme traits distinctifs, que leur incomparable vaillance au travail.
mesurant de nouveau du regard. Demain, à midi, il faut être sortis d'ici.
Lentement ils aiguisèrent leurs faucilles, se signèrent et prirent rang tour à tour.
0 les vaillants petits hommes!
Regardez-les : traçant tous une échelle pareille, entraînés d'un même élan, la main droite frappant le blé, le bras gauche arrondi pour le recevoir, les reins cassés, ils besogneront ainsi tout le jour, sans autre répit que le temps de leurs maigres repas; et la nuit encore, après un court sommeil, ils quitteront le foin de la grange, pour aller lier la javelle adoucie par la rosée et entre-croiser les gerbes.
Et sous le soleil de feu, et sous la lune alanguie, au rythme de la faucille ou au bruissement de la gerbe gazouillant sous le lien, ils chanteront à voix perdue quelque chanson d'amour, quelque refrain de guerre, quelque complainte larmoyante.
Quand les moissonneurs passèrent au champ du Bouscaillou, les faneurs, au-dessous, achevaient de lever le foin du pré Rajal. Ils s'appe-
laient les uns les autres, jetaient des cris, s'excitaient au travail avec des plaisanteries.
— Hardi, les Ségalis !
— Hardi, les Montagnolsl
Puis, l'un des premiers dit la chanson de ce roi de Paris, qui se fît moissonneur pour l'amour de la belle Micole. Mais il était si maladroit, le pauvret! que du premier coup de faucille, pécaïre! il s'entailla affreusement la main. Micole, en le soignant, en avait déjà le cœur tout ému. Mais comment aurait-elle pu résister encore, quand elle vit briller l'anneau royal au doigt de son amoureux? Le fils du roi de Paris épousa donc Micole, et devint si habile à manier la faucille qu'il fut bientôt nommé le roi des moissonneurs.
Vive le roi des moissonneurs !
Toutes les colles (1) le respectent.
Plaines, vallons partout répètent :
« C'est Dieu qui bénit leurs sueurs. » Vive le roi des moissonneurs I
— Eh bien, dit aux faneurs le chef de la cohorte, qu'en dites-vous, enfants, de celle-là?
(1) Cohortes de travail.
— La chanson n'est pas mal, répondit un des faneurs. Mais écoute un peu la nôtre.
— A toi", bouvier, et, de toute ta voix, la chanson des faucheurs!
Alors, sur sa charretée, tandis que sans arrêt les fourches et les râteaux volaient dans le foin, Mir commença :
Abal, sul poun de la Cadeno, En-t-anen dalha lou Prat-Grand, Passabou Ramoun et Bertran :
La treito boues de la Sereno, D'al founs de l'aio, lour cantet Uno cansou que lous perdet :
Là-bas, sur le pont de la Chaîne, En allant faucher le Pré-Grand, Passaient Raymond et Bertrand :
La traîtresse voix de la Sereine, Du fond de l'eau, leur chanta Une chanson qui les perdit :
Mais, chut! Les moissonneurs répondaient à l'unisson en chantant le second couplet :
Crânes efans, belojunesso,
Que ses la ftour de mous balouns,
Lous prats sou grant, tous jours sou louns:
Aures b» lens, pcll'herbo espesso,
De bous coufi dins las susous.
Prep de moun aïo, asseta-bous.
Crânes enfants, belle jeunesse,
Qui êtes la fleur de mes vallons,
Les prés sont grands, les jours sont longs ;
Vous aurez bien temps, dans l'herbe épaisse,
De vous cuire dans les sueurs.
Près de mon eau, asseyez-vous.
— Comment, ces pétarris savent encore cellelà! dirent les faneurs dépités. Mais entendez-moi ces voix de crevés !
Et tous en chœur de répondre :
Qu'ai bord d'el riou cante la calhe, Cante lou merlhe, amai l'auriol!
Que sus las flours lou parpalhol Dins la rousado se miralhe!
Que la cigale et lou grelhou Butou rasclet en carilhou!
Qu'au bord du ruis chante la caille, Chante le merle et le loriot!
Que sur les fleurs le papillon Dans la rosée se mire!
Que la cigale et le grillon Poussent l'archet en carillon.
Et ainsi, tour à tour, du pré au champ, du coteau à la vallée, répercutés par les échos, reten-
tirent les malheurs de Bertrand et de Raymond.
Per m'escouta, las hiroundèlos Laissou la tourre et lou clouquié; Lous canards benou d'al pesquié, D'al bouscalhou las tourtourèlos ; Lous raussinhols et lous pinsous Canton mous cans et mas cansous.
Pour m'écouter, les hirondelles Laissent la tour et le clocher; Les canards viennent du vivier, Du bosquet les tourterelles ; Les rossignols et les pinsons Chantent mes chants et mes chansons.
Abant d'ana dalha laprado, Benès, éfans, bous refesca; Benès nada, benès pesca; Et, se la truito bous agrado, Al founs del gourp cabussares; Tantos et mai n'atraparesl
Avant d'aller faucher laPrade.
Venez, enfants, vous rafraîchir ; Venez nager, venez pêcher; Et, si la truite vous agrée, Au fond de l'eau vous plongerez, Tant et plus en attraperez!
Moun aïo lindo se proumeno Dins l'oumbro tiedo del mati.
Oh ! qu'un plase de s'espandi, De se bressa dins la Sereno Que rebiscolo et dégourdis Coumo la foun del paradis! »
Mon eau limpide se promène Dans l'ombre tiède du matin.
Oh! quel plaisir de s'ébaudir, De se bercer dans la Sereine Qui ranime et vivifie Comme la fontaine du paradis ! »
La treito boues aital cantabo;
D'abal mountabo per amoun ..
Ta pla que Bertran et Ramoun
Dins lou gourp ploun que lous tentabo,
Mitât belhen, mitât rêben,
Férou lou saut per pren'un ben .
La traîtresse voix ainsi chantait;
De bas en haut elle montait...
Si bien que, Bertrand et Rajmond,
Dans le gouffre profond qui les tentait,
Moitié veillant, moitié rêvant,
Firent le plongeon pour prendre un bain. .
Lat fenejairos del bilatge Benioù feneja lou Prat-Grand ;
Sounèrou Ramoun et Bertran Dins lou randal, dins lou bouscage...
Bertran, Ramoun, hélas! hélas!
Dal founs del gourp tourner ou pas.
Les faneuses du village Vinrent faner le Pré-Grand ; Elles hélèrent Raymond et Bertrand Dans les fourrés, dans le bocage...
Bertrand, Raymond, hélas! hélas!
Du fond du gouffre ne revinrent pas.
Et dendespiei, sul bord de l'aio Ount dormou lous efans perduts, A miejo-nueeh s'ausis un bruch Que la riijoule s'en effraio...
Et Ion mati, toutos las flours N'où lous elhous moulhats de plours.
Et depuis, sur le bord de l'eau,
Où dorment les enfants péris,
A minuit s'entend un bruit
Dont l'effraie s'effraye...
Et le matin, toutes les fleurs
En ont leurs petits yeux mouillés de pleurs.
Belojunesso degourdido,
Quand passares abal sul poun,
Oh ! fintes pas dins lou gourp ploun...
Anas dalha l'herbo flourido...
De la Sereno et sas cansous, Paures efans, mefisas-bous!
Belle jeunesse dégourdie,
Quand vous passerez là-bas sur le pont,
Ah! ne regardez pas au gouffre profond...
Allez faucher l'herbe fleurie
De la Sereine et ses chansons,
Pauvres enfants, méfiez-vous! (1).
Et le travail continua :
Ivresse du foin coupé et des javelles chancelantes, griserie du soleil sur les poitrines nues, labeur réconfortant et sacré de la terre, qui laisse debout les vieillards après dix-huit heures ! Ainsi ils allaient, dans les fleurs, les foins, les blés, au milieu des plaisanteries, des cris et des chansons, Ségalis et Montagnols, Couderc et sa cohorte, Laurens et Fabri, les faucheurs, Toussaint, Mir et Ambroise, André et Virgine, les remplaçants de Lucien et de Césarine, Pierrounel, porteur des repas, qui, pour être plus vite, trottinait tout déchaux, le Frézat, ainsi
(1) Cette chanson patoise, ainsi que l'onomatopée de la faux, est de l'abbé Bessou, le Mistral de notre Rouergue. Son poème, D'Al Brés à la Toumbo, a des beautés qui ne le cèdent point aux plus beaux chants du poète provençal.
nommé, parce qu'il avait les cheveux frisés, et Parrancou qui, lui. boitait un peu des reins, tous les deux faneurs à la journée.
Ils allaient de l'aube à la nuit.
Le jour semblait interminable. Les reflets inextinguibles du soleil disparu donnaient l'impression qu'il se cachait encore au couchant, et, durant le temps à peine d'un somme, il avait franchi les espaces mystérieux, et reparaissait, rouge flambant, de l'autre côté des monts.
Debout! De nouveau debout! Debout, dans toutes les bories, dans toutes les pagésies, dans toutes les cabanes, dans tous les mas, dans tous les villages! Debout, tous les paysans!
Les récoltes se desséchaient et s'enlevaient à mesure et, à voir croître, en grandes taches. Les étendues dépouillées et flétries, l'esprit étonné se demandait par quel prodige le petit bloc de flamme qui se promenait dans l'azur, et la fourmi humaine qui rampait sur la terre, pouvaient y produire si vite de telles dévastations.
Au Rouquet, l'entrain était superbe. A défaut
du pages dont la fatigue avait réveillé les douleurs, et de Toussaint qui nonchalamment laissait tomber son sceptre, Mir prenait de plus en plus le commandement de la ferme. On l' écoutait et on le suivait, parce qu'il voyait juste et marchait toujours le premier. — Quel homme il fait! se disait le pages, touché à sa fibre sensible. Et, des ombrages où il se traînait, paresseux par force et désœuvré, il prenait un singulier plaisir à voir le jeune et beau bouvier que sa chemise fine, sa ceinture et ses bottes distinguaient encore de ses compagnons, tel un vrai chef, exercer sur eux sa maîtrise d'intelligence, de force et de race. Alors, il se surprenait d'étranges pensées dont il s'étonnait et s'indignait à la fois : — Ah! s'il avait eu un fils, un fils semblable à Mir, un fils au lieu de Mélie. . . Mais non, maintenant il aimait mieux Mélie. Oui. . . Mais le Rouquet, son beau Rouquet, plus cher que sa prunelle et plus cher que sa vie, qui l'aurait donc après lui? Qui le dirigerait, qui le soignerait, qui l'améliorerait encore? Peutêtre quelque « homme de place », qui n'y mettrait jamais les pieds et le livrerait à la dévas-
tation des fermiers ; ou peut-être quelque freluquet, dépensier, coureur de foires et d'auberges et de femmes, comme on en voyait tant, et qui vous mangerait les bœufs avec l'araire et les champs l'un après l'autre.
D'autres fois, il songeait à la Prade du voisin. Ah! cette Prade! Il avait longtemps espéré que le père de Mir, de plus en plus gêné, se trouverait heureux de la lui vendre, afin de conserver le reste de la Roque. Or, le voisin se maintenait toujours. Et ne disait-on pas qu'un prochain et riche mariage de son aîné allait le tirer d'embarras?
— Mais, quelle fille ayant un peu d'avoir, s'écriait Salvat pour se rassurer, serait assez folle pour entrer dans cette maison de ruinés?
Alors, suivi de Rupin et de Labri, ses compagnons habituels de repos, dont les yeux étonnés essayaient de comprendre ces monologues irrités et les raisons de ces déplacements, il quittait ses faneurs ou ses gerboyeurs pour voir, une fois de plus et de plus près, la belle prairie.
Et, l'ayant bien prise dans ses yeux et de nou-
veau appréciée dans sa tête, il se cachait dans sa haie de noisetiers dont la fraîcheur et l'ombre lui paraissaient plus douces. Quand donc cette ombre et cette fraîcheur et son soleil seraient-ils à lui?
Son envie, exaspérée par l'attente et la peur des obstacles, tournait à l'obsession, lui coupait toute autre ambition et tout autre désir; et, même dans son sommeil, les voix profondes de son âme de terrien lui criaient : « La Prade! la Prade! »
Dans un de ces instants où la pensée ballotte entre l'espérance et la crainte, il en vint à s'avouer que si Mir la portait au Rouquet, eh bien, eh bien...
Mais, à quelque temps de là, ayant cru remarquer un regard d'intelligence entre sa fille et lui, il devint rouge de colère.
Puis il revenait contempler la belle prairie.
Telles étaient la perplexité du pages et ses rêveries folles, durant les journées interminables où ses travailleurs emplissaient les chars de foin et de gerbes, sans lui.
Cependant, les amants qui se consumaient d'amour, et ne pouvaient plus vivre dans cette contrainte de dissimulation et de mystère, comprenaient bien que le don de la Prade par le père de Mir, pourrait seul vaincre la résistance du pages. Mais ainsi, l'obstacle ne faisait que se déplacer; car ils savaient bien aussi que la prairie n'était pas moins chère à qui la possédait. Toutefois, dans une tentative désespérée, le jeune homme partit pour la Roque.
C'était un dimanche. Il tourna tout le jour autour de son père; enfin, après avoir éloigné ses frères et retenu sa mère, il parla ainsi :
— Papa, je voudrais vous dire quelque chose... Avec la demoiselle, nous nous aimons.
— Maginet s'écria le père.
Mais, contenant aussitôt son élonnemenlet sa joie.
— Et elle tient bien à toi? deinanda-t-il.
— Opé, nous nous aimons bien.
— Le pages ni la pagèse n'en savent rien.'
— JSani.
Et, questionna encore le père, avec un
regard inquisiteur qui fit rougir Mir jusqu'aux oreilles, rien ne s'est passé?
— Oh! papa!
— Pauvre petit! dit la mère avec tendresse. Lui, Blanchis, ayant donné satisfaction à tous
ses scrupules et éclairé sa conduite, sa figure s'épanouit.
— Eh bien, reprit-il, avec une confiance superbe qu'animait le plaisir des représailles, j'irai faire la demande pour le cadet, puisqu'on n'a pas voulu de l'aîné...
Et, se tournant vers sa femme :
— Dis, nous pourrions presque réunir les deux noces?
C'était une allusion au mariage de l'aîné, au mariage riche, qui était maintenant assuré aussi. Il éclatait dans son triomphe.
— Vient un tenîps pour tout le monde . . . ajoutat-il enfin, avec un soupir d'immense soulagement, en songeant non seulement à la Roque sauvée, mais au nom des Blanchis de plus en plus grandi et honoré.
Et ses yeux se fermèrent. Il remerciait secrè-
tement le ciel de continuer à protéger les vieilles familles honnêtes, comme la sienne.
— C'est que, murmura le jeune homme en tremblant, le pages ne me trouvera pas assez riche. Si vous me donniez la Prade...
— La Prade!
Le père bondit.
— La Prade! s'écria-t-il. Y penses-tu? Y pensez-vous? reprit-il avec colère, croyant déjà à un complot du pages avec son fils, pour lui enlever sa prairie.
En vain, le pauvre garçon s'engagea-t-il à la rendre après son mariage, ce qui était d'ailleurs chose non permise; en vain, implorait-il du regard sa mère. La Prade était et resterait à la Roque, à la Roque et à l'aîné. Le maître D'en aurait pas distrait un lambeau pour l'établissement de ses dix autres cadets ou cadettes à la fois.
Mir baissa la tête; il s'attendait à cette réponse, qui ne lui paraissait point trop injuste.
Pauvre Mir!
Et Mélie parla, voulut parler aussi à sa
mère. Mais elle étouffait aux premiers mots. Des larmes de douleur et de confusion coulaient sur ses joues.
— Mais, qu'as-tu donc? lui demandait sa mère.
— Je veux aller au couvent, dit-elle enfin, dans une explosion de sanglots.
— Au couvent ! au couvent ! . . .
La bonne mère avait compris.
— Mélinou, lui dit-elle, tu me caches quelque chose.
— Oh!
— Tu aimes quelqu'un.
Elle prit sa fille dans ses bras, mêla ses larmes aux siennes :
— Dis-moi, à moi, tout, tout.
Et alors, avec des pudeurs, des regrets et de nouveaux sanglots, le nom de Mir s'échappa des lèvres de Mélie, comme une goutte de rosée d'une feuille trop pleine :
— Mir!
— Mir.
— Mir, le bouvier! Mir sans rien!
— Mais n'est-il pas bien élevé, bien intelligent, bon travailleur? reprenait Mélie.
— Oh! Jésus!
— De bon oustal?
— Oh ! sainte Vierge !
— Si on nous sépare, nous mourrons.
— Notre-Seigneur! que faut-il entendre! Et que dira « le père »?
Malgré sa bonté, la pauvre femme ne pouvait, elle non plus, se faire à l'idée d'un mariage aussi disproportionné de fortune et redoutait, plus encore que sa fille, la colère du pages.
— Un bouvier et sans rien! répétait-elle. Oh! que le père ne Je sache jamais!
Les amants n'avaient d'espoir qu'au temps lis ne songeaient plus à s'enfuir; ils attendraient! Vrais fils de paysans, habitués à la souffrance et aux longs chagrins renfermés, ils refouleraient leur amour dans leur cœur et ne seraient malheureux que de trop s'aimer. N'étant pas séparés, leur peine leur serait encore douer lis seraient de plus en plus prudents et réservés dans leur affection pour pouvoir demeurer sagi
Aux champs, l'amour le plus chaste devient bientôt tout l'amour; et certes, au prix de leur faute, la mort leur eût paru douce. Tant de jeunesse, tant de penchant de leurs âmes, tant d'ardeur de la saison, tant de spectacles voluptueux de la ferme les sollicitaient!... Mais le sentiment de l'honneur chez Mir, la peur du péché et de l'enfer chez Mélie, la protection aussi de la Vierge, que la jeune fille implorait à genoux, les préservaient d'eux-mêmes. Déjà, ils ne se recherchaient plus. Quand ils se rencontraient par hasard, ils se disaient des choses indifférentes, et leurs regards n'exprimaient qu'une tendresse amère et pitoyable, résolue à se contenir, s'il le fallait, jusqu'au tombeau.
Malheureusement, leur secret n'était déjà plus à eux; c'était le secret de la ferme, le secret dont on chuchotait, dont on plaisantait, à mots transparents, devant eux. Ils étaient épiés, surveillés par tout le monde. Pierrounel lui-même savait...
Un jour, le bon vieux, prenant son grand air et sa voix de reproches, vint vers Mir :
— Tu sais, tu sais, lui dit-il, Mélie est ma petite; ce. n'est qu'une enfant; et tu sais...
— Que veux-tu dire, Pierrounel?
— Je sais tout, nous savons tout; et tu sais...
Pierrounel perdit là la fin du prêche qu'il avait préparé et, rougissant comme une jeune fille des choses qu'il aurait encore voulu exprimer et qu'il ne sentait pas trop bien, il s'éloigna en murmurant contre lui-même.
Mais il aimait Mir aussi, qui le défendait des railleries des autres et, à quelques pas, se retournant, il lui cria :
— Méfiez-vous d'Ambroise !
C'était Ambroise, en effet, qui, quelque temps avant, du milieu d'un massif, avait surpris un de leurs colloques derrière la haie du Plantié. Le pâtre difforme, qu'un rêve perpétuel d'amour et d'épousailles torturait, n'en pouvait d'abord croire ses yeux et ses oreilles. Il ne put supporter tant de bonheur chez un autre.
— Mir! Et pourquoi jamais lui?
Tout son besoin d'affection, tous ses instincts de concupiscence, toutes ses convoitises de femmes, si longtemps caressées clans la solitude des pâturages et la tiédeur lascive de la bergerie, se rallumèrent dans ses veines et lui étreignirent le cœur; mais, en même temps, lui revenait le souvenir des dédains et des affronts qu'il avait reçus d'elles, vrai supplice de Tantale qui serait toujours son partage; et, pris d'une fureur maniaque, couvant contre Mir, comme contre un rival, d'obscures vengeances, il était venu conter malignement l'aventure aux autres et irritait leur propre jalousie.
— Il nous commande, comme si tu n'étais pas là, disait-il à Toussaint.
Il disait aux autres :
— Il nous commande, comme s'il était déjà le maître, et nous crève de travail, comme si nous travaillions déjà pour lui.
De même, en haine des femmes, il déchirait la conduite de Mélie.
Et, à sa voix, tous, moutonniers et faibles, sentaient frémir aussi, au fond de leur âme, le
grand vice paysan, l'envie ténébreuse et dévorante; et Jes meilleurs, ainsi excités, n'eussent pas été fâchés de quelque mésaventure pour les amoureux.
Dans ce temps, au Rouquet. se terminaient les grands travaux.