‹ Les "Pagès"Chapitre 22 sur 33 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LA SOULENQUE (1)

Tout était à l'abri, les foins dans les granges et les gerbes à l'aire. En trois énormes gerbiers, arrondis comme des toupies, casqués comme des magots, orgueilleux comme le pages, elles défiaient désormais les coups de vent et l'averse.

— A présent, dit le maître, faisons la Soulenqae.

Aussitôt, un tourment de fête et de chère lie s'empara du Rouquet.

Le coq rouge se faisait vieux et sa fière crête, déchiquetée en cent combats, pendait inerte et flasque sur son bec, comme un pavillon baissé. A\ec trois cochets, bâtardeaux d'une dinde, qui s'étaient gavés de sauterelles et de grillons à sa

(1) La fête du soleil et des travaux.

suite aventureuse, il fut dévoué par les maîtres.

Un antenais (1). qu'une opération cruelle avait laissé moins philosophe qu'Abélard, retiré des joies du monde et du troupeau, tournoyait dans le Pradel, les yeux hagards et les jambes convulsées, et se donnait des extases de derviche. Depuis longtemps, le maître s'était résigné à son sacrifice.

Une fournée de pain frais où l'on mêlerait, pour cette fois, un peu plus de fleur de farine, des fouaces et des tartes de Mélie, voilà le gros du festin qu'on entrevoyait.

Mais, un matin, Ambroise jeta sur la table un bouquin de lièvre qu'un lacet de laiton, tendu entre deux pieds d'aubépine, avait arrêté en plein triomphe de ses pérégrinations nocturnes.

— Fais-en autant ! dit-il rageusement à Mir.

— Sans doute! répondit Mir avec dédain.

Et. décrochant le vieux fusil de la cheminer, il fit, à l'affût, les nuits suivantes, un vrai carnage de lapins. Les imprudents et les audacieux

(1) Mouton de deux ans.

LA SOULENQUE 179

qui venaient lui brouter l'herbe de la Devèze et folâtrer au milieu des cornes de ses bœufs !

— Il nous faut aussi du poisson, dirent Catusse et André.

Et, avec le Frézat et Parrancou et Toussaint lui-même, Toussaint, le malheureux! qui, avec la prison, risquait en cette nuit le pain de ses petits de tout un semestre, chargés chacun d'un faix de bouillon blanc, ils s'en allèrent empoisonner la chaussée du Moulinet. Étant en nombre et avec le clair de lune, ils ne craignaient point trop la Trêve; mais, ils n'avançaient que pas à pas, toujours prêts à s'enfuir, car ils voyaient partout des embuscades de gendarmes.

Les petits poissons tressautaient, à la chasse des mouches; les gros, on les devinait à l'affût sous les pierres. Qu'il en périt, cette nuit-là, de vérons, de goujons, de loches, de cabots, de barbeaux et de truites saumonées, si jolies h prendre, avec leur ventre tacheté de points rouges et noirs, mais si sinistres à voir en songe, quand, dans le pressentiment des rêves,

elles vous fixent avec leurs yeux mystérieusement malfaisants, ou glissent dans vos mains, avec la viscosité horrible des serpents 1

Les pêcheurs en rapportèrent une charge, et le lendemain, sur deux kilomètres, la rivière en était encore couverte.

Quelle soulenque on allait faire !..

Ce fut un dimanche, après la messe. Chacun avait un peu plus soigné sa toilette; et la joie rayonnait sur les figures, joie des corps nettoyés des souillures des travaux, et qui semblaient respirer par tous les pores le bien-être et la vie, joie des âmes tout imprégnées de la poésie des hymnes et de la majesté des offices, joie de la fête.

Le pages, qui souffrait moins depuis quelques jours, et à qui Toussaint avait réparé son collier, avait lui-même une mine de bonheur qui redonnait quelque espoir et quelque couraue aux amants.

— Zouî fit-il, du même cri dont il commandait le travail.

Les faucheurs, Fabri et Laurens; les faneurs,

LA SOULENQUE 181

Catusse, le Frézat et Parrancou; Villefranque, le forgeron, et Viala, le charron, ceux encore qui étaient retenus pour battre les gerbes, enfin, ceux de la maison, tous étaient là. Marion aussi, la femme de Toussaint, qui venait donner un coup de main au temps des lessives. Elle était venue avec son dernier-né sur les bras et son précédent, Louisou, dans les jupes, tous deux gros, gras, joufflus, car ils n'avaient pâti ni le lait du sein, ni le pain noir, ni l'eau fraîche. Mais ils étaient aussi émus, les pauvres petits! des parfums des viandes qui cuisaient sur la braise, que de jeunes louveteaux devant le premier quartier de venaison.

Mais, qui monte encore l'escalier? Rapin et Labri, en arrêt devant les broches, se précipitent en jappant. Quel est donc ce nouveau convive que personne n'attend? Holà! Écoutez l'épître qu'il chante, avant d'entrer :

Page 1