LECTIO LIBRI SAPIENTI^E
La brebis n'est pas la chèvre, ni la chèvre le mouton, ni le mouton le papillon. — . Ni le papillon la
caille, ni la caille le perdreau, ni la taupe le blaireau, ni le loup l» renardeau. — Ni le chiffon le sac, ni la Trêve le Garaniach, ni le Garamach le Drac, et l'on me dit le fou. . . ou. .. ou... de Sévérac !
— Ah ! c'est le fou, le fou de Sévérac !
Le pendard, le goulu, qui, du Puech de Mouffe, a éventé les parfums qui montent de la cheminée! Il faudra bien lui faire une place aussi.
Car son droit de mendiant n'est point douteux. Et puis, sa démence et sa qualité de diacre tonsuré, curé manqué, lui valent encore des égards.
— A table, Régis! cria le pages.
Et l'intrus, géant au crâne énorme, dénudé par ses tempêtes, la barbe en écume, la blouse en loques, la poitrine velue, effronté et sordide, mais bon enfant et riant de son aubaine, posa son sac derrière la porte et entra en chantant, cette fois, YIntroïbo.
Et le service commença.
D'abord, la soupe traditionnelle d'épaule Lucie, tout embaumée d'un parfum délicieux de
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mouton et d'herbes, remplit les écuelles. Plus que les mets solides, elle saisissait à la fois tout leur palais et donnait à leurs papilles, que les douceurs n'avaient pas émoussées, une sensation pleine d'exquise gourmandise. Quand elle fut finie, ils en dégustaient encore la saveur de la langue et des lèvres.
Ensuite, venaient les viandes. Ils les mangeaient d'abord lentement, pour faire durer leur plaisir et se réserver. Cependant, ne voulant rien perdre des bons morceaux qui passaient, ils tournaient les os dans leurs doigts et en détachaient les dernières fibres avec leur couteau; puis, ils les jetaient aux chiens qui les happaient au vol.
Ils parlaient peu, malgré leur désir de faire éclater leur joie. A cette heure, oubliant tout du monde, ils ne vivaient que pour eux.
Seulement, Toussaint, sans trop songer non plus à ses autres absents, s'extasiait encore du bonheur de Louisou, qui dévorait à pleine bouche et à pleines mains. Et, de peur qu'il n'en prît tout son content, il l'encourageait :
— Mange, petit, mange, lui disait-il avec tendresse. *
Mais, à la longue, les plats succédant aux plats et les cruches de vin se vidant, une douce chaleur courait dans leurs veines et excitait leur cerveau. Ils se lançaient des boulettes, se faisaient des niches, s'interpellaient avec des cris, se détendaient de l'application, vrai travail des mâchoires, qu'ils avaient mise à leur plaisir.
Le mouton revenait en toutes sauces; le poisson suivait les rôtis dans la même assiette qu'ils récuraient soigneusement, avant chaque service, avec un morceau de pain. La pendule, qu'ils regardaient souvent, allait trop vite; mais ils n'entendaient pas sonner les heures. Et de nouveaux plats arrivaient sans cesse, nouveaux sujets de convoitise et de satiété. Les convives se levaient, sortaient et revenaient, acharnés au festin comme ils l'eussent été au travail. Cependant, les plus énergiques semblaient demander grâce et s'arrêtaient, lourds de corps et d'esprit.
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Quand la grande roue de fouace, la fouace traditionnelle, faite de pâte fine et légère, un tantinet sucrée, qui, après le rassasiement, tente encore la gourmandise et entretient le désir de boire, quand elle apparut, large comme la table, ce fut une explosion de rires bruyants, d'appels d'amitié et de propos querelleurs, une joute de saillies où la vieille malice gauloise, dans ce milieu de rusticité toujours fécond, coulait avec une fraîcheur de source :
— Ohé! Pierrounel, gare à tes deux dents! Tu vas les laisser dans ce morceau!
— Prends garde, Ambroise, de te mordre! tu pourrais en crever!
— Ohé! Mir, disait le pâtre avec une effronterie qui provoquait des rires, connais-tu rien de plus doux?
On taquinait le fou :
— Ohé! Régis, cette fouace n'est-elle pas un régal de curé?
— Régal de chanoine, répondait-il en faisant travailler ses mâchoires. Benedicat vos!
— Quel bon père vous faites à table! Vous ne
damneriez sûrement personne,, vous, Régis? lui dit Virgine.
Il s'arrêta pour la regarder de ses yeux blancs, effroyables.
— Je damnerai toutes les femmes, répondit-il sévèrement; toutes, toutes.
— Et que vous ont-elles fait, Régis?
— Oh! dit-il avec désolation, une m'a tenté; mais j'ai fait pénitence. Et maintenant, quand je les confesse et qu'elles me disent : je ne pécherai plus, je leur réponds : vous êtes comme les chèvres qui chevrotent : Bééé, bééé, bééé, je n'y reviendrai plus, disent-elles; et, dès la Saint-Martin, toutes rebêlent au bouc. Ainsi vous faites. Malédiction sur vous! Au feu de l'enfer, toutes, toutes!...
— Au feu de l'enfer! répéta Ambroise.
Et celui-ci de regarder méchamment Mélie, et le fou de s'exalter davantage, et tous les autres de rire.
Le pages était indulgent à ces plaisanteries, riant lui-même de son air réservé, sans trop '1<' regrets ni du mouton tourneur, ni des volailles
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mortes, ni de la farine fine, ni du vin qui coulait des cruches; et il disait affectueusement à Mir, en lui servant à boire :
— Cadet, aujourd'hui il en retourne. A la table comme au travail I Rions et buvons ! l'année pourrait être plus désastreuse.
Ce qui faisait ricaner Ambroise; mais on n'y prenait point encore garde...
Et:
Tra, la, la, la, la, la, la...
La main sur son oreille et la tête tournée, le pied scandant la mesure, Fabri venait d'appeler les danses.
— La bourrée à quatre! non, à huit! la quadrette! Et les maîtres pour commencer!
La pagèse, Mélie, Marion et Virgine pour dames, avec le pages, Mir et les deux faucheurs comme cavaliers!
Et:
Tra, la, la, la, la...
Sur le pavé de l'oustal où claquaient leurs
souliers, avec des battements de mains ou des cris, avec des souplesses et des grâces, aussi naturellement jaillies de notre belle danse que la bruyère de nos monts, ils allaient, voltaient, frappaient le sol, tantôt au son du fifre d'Ambroise, tantôt à la voix des chanteurs successifs, qui s'entraînaient en rythmant toujours le mouvement, de leur pied.
Cla, cla, cla, cla, pan, pan, pan...
Et la pagèse en était rajeunie; et le pages, en boitant toujours un peu, semblait y mettre de la mignardise.
Voici la scottiscb, une auvergnate; voici la valse.
Mais, à celle-ci, tous étaient un peu balourds. Viala avec Marion, Ambroise avec Virgine, tout heureux de tenir la belle dans ses bras, Parrancou avec F abri, faisant cavaliers seuls, ne pouvaient prendre le pas ou se détraquaient aux premiers tours.
— Eh, les jeunes! dit le pages. Vous. Mir! toi, aussi, Mélie! Tout le monde danse aujourd'hui.
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— C'est cela, crièrent les autres en souriant : Mir avec Mélie!
La pagèse aurait bien voulu retenir sa fille; mais il n'était plus temps.
Mir donnait déjà la main à Mélie.
Et zamt
Enlancés l'un à l'autre, oublieux de tout, ils s'élancèrent en tournant. Et ils tournaient, tournaient, également souples et légers, pareils de taille et de beauté. Tantôt, au mouvement lent de la valse, ils se laissaient aller dans un abandon balancé; tantôt, aux reprises toujours plus précipitées, ils s'envolaient dans un tourbillon.
On les applaudissait; on les encourageait, non sans malice.
— Quel joli couple ils feraient! disait-on à la barbe du pages, en riant de son ignorance.
— Eli! oui, répondait- il ingénument, ils feraient un joli couple.
Et son imagination, que le vin avait exaltée un peu aussi, suivant la voie où on le poussait et qui était la voie de ses rêveries, lui montrait de nouveau Mir et Mélie définitivement unis, non plus
pour des danses futiles, comme en ce moment, mais pour les occupations solides du ménage et de la ferme, le grand et éternel travail du Rouquet; et, autour d'eux, dans une crise d'attendrissement qui lui brouillait les yeux, il voyait encore un groupe de tout petits enfants, éveillés, caressants, joufflus, comme Pierrou et Louisou qui dormaient maintenant sur le lit, des petits enfants qu'il conduirait par la main dans les étables et dans les champs, dans les prés... dans la Prade de la Roque, qui serait à lui, à eux, au Rouquet...
Ainsi songeait le pages, au mouvement toujours cadencé de la valse, tandis que la robe rouge de Mélie et la blouse bleue de Mir flottaient et se posaient en ronds.
Mais, devant cette vision d'amour que tout lui montrait déjà triomphant, l'envieux Ambroise avait de la peine à se contenir, et on l'entendait marmotter des paroles de rage et de grossières plaisanteries.
Puis, les traits crispés, les yeux fixes, luttant contre son vice, on le vit se verser coup sur
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coup plusieurs rasades, comme pour se donner du courage; et, en effet, sa haine et le vin ne tardèrent pas à l'emporter.
— Pare le loup! cria-t-il tout à coup, du même ton d'alarme dont il eût, sur la montagne, hurlé à la bête ennemie. Le loup au parc!
— Qu'est ceci? Que veut-il dire? demanda le pages.
La plupart cachaient leur figure et leurs sourires sous l'aile de leur chapeau; les chanteurs cessaient de chanter, les valseurs de valser.
Mir soutenait encore Mélie près de défaillir.
— Pare l'agnelle! pare! pare! cria de nouveau Ambroise.
— Le loup! l'agnelle!
Salvat eut un soubresaut. Il darda ses yeux sur le couple arrêté, sur Ambroise, sur sa femme qui se voilait les yeux de ses mains, sur tous. Le malaise pesait, comme un ciel d'orage.
Heureusement, les voisins du pages firent diversion.
— Il est ivre, dirent quelques-uns autour de lui.
— Il est ivre, il est ivre, ce gueulard ! répétat-on de tous côtés.
Et, dans une nouvelle tournée de fouace et de vin, la gaieté reprit bientôt, tumultueuse et débordante; mais c'était une gaieté fausse, aiguisée d'ironie et de malignité paysannes. Il y perçait toujours, chez beaucoup, avec le regret de la curiosité éveillée et déçue, le désir mauvais d'un esclandre.
A la fin, las de crier pour crier, l'un d'eux cependant attaqua une chanson. Et aussitôt dix voix se mirent à chanter à la fois :
Nouvelle épître du fou, chansons de table, chansons d'amour, chansons de guerre, dont ils estropiaient à la fois l'air et les paroles. Chacun voulait dire la sienne. Mais Parrancou, qui hurlait le plus fort, réussit à l'emporter :
La Rosalie, un beau matin,
S'en va au jardin, S'en va cullir la violettu,
La jolie flur.
En son cbumin elle reneonlru
Son servitur.
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« La Rosalie, fais-moi 'n bouquet
Qu'il soit bien fait!
Mets-y la rose avec l'uillet,
Bien proprument.
Que notre amour, sans aucun autru
Y soit dudans!»
Après Parrancou, Régis, le forgeron, dit la chanson de Janette, Laurens celle du Laboureur :
Qui revenant de labourer, Trouve sa Marion tout éplorée.
Leurs voix, au refrain, faisaient trembler les vitres, et leurs applaudissements de la fin crouler la maison.
Cependant le pages restait songeur et dissimulé, plein de courroux contre le bouvier et se jurant, dans son orgueil blessé, que, pour avoir, de lui-même, osé convoiter sa fille, il ne l'aurait jamais; les maîtresses confuses n'osaient lever lôs yeux; Mir tremblait de colère retenue; et le pâtre, un moment dérouté, recommençait à les goguenarder tour à tour, de son regard et de ses facéties. Maintenant, c'était avec le refrain de la
Brebis noire que le mauvais drôle harcelait le bouvier, s
— Veux-tu que je te le dise,Mir, le refrain de la Brebis noire?
Béé, béé, bée, ba, bu, baoul
Voilà le refrain; mais les couplets sont bien plus jolis. Seulement, pour que je te les dise, il ne faut pas être si sombre, béé, béé, bééé. Ni me faire les gros yeux, ba, ba, ba, baou. Ni crisper tes poings comme ça, Béé, béé, béé.
Et on riait. Mir se taisait toujours, mordant son frein.
Puis le drôle le reprit ainsi :
— Chante-nous donc la chanson de ton amie, celle que tu lui chantes toutes les nuits.
Et on rit plus fort. Plusieurs vinrent à la rescousse :
— Chante-nous-la, chante-nous-la ! . . .
Mélie ne respirait plus; les yeux du pagi
posaient sur Mir comme un second défi. Alors, le bouvier perdit la fête. Il se dressa d'un bond]
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et, bravant les autres, bravant le pages, bravant le sort :
— Oui, dit-il, je chanterai la chanson de ma mie. Et, entends-tu, Ambroise? je défends à quelqu'un d'en rire. Entends-tu?
Il était debout, frémissant, terrible; et, comme on s'arrête paralysé k l'approche d'une catastrophe qu'on sent venir, le pages lui-même demeura sans volonté et sans voix. Et Mir chanta :
T'aïmé; oquel soûl moût explico mo pensado. L'amour ch'es dins moun cur, pouode pas l'exprima. T'aïmé, coumo lo flour humido de rousado Aimo lou ben foulet che lo ben coressa.
Refrain.
Escouto mous accens, ma charmento compagno, La flour dé la mountagno Es mens fresco que tus (bis).
Té juré sur mo bido, N'aurai pas d'aûtro mio E n'aïmaraï che tus (bis).
Je t'aime; ce seul mot explique ma pensée. L'amour que j'ai au cœur, je ne puis l'exprimer. Je t'aime, comme la fleur humide de rosée Aime le vent follet qui la vient caresser.
Refrain.
Écoutâmes accents, ma charmante compagne, La fleur de la montagne Est moins fraîche que toi (his).
Je te jure sur ma vie, Je n'aurai pas d'autre amie Et n'aimerai que toi.
Despiei l'urous isten chê ta douço prunelo, S'abaissen jusquas iou, me benguet inflama, Pus counten chê lou rei, cèdorio pas, ma belo, Per tout l'or delpaïs, lou plase de t'aima.
Refrain.
Escouto mous accens, etc.
Depuis l'heureux inslant que ta douce prunelle, S'abaissant jusqu'à moi, me vint enflammer, Plus content que le roi, je ne céderais, ma belle, Pour tout l'or du pars, le plaisir de t'aimer.
Refrain.
Écoute mes accents, etc.
Il chantait de sa belle voix tremblante d'émotion, tantôt tourné vers Mélie qui avait peine à retenir ses larmes, tantôt vers le pages et Ambroise, qui redoutaient également la rencontre de son regard.
Certes, personne ne riait.
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Quand il eut fini, tous les yeux se fixèrent sur le pages ; mais la peur du scandale l'arrêtait maintenant, et on vit seulement ses lèvres remuer.
Il y eut un instant d'attente inexprimable.
— Bravo! s'écria Pierrounel, le tirant ainsi d'un horrible embarras.
— Bravo! bravo! répétèrent les autres.
Et de nouveau, peut-être, un éclat allait être évité.
Mais déjà Ambroise ressaisissait ces âmes frustes et sans ressort, aussi prêtes à s'incliner devant les ressources de l'esprit que devant l'autorité, la richesse et la force, et qui prenaient le même plaisir à ce combat qu'à voir, dans la prairie, le hargneux et inlassable Labri japper aux cornes d'un taureau.
— La chanson est bien jolie, dit-il à Mir, mais écoute la mienne; j'en sais plus d'une.
Et titubant, toussant, faisant le paillasse, il entonna à son tour le chœur joyeux de la Mioutou (la petite Miette).
La mioutou est un paû fado (bis), Tra la la, la dera la la.
Chœur.
Chut! Chut! Chut! Chut! Chut!
Che ou cal pas dire.
Chut! Chut!
Faen pas tant de brucht
La miette est un peu folle (bis), Tra la la, la dera la la.
Chœur.
Chut! Chut! Chut! Chut! Chut!
Il ne faut pas le dire.
Chut! Chut!
Faisons pas tant de bruit!
La poésie rouergate a ainsi traduit en mélodies naïves, souvent d'une justesse admirable, la plupart des actes de la vie paysanne, et il n'en est guère pour lesquels le forklorisme local ne trouverait une chanson appropriée.
Celle-ci, avec le ton triomphant de ses couplets qui retentissaient comme une persistante «1»'nonciation, et l'air de mystère du refrain, chanté par tout le chœur entraîné, devenait quelque chose de prodigieusement comique, railleur flj méchant, une sorte de chef-d'œuvre de la ruse et de la malice terriennes, personnifiées à cettt
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heure dans Ambroise. Et, sur ce thème d'improvisation facile, le pâtre bigle, grandi par sa haine au rôle d'un chorège endiablé, brodait les couplets les plus fantaisistes et les plus transparents.
S'en onet ol founs de lo Prado, Tra la la...
Chœur.
Chutl etc.
S'en alla au fond de la Prade, Tra la la...
Chœur.
Chutl etc.
E li foet uno brossado, Tra la la...
Chœur.
Chutl etc.
Et il lui fit une embrassade, Tra la la...
Chœur.
Chut! etc.
Le pâtre n'alla pas plus loin. La main de Mir s'était abattue sur lui et l'avait couché sur la table où il lui martelait la tète à même.
Son nez saignait à bouillons.
— Finiras-tu, serpent?
Mais, aussitôt, quelques-uns Je la ferme, André et Toussaint et Parrancou aussi, prenant manifestement parti, vinrent au secours d'Ambroise.
— Tu n'es pas le maître encore ici ! criaientils à Mir, en se jetant sur lui. Tu n'es pas le gendre! Tu ne la tiens pas tout à fait, la perdrix I Naniî Nani!
— Au loup! Au loupas! hurlait de nouveau Ambroise, enfin dégagé.
Ce fut une mêlée générale, un esclandre définitif.
Cette fois, le pages fut bien obligé d'intervenir. Mais ce n'était pas dans le sens qu'on attendait. Soit qu'il ne voulût pas tout à l'ait fermer l'avenir du côté du bouvier, soit que, dans sa justice, il le rendît moins responsable du scandale que ceux qui l'avaient amené. c'est contre les provocateurs que s'éleva sa colère :
— Qui est-ce qui parle de gendre? s'eV -ria-t-il en frappant du poing sur la table. Qui est-ce qui
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se permet de parler de ma fille? Qui est-ce qui ose élever la voix ici?
— Il vous la prend, votre fille ! Au loup ! Au loupas! répétait follement Ambroise.
— Et quand ce serait? reprit le père ainsi poussé. Est-ce que tu aurais, par hasard, quelques droits sur elle? Est-ce que cela te regarde? Et puis, est-ce qu'il ne serait pas assez grand seigneur pour toi? Est-ce que tu ne le trouverais pas d'assez bonne famille, bâtard? Qui est-ce qui te demande des comptes? Et vous autres, s'il vous plaît, qui est-ce qui fait la police dans cette maison? S'il y en a qui n'aient point assez mangé! S'il y en a qui ne soient pas contents! Saouls !
Et il les apostrophait ainsi, en phrases cinglantes, espacées comme des coups de fouet, avec une violence et une voix de plus en plus contenues : la voix du maître qui peut tout, car il tient le pain.
Dès le premier mot, le pauvre Toussaint s'était humilié dans l'âme; Parrancou et André se dégrisaient et baissaient la tête; et Ambroise
lui-même finissait par perdre contenance à ne plus rencontrer des regards d'encouragement.
— Saouls! répétait le pages.
— Attrape ! attrape ! Saouls ! saouls ! reprenait Pierrounel.
— In exitu Israël de Egypto, se mit à chantonner Régis, en prenant à poignées les tranches de fouace qui restaient.
Il avait trouvé l'hymne de la situation. On se levait; on sortait dans un emharras de confusion, de surprise et de déconvenue. La maîtresse les arrêta.