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CHAPITRE XIV

Dans sa douleur, la pauvre femme qui, durant toutes ces scènes, n'avait pas vécu, eut une pensée pieuse. Elle songea à Dieu, qui tout à l'heure serait seul entre le pages, elle et sa fille.

— Que nous sommes mauvais, enfants! ditelle . Faisons au moins un peu de prière.

Aussitôt, tous, dociles, revinrent à leurs bancs. Et la prière commença, la prière des jours de joie et des jours de peine, la prière de tous les soirs et de tous les matins.

La maîtresse la récitait; eux, avec Mélie, dont la voix semblait pleurer, la répondaient. Et les actes d'adoration, de foi, d'espérance, de charité, de contrition, les litanies, les invocations pour les parents, pour les amis et pour les ennemis, les De profuhdis pour les morts s'égrenaient dans

une psalmodie alternée, infiniment dolente, infiniment résignée, infiniment douce et consolante, qui attendrissait peu à peu leurs âmes de bonté, de regrets, de confiance et de pardon. Car ils n'étaient point méchants, au fond, les travailleurs du Rouquet; seulement, la pensée d'avoir été dupés par Mir dans l'entraînement des travaux, les perfides conseils d'Ambroise, la perspective de l'éternelle servitude pour eux, et la curiosité de l'aventure et le vin et la fête les avaient un instant égarés.

Et, avec des retours naïfs sur eux-mêmes, tous se redisaient sur le canevas de leurs prières :

— Que nous sommes mauvais!

— Que j'ai été mauvais! se disait André. J'ai suivi Ambroise contre Mir qui était bien plus mon ami. Pourquoi ai-je causé de la peine à Mélie, qui est bonne pour nous, et au maître qui est un maître juste?

Et Toussaint se disait :

— Depuis dix ans le pages nous fait vivre. Où trouverai-jc une meilleure place? Je ne m'habituerai pas ailleurs. Je suis vieux. Qu'importe

qu'un autre commande ici, pourvu qu'on me garde encore quelques années! Dans dix ans, Pierrou et Louisou gagneront leur vie à leur tour. Ane de bât et chien mordu! Le beau merci que j'ai dit là à Mélie et à la pagèse d'avoir invité Marion!

Et de tout son cœur, à voix plus haute, il traduisait dans le Pater ses regrets et sa crainte quotidienne : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. »

Et Ambroise se disait, non guéri de son vice, mais repentant aussi pour les suites de son action :

— Que mon sort est misérable ! Il aura Mélie qui est si belle et si riche, et ce fagot de Virgine ne veut même pas de moi. Etre laid est encore plus triste qu'être pauvre. Je n'ai rien en ce monde; et nul ne m'aime, nul ne m'a aimé, aucune femme ne m'aimera. Ah! s'il n'y avait pas les gendarmes et l'enfer, je tuerais quelqu'un; je le tuerais. Mais il me cassera d'abord les côtes...

Puis il reprenait, par peur de Mir, par peur de

l'enfer et avec l'espoir oublié d'une meilleure justice daVis une autre vie, qui l'apaisait un peu : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation... » Vîrgine disait :

— Je comprends qu'elle l'aime. Mir est un si bel homme, si courageux et si bon ! Qu'elle soit heureuse! Elle n'est pas fière. Elle me donne ses vieux chapeaux et ses corsages. Si la noce se faisait bientôt, elle m'achèterait une belle livrée. Je l'accompagnerai à l'église et je serai maintenant son amie et sa confidente.

Et tous se disaient :

— Mir est sans fortune, mais de si bon oustal. La considération vaut l'argent. Assez dfl riches se marient bien entre eux. C'est ce qui crée tant de pauvres parmi nous. Dieu fait bien ce qu'il fait. « Priez pour nous, priez pour nous » .

Mélie et sa mère invoquaient la douce Viferge.

— Vierge sans tache, Vierge immaculée, disait l'une, j'ai été bien sage. Bénissez notre amour, touchez le cœur de mon père et rendez-

nous-le favorable. « Vierge céleste, protégeznous ! »

— J'ai eu peu de bonheur dans ma vie, disait la mère. J'ai beaucoup pleuré, beaucoup souffert. Mais j'ai été une femme de devoir et de paix. Que ma fille soit plus heureuse! Qu'elle épouse l'homme qu'elle aime! « Mère de pureté, mère aimable, mère admirable, pleine de grâce, consolatrice des affligés, secours des chrétiens. »

Et le pages lui-même, tout frémissant, tout aheurté dans sa colère, méditait et priait ainsi :

— Quelle honte et quel affront! Ma fille s'éprendre d'un bouvier! Comme Blanchis va rire de moi, lui dont j'ai refusé « l'héritier » ! Et comme il va être maintenant difficile de lui arracher la Prade! J'avais trop de prospérité, j'étais trop fier et trop dur. Cette année, j'ai empêché Marie de l'Englène (1) de glaner au champ de la Croix. Dieu me punit et humilie toujours le Rouquet devant la Roque. Quel est le sort de notre maison ! Il ne faut pas cesser de

(1) Marie la Glaneuse,

faire du bien. Mon Dieu! j'enverrai un setier de blé à MaYie del'Englène. Je donnerai une tourte de pain bénit tous les dimanches. Faites que ce ne soit qu'un caprice de Mélie, qu'il n'y ait pas trop de scandale... à moins que Mir ne nous porte la Prade. « Et délivrez-nous de tout mal. Ainsi soit-il. Ainsi soit-il. Amen. »

Et tous sortirent.

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