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CHAPITRE XV

De la fenêtre, le pages les regardait tenir leurs derniers colloques dans la cour. Ils ne riaient pas aux éclats; ils ne souriaient pas non plus avec des airs de malice, comme il le craignait; leur mine ne dénotait ni moquerie, ni allusions; Mir était amicalement entouré, mais sans démonstrations; Ambroise était allé s'enfermer dans la bergerie, mais sans huées. L'esclandre était plus que condamné; on ne s'en souvenait plus. Après tout, cette histoire ne regardait personne. Salvat se sentait le cœur réchauffé.

A ce moment, ses yeux se portèrent sur un coin de la cour, où Régis faisait le paquetage de son sac. Le fou pliait de la viande dans du papier, des morceaux de fouace dans des chif-

fons, puis des légumes, des hardes, des couteaux, tout un bric-à-brac de demi-rapine. On s'approchait de lui et on le taquinait apparemment, car il roulait des yeux farouches. Ce manège amusait encore le pages. Enfin, le fou, ayant chargé sa besace, leva son bâton, et de sa voix formidable, avec des gestes tragiques, sur un rythme lent, il se mit à chanter.

Que chantait-il? :

Sa mioutou es mai che fado; Tra la la la dera la la.

Chut! Chut! Chut!

Chut! Che ou cal pas dire!

Chut! Chut!

Facn pas tan de bruch!

Son amie est plus que folle; Tra la la, la dera la la.

Chut! Chut! Chut!

Chut! Il ne faut pas le dire!

Chut! Chut!

Faisons pas tant de bruit !

Et la chanson rieuse, sur cel air e1 dans cetta bouche, devenait sinistre, comme l'imprécation d'un fou.

Le pages rugit de douleur.

— Où est-elle, cette malheureuse? dit-il en courant vers sa fille.

Mélie s'était réfugiée dans sa chambre.

— Pardon t pardon ! supplia-t-elle en tombant à genoux, pardon!

Le père ne fut que plus affolé. Une idée horrible venait de surgir dans son esprit... ; sa main se levait :

— Mais qu'as-tu fait, qu'as-tu fait?

Heureusement, la mère était arrivée.

— Ehî rien de malhonnête, Salvat, reprit-elle de sa voix toujours douce, toujours suppliante, en se plaçant devant sa fille, rien dont nous ayons à rougir.

Des gouttes de sueur coulaient sur les joues du pages; il respira enfin. Cependant, il posa la même question :

— Mais qu'as-tu fait?

Mélie n'avait que la force de pleurer, et la pagèse répondait toujours pour elle.

— Et rien! Ils s'aiment, Salvat; mais elle l'oubliera, si tu ne veux pas qu'elle l'épouse.

— Si tu ne veux pas, sainte nitouche ! reprit-il, en imitant la voix de sa femme, aussi irrité de son habituelle soumission que du silence d'obstination de sa fille. Je veux, au contraire, qu'elle épouse un pâtre, le dernier des pâtres, le dernier des bâtards, Régis qui ne la prendrait pas!

A ce moment, la voix du fou qui s'en allait, toujours chantant, résonnait sous la fenêtre.

— Écoute, écoute, fille ingrate! fille abandonnée! déshonneur de l'oustal!

— Calme-toi! calme-toi! suppliait la pagèse. Mais aucune parole ne l'eût apaisé en ce

moment. Les blessures de l'orgueil sont de celles qu'une main étrangère ne peut guérir. Il fallait qu'il descendît lentement au fond de son humiliation pour remonter de lui-même; il lui fallait du temps et de la réflexion pour retrouver son espoir de laPrade.

La nuit qu'il passa fut affreuse. Le souvenir de chacun des riches prétendants de Mélie lui tirait «les gémissements successifs : le cadel de la Gourguette qui aurait dix mille cens comptants, rainé du Houscaillon qui attelait cinq

paires, celui des Cornbettes, celui du Sauvage, celui de Sermet, qui étaient les tout premiers partis de la montagne, le notaire sur l'étude duquel, d'avis de paysan, il n'a jamais gelé ni grêlé, et le médecin qui s'était proposé aussi, le médecin à qui vont de plus en plus les honneurs politiques et qui l'aurait soigné de ses rhumatismes, après une telle aventure, lequel d'entre eux voudrait encore de sa fille?

Il s'endormit comme s'il tombait dans un gouffre; mais bientôt il entendit Ambroise et Régis chanter en duo leurs airs odieux, tandis que l'abîme où il était s'emplissait de poissons monstrueux qui le fixaient, et de serpents qui sautaient sur lui. Leurs morsures au genou droit et à l'épaule gauche le réveillèrent; et il comprit que c'était une reprise de ses douleurs.

Et, en essayant d'allonger sa jambe et d'étirer son bras, il se remit à gémir lamentablement.

— Mais, Salvat, osa lui dire sa femme que sa tendresse maternelle avait fait plus philosopher, en cette nuit d'insomnie, qu'en toute sa vie, Salvat, l'amour vient seul !

— Masque de femme! s'écria-t-il.

Et bientôt, se parlant à lui-même, il proféra cette maxime de désolation de tous les pages, qui voudraient marier leurs filles sans elles :

— Oh! qu'un père qui a des filles est malheureux!

Tant d'affliction sur un si abondant repas n'avait pu que troubler son estomac. Il avait la fièvre; et sa tète éclatait sous les nœuds du mouchoir rouge dont il la serrait en tout temps.

Dans un nouvel assoupissement, il eut la sensation qu'une bète très lourde lui comprimait la poitrine. Il se dégagea par un effort, et la sentit comme fuir en glissant sur les couvertures. La Trêve! pensa-t-il, et son cœur se mit à battre dans une peur horrible, qui chassa de son esprit tout autre souci; la Trêve!... Oh!

Oh! si cela revenait, comme autrefois, comme au temps du pauvre Jousep! Si cela revenait, la chose d'épouvante fausse et pourtant vraie, qui depuis tant de générations projetait son ombre sur le Rouquet! Mais non, se dit-il, il n'y a pas de Trêves, non, non. Le médecin, qui avait

vu le pauvre Jousep et qui était un homme savant et entendu, M. le curé et tous ceux qu'il avait consultés là-dessus, ne croyaient pas aux Trêves. C'était d'une congestion causée par le froid que Jousep était mort, et son masque effrayé s'expliquait suffisamment par sa lutte dans l'eau. 11 n'y a pas de Trêves...

— Dors-tu? demanda-t-il doucement à sa femme.

Elle ne dormait toujours pas. Elle aurait bien senti, elle aurait bien vu, elle, quelque chose. Et il continua de raisonner sa frayeur :

Il n'y avait pas de Trêves ; il n'y en avait jamais eu au Rouquet. Mais il y avait eu des têtes peu solides, les vieux oncles dont il avait entendu parler, et le pauvre Jousep qui était bien un peu « drôle ». Ça, c'était dans le sang et ça pouvait revenir. Alors, prenant dans ses mains son pauvre front brûlant où ses idées se dissolvaient, il dit, comme le roi Lear : Mon Dieu, que je ne devienne pas fou! Donnez-moi la paix et le calme, et chassez de mon esprit l'inquiétude et les peines qui le bouleversent!

Sous l'impression de cette nouvelle crainte, il rabattit, presque aussitôt, l'irritation un peu factice qu'il s'était donnée au sujet de Mélie, et trouva sa peine plus supportable. Des raisons de consolation et d'espoir filtrèrent dans son esprit : Mir n'était plus le bouvier, mais le bon travailleur et l'iiomme de tète qu'il avait admiré ; Blancbis n'était plus le rival hautain et dédaigneux, mais l'ami; leurs vieilles familles seraient alliées; la Roque et le Rouquet deviendraient comme sœur et frère, mais le Rouquet vaudrait bien plus que la Roque... avec la Prade. Oh! sans l'éclat de ce maudit Ambroise, comme tout cela se fût aisément accompli! Et son cœur s'attendrissait aussi : Pauvre Mélie! se disait-il, pauvre petite! pauvre enfant! si belle et si bonne et dont il était si fier! Comme il l'avait sévèrement traitée, et comme elle avait dil pleurer toute la nuit! Voulait-il la rendre malade et lui donner de ces désespoirs d'amour, qui font bien réellement perdre la tète aux filles qui veulent rester sages, comme l'était sa petite Mélie?...

Il était grand jour, et dans la maison Yirgine, dans les é tables les domestiques, commençaient à traîner leurs sabots.

Il rejeta ses couvertures et s'habilla en geignant un peu, car il souffrait beaucoup. Il boitait sur sa canne. Arrivé à la porte, il s'arrêta pour boire la fraîcheur de l'air matinal et jeter un regard, comme il en avait l'habitude, sur toute la partie du Rouquet qu'il pouvait voir de là. Ce n'était pas la meilleure : c'était le Puech de Mouffe, avec sa crinière bigarrée de genêts, de fougères, de bruyères et d'ajoncs. Mais ce point lui était particulièrement agréable à contempler, parce qu'il dominait tout le domaine, et qu'on le montrait de loin pour indiquer l'emplacement du Rouquet. Il y lisait aussi le temps. Quand, derrière certain creux que dessinait sa crête, le ciel était noir, la pluie était certaine. Ce matin-là, le Puech étincelait dans la lumière d'un ciel sans nuages, avec seulement quelques stries brunes qui marquaient la chaleur et le vent. La rosée était abondante et ruisselait aux fils de la Vierge et aux toiles argentées, si

pareilles à des miroirs, que les araignées avaient tendues par milliers entre les tiges des fougères et dès genêts. Aux endroits que le soleil avait déjà desséchés, s'allumait la petite fleur des ajoncs aux dards aigus, et la nappe épaisse des bruyères ouvrait ses calices blancs ou roses aux essaims bourdonnants des abeilles sauvages. Leur multitude y est si nombreuse et leur butin si abondant, qu'aux heures de la canicule, on ne sent plus la fleur, mais le miel. Mais le pages, blasé de couleurs et de parfums, n'avait, à cette heure, souci que du beau temps, nécessaire au battage de ses gerbiers qui allait commencer, et qu'il n'oubliait pas dans son grand chagrin. Et, comme les présages du ciel lui semblaient favorables, il repassait dans sa tète les préparatifs de ce grand travail : Aurait-on assez de lattes? Les tiges de houx avec lesquelles on les tresse et les répare avaient-elles été mises au four? Les tiges de coudrier dont on tire les liens d'attache étaient-elles au vivier? Ne manqueraitil pas des fourches, des râteaux et des balais de bouleau? Il faudrait recombler les trous de l'aire-

sol, battre la terre, faire aux granges de la place pour les pailles. Hardi encore et malgré tout!

Méditant ainsi et traînant sa jambe douloureuse, le pages se rendit à l'étable des vaches que Yirgine trayait d'un côté et que les veaux tétaient de l'autre, affamés, sautant et gambadant à faire damner Pierrounel.

Puis, leur troupeau, mêlé à celui des génisses et des taurillons, sortit, cornes hautes, allant au pâturage, de la même allure pressée que le troupeau des humains s'en va au travail.

Les brebis, qui sont d'habitude sur les Puechs au petit jour, n'étaient pas encore larguées. Ambroise, voulant faire oublier son équipée, soignait le piétin aux boiteuses sur la porte de la bergerie. De son capusadou (1), il leur enlevait la corne malade, et brûlait ensuite les parties à vif à la pierre bleue, qui est le sulfate de cuivre. Mauvais chien! pensa le maître, en passant devant lui sans lui parler. Mais il ne songeait pas à le renvoyer, car il avait peur du feu pour

(1) Couteau à lame fixe.

ses granges; et le pâtre, la tête basse, s'en alla à son tour, en chassant devant lui son troupeau bêlant et elochetant. Tout autour jappait Labri, comme un furieux, et Rapin. la gueule entr'ouverte, suivait à pas lents, en se prélassant dans son collier de pointes. Quelques porcelets, nés grognons, qui s'étaient échappés, couraient groin au vent, poursuivis par la faim ; toute la volaille aussi était en quête.

Mais, vers l'étable, annoncé par ses clarines, revenait en sens contraire le troupeau des bœufs qui avaient pâturé toute la nuit : les grands bœufs fauves, bœufs de longtemps, les bœufs faits nouveaux, ceux de Mir, dont aussi le toupet et les bourses avaient fondu, et qui de gris deviendraient roux de même, et les jeunes taureaux de remplacement, dont la vigueur entière se manifestait au frais passage des génisses, qu'ils reniflaient avec des beuglements effroyables.

Appuyé à leur crèche, le pages les regardait venir, la panse pleine, la peau luisante, montés de taille et de poids, richesse vivante. A l'entrée

de Mir, il vint vers lui et tous les deux s'examinèrent, également gênés. A la fin, le maître dit au jeune homme :

— Va chercher ton père.

Et sa voix ni son regard n'avaient point trop de colère.

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