CHAPITRE XYII
« Salut à la gerbe I Et merci à Dieu pour ses grandes bontés! De tous tes présents, mon Dieu, voici le plus riche : le beau froment, la joie de nos guérets, l'ornement de la terre, la récompense du laboureur! Voilà l'or du paysan, le pain du riche et du pauvre! Gerbe, gerbe de blé, si tu pouvais parler! Si tu pouvais dire combien il t'a fallu de gouttes de notre sueur pour t'arroser, pour te lier l'an passé, pour séparer ton grain de ta paille avec le fléau, pour te préserver tout l'hiver, pour te remettre en terre au printemps, pour te faire un lit au tranchant de l'arrau, pour te recouvrir, te fumer, te herser, t'est herber, et enfin pour te moissonner et te lier encore et pour te rapporter ici, où de nouvelles
peines vont recommencer pour ceux qui travaillent! »
Salut à la gerbe, et salut aux airées, ces lits magnifiques de gerbes !
Avez-vous remarqué avec quelle ingéniosité, quel art et quelle grâce elles sont disposées?
D'abord, à la tête, le chef des batteurs établit, comme de juste, « l'oreiller. » C'est un bourrelet de javelles entre-croisées. De là, partant et les y appuyant tour à tour, les autres batteurs viennent éployer leurs gerbes qu'ils délacent sur leur genou. Et ces lignes symétriques d'épis et de paille font les draps ou la couverture. Mais il ne faut pas oublier de border le lit. Et chacun, en plaçant une nouvelle rangée, dispose aussi un nouvel entrelacement et continue sa grille, jusqu'à ce que tout le sol de Faire soit couvert.
Triptolème apprit aux hommes à mettre le blé en terre pour les nouvelles moissons. Mais une femme seule pouvait trouver l'airée pour les battre. J'en soupçonne Ruth, la Ségaline biblique, qui l'inventa en préparant sa couche pour Booz,
ce premier prince des pages. Et, certes, aucune natte de patriarche n'eût pu être plus engageante, aucun tapis de mage plus moelleux et plus voluptueux, plus agréable à l'œil. Dans I'airée, les têtes des épis forment des rangs d'ourlets, leur col un cordonnet fin; les liens des gerbes, çà et là jetés, paraissent des embrasses. Et que de Ruths et de Booz, dans les nuits obscures où les airées protègent le grain contre la rosée, ont dû s'y endormir aussi!
Donc I'airée est finie; le soleil qui la brûle fait mijoter la paille et entr'ouvrir les épillets. C'est le moment.
Flic flac, flic flac! Les batteurs s'accouplent et, à petits pas, descendent leur « bergat » (1), en frappant tour à tour. Les lattes sifflent et tombent en cadence. Par instants, une touffeplus épaisse ou moins sèche résiste, et les batteurs, ivres de mouvement, redoublent leurs coups qui passent en vagues. Le blé jaillit et crépite, et les épis touchés redressent leur tôte
(1) Sillon de i'rappe.
qui tremblote, comme s'ils mouraient une seconde fois.
Mais l'œuvre n'est pas finie; des épis pleins se cachent encore dans la paille et il faut retourner l'airée. Deux vireurs se détachent, et vire, vire! Le battage, plus rapide, reprend au rebours; la paille est blutée, levée, liée; et de nouveau recommence l'engerbée.
Le soir, le lit de l'aire est un lit de grain roux, et les tarares commencent leur musique, dont s'étonnent au loin les rainettes.
Cadence des lattes et musique des vans, vieux travaux de l'aire qui paraissaient des jeux, jeux des bras souples qui se lèvent et s'abaissent sans effort, jeux des airées retournées, où les épis volent et retombent en éventail, jeux de la paille bottelée, où la fille tardive tombe sous le lien du heur, gais travaux de nos pères qui, dans les grandes fermes, duraient une partie de l'automne, vous n'êtes plus guère qu'un souvenir, comme le seront demain les travaux de la faucille et de la faux. En un jour, une machine ronflante avale maintenant plusieurs gerbiers,
avec souvent quelques-uns des bras qui la servent, image exacte du progrès !
Salut aux airées !
Les gerbes du Rouquet furent ainsi battues.
Et de suite les labours commencèrent. Il fallait se hâter pour que le blé nouveau germât vite dans le sein encore chaud de la terre, et fût vigoureux et fort, quand tomberaient les premières gelées. Aussi, c'étaient les parties hautes et les moins abritées de la montagne, que pénétrait d'abord le soc.
En tout premier lieu, les défriches, les bonzigues dont les fournelades jetaient sur l'horizon, depuis tant de nuits, leurs rougeurs d'incendie. Le blé du pauvre jardiné à la pioche et vraiment arrosé de ses sueurs, avait bien droit à ce tour de faveur. Puis la tache des semailles s'agrandit dans tous les sens, brune de terre d'abord, fauve des premiers jets ensuite et pareille à la fourrure du lièvre, puis toute verte d'une fraîcheur de renouveau.
On semait donc sans répit dans les champs
du Rouquet. Les bœufs de Toussaint, les bœufs d'André, les taureaux de Mir conduits maintenant par Parrancou, que le maître avait retenu à sa place, tiraient tantôt l'araire et tantôt la herse; et, tandis que le maître valet jetait le grain sacré, Virgine et Pierrounel étripaient le fumier à belles mains.
Et, dans ce temps encore, où la terre recevait la grande semence, elle donnait, véritable mère Gigogne, son fruit le plus abondant et le plus savoureux, la pomme de terre.
Truffe du pauvre, truffou, truffet, patanou, quand tu jaillis en grappes sous la pioche, il n'est pas un paysan qui ne songe comme, sans toi, la vie devait être parcimonieuse et dure au pauvre monde!
Ainsi fuyait l'automne, l'automne verte de la montagne, si épanouie et si fraîche, toute fleurie encore, sur les monts, d'ajoncs et de bruyères, dans les prés, toute étincelante de colchiques, et l'automne jaune, dorée, flamboyante, des premières gelées blanches.
Mais Mélie ne voulait pas oublier son Mir, ni entendre parler d'un autre galant. Elle aimait mieux mourir, disait-elle, ou s'en aller au couvent.
— Et moi, j'aimerais mieux t'enfermer dans un Refuge que de te laisser épouser un valet, répondait le père, plein de fureur. Encore aucune fille n'a gouverné au Rouquet, et je te le ferai bien asirer!
Et il la tenait dans une étroite surveillance de jour et de nuit, pour l'empêcher de communiquer avec lui. Mais pouvait-il empêcher le vent de la Roque de lui porter les claironnantes roulades des chansons de Mir, leurs regards de se parler le dimanche, et Pierrounel, le fidèle Pierrounel lui-même, d'échanger, de complicité avec Milou, leurs messages amoureux.'
— Comment tout ceci iinira-t-il? songeait la mère de Mélie, à la vue de ses larmes.
— Pauvre petit! pensait la mère de Mir, en voyant son désespoir.
Les pagèses se réunirent.
— Ils font pitié, ces pauvres enfants, .se
disaient-elles, et quelque malheur nous arrivera à toutes les deux. Nous ne nous consolerions pas; il nous faudrait rapprocher nos maris.
Mais le père de Mir était aussi orgueilleux et aussi intraitable que le père de Mélie.
Quand ils se rencontraient en public, leurs yeux se portaient des défis. Quand ils étaient seuls, ils s'interpellaient.
— Tu ne l'auras pas! criait Salvat à l'autre. Et cela voulait dire : Tu n'auras pas ma fille !
— Ni toi non plus! répondait Blanchis.
Et cela voulait dire : Tu n'auras pas ma Prade!
Une fois, le hasard et peut-être un désir secret de s'outrager encore les avait rapprochés du côté de la prairie. Il faisait un beau soleil d'octobre, et les chants des coqs des deux fermes qui se défiaient, eux aussi, à travers l'espace, se croisaient dans l'air diaphane et sonore de cette délicieuse journée.
Salvat s'en vint à la limite du pré de Blanchis.
— Hé, moussu de la Roque, lui cria-t-il, entendez-vous ce que disent les coqs du Rouquet?
— Nani, pas très bien, moussu del Rouquet.
— Ils disent, reprit Salvat, en imitant leur chant et en*se battant le flanc comme eux, mais aussi pour avoir l'air de faire sonner ses écus : « Je cochète quand je veux! »
Et il riait rageusement de sa vilaine plaisanterie.
Blanchis, un moment décontenancé, répondit :
— Et toi, paysandas, sais-tu ce que disent les coqs mieux élevés de la Roque, qui ne se vantent jamais? « Je ne cochète que quand je peux 1 » chanta-t-il, en agitant ses bras d'un air las et d'une voix humiliée.
Sans le respect des bornes de leur terre, ils en seraient, ce jour-là, venus aux mains. Tant sont violentes les âmes de nos paysans, aussi âpres et implacables dans leurs droits ou leurs passions, que fermes dans leurs devoirs !
Mais, des deux, Salvat gardait le moins de mesure, parce que sa position dans la querelle était moins bonne et que son amour-propre souffrait davantage.
On riait de son aventure; on le plaisantait de
ses prétentions; et, au lieu des riches partis qu'il attendait, maintenant on lui dépêchait les plus nigauds pour se moquer : tel, ce Courtialou de la Garenne, qui le héla ainsi du fond de l'escalier :
— Pages, pages, sortez que je vous dise !
— Ah! c'est vous, Courtialou?
— Je voudrais que vous me rendiez un service.
— Bien volontiers, si je le puis.
— Je voudrais que vous me donniez votre demoiselle.
— Va-t'en -au diable!
Il étouffait de colère; une nouvelle crise de rhumatismes le mit au Ht et faillit l'emporter.