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CHAPITRE XVIII

TRISTESSE, NUIT DE l'aiME... — LA PEUR

Les gelées sèches, après les gelées blanches, les bruines précoces, les brouillards glacés achevaient de griller, de flétrir, de découronner la montagne. Les dernières feuilles tombaient; seules, les feuilles des chênes tenaient encore par leur pédoncule desséché et, jusqu'aux nouvelles pousses, feraient à quelques-uns une parure de rouille. De même les fougères, les belles fougères, se cuivraient en ployant sur leur tige, ainsi que des palmes brisées; et les genêts prenaient une teinte assombrie, qui était le fond du paysage. Dans les prés qui se décoloraient de nouveau, les colchiques éteignaient leur veilleuse. Le soleil déclinait; l'année mourait, telle une poitrinaire aux joues anémiées, aux lèvres de fièvre, qu'emporte un dernier frisson.

C'était la « dévalade ».

Qu'elle fut triste au Rouquet que toutes sortes de malheurs, de pertes d'animaux, de nouveaux chagrins semblaient vouloir accabler! Aux premières mouillures, des brebis crevèrent, donnant des craintes pour la santé de tout le troupeau: la vieille truie avorta de sa seconde portée; un tamïllon s'était déhanché en luttant; un bœuf, un des grands bœufs, but en sueur et faillit périr... Poignants soucis de la ferme!

Mais il y eut des menaces et des phénomènes plus extraordinaires. Un dindon, piqué au cerveau de quelque coup de bec, se mit à tourner comme un mouton, ce qu'on n'avait jamais vu. Un agneau, de venue inattendue, naquit avec cinq pattes. Un matin, le lait de la vache Mourette se trouva tout vert. La vieille Carême, qui était passée en mendiant et qui était un peu sorcière, avait dû le lui muer, à moins que quelque couleuvre, réfugiée dans l'étable, ne l'eût tétée dans la nuit.

Un autre jour, la vache Damette, devenue taurelière, rompit sa chaîne, et, courant la cam-

pagne, entraîna à sa suite les taureaux et tous les bœufs, caducs et débauchés. On dut conduire au noucher cette Io insatiable et furieuse.

Chose plus étrange encore, au moment de la soupe du soir, une salamandre, qui avait été portée dans un genêt, apparut au milieu du feu! Résisterait-elle à la flamme, comme peuvent le faire ces bêtes maléficieuses, ou serait-elle consumée? Elle s'affaissa lentement sur ses pattes, se tordit du cou comme un sarment vert, s'enfla du ventre, et tout à coup éclata dans une projection de chairs et de cendres. Tous ceux qui étaient là se secouèrent et rejetèrent leurs écuelles, craignant d'avoir pris du venin.

Et puis, ce fut la maladie du pages.

Cette succession de fâcheux hasards ne pouvait manquer de frapper des esprits superstitieux et sans ressort, en proie, depuis plusieurs mois, à la tristesse et à la contrainte qu'avait portées dans la maison l'aventure amoureuse de Mélie. Pour eux, il n'y avait qu'une explication : c'était le retour des mystérieuses vengeances... Les d(h mestiqucs et les voisins reparlaient de l'oncle

Jousep, des Revenants et des Trêves, et leurs discours formaient, de l'un à l'autre, une sorte de chaîne d'angoisse.

Une autre crainte plus positive agitait encore Ambroise ; c'était la peur de la vengeance de Mir.

Quelques paroles qu'on lui avait rapportées, quelques regards qu'avait jetés sur lui le bouvier à la sortie de la messe, ses allées et venues, la nuit, depuis son renvoi, dont il avait cru reconnaître les marques, l'avaient mis dans les transes et ne lui laissaient plus de repos. Le dimanche, pour se rendre à l'église, il prenait soin d'avoir toujours quelqu'un de compagnie; au pâturage, il gardait les hauteurs et les endroits découverts, de peur de surprise; et le freloutis d'une ronce, l'apparence d'un chapeau dans un hallier lui donnaient la chair de poule. Vainement il portait toujours sur lui son double pistolet, dont il tirait des pétarades d'avertissement; vainement il tenait sans cesse ses chiens sous la main, pour les lancer sur l'agresseur : Pare-moi, Rapinl Pare, Labri! Les chiens, au début, se précipitaient en aboyant; mais, lassés d'être

aussi souvent excités à faux, ils finissaient par ne plus l'écouter. Et, d'ailleurs, pouvait-il compter qu'ils le défendraient contre Mir qui leur était connu? Vraiment, Ambroise expiait: il ne vivait plus.

Or, un soir qu'il allait « clore », en songeant plus à son ennemi qu'à son troupeau, il fut tiré de sa rêverie par un bêlement inaccoutumé de mères et d'agneaux qui s'appelaient. Son œil exercé eut bientôt reconnu et dénommé chaque bête : c'étaient la Boucharde. la Courtine et la Frisée qui ne trouvaient pas leurs petits, et les agneaux de la Cabride, de la Burelle, de la Caille et de la maudite Goularde qui cherchaient aussi leurs mères. Un reste de lait au bout de leurs mamelles entretenait encore ce reste de tendresse mourante. Mais où était cncoiv la petite Mone (1), une de ses meilleures guides, qu'il avait pour cela ensonnaillée? Où était-elle? Elle aurait, dans le vent, perdu la marche, ou se

(1) Sans doute du grec monof, car ce mot désigne dans tout le Plateau central les bêtes qui, dans chaque troupeau de vaches ou de brebis, marchent habituellement seules et en tête.

serait entravée dans la ronceraie de la Devèze où elle lui retenait les autres. Il la siffla comme il savait siffler, aussi fort qu'un sifflet de locomotive, et la héla de toute sa voix : Té, té, mono, mono, véni, véni, véni, té, té, té! Il commanda aussi Labri qui alla faire un petit tour et revint sans les égarées. Mais à quoi perdait-il donc son temps? Le loup était peut-être en train de les lui saigner toutes, et la nuit allait venir : Vite, Rapin, vite, Labri! Allons les quérir!

En sens inverse du parcours, il se mit alors à courir, tantôt appelant, tantôt écoutant, impressionné déjà par l'insuccès de ses recherches et l'envahissement graduel des ténèbres. Dans le clair-obscur d'un ciel de brume, où trois jours d'autan avaient accumulé les nuages, il ne distinguait déjà plus que les clartés blanches, et les toisons qu'il espérait n'étaient toujours que des blocs de cailloux.

— Il lui faudrait donc aller jusqu'à la Devèze !

— Té, té, mono, mono, véni, véni! appelait-il encore.

Mais aucun bruit de sonnaille, aucun bêle-

ment ne répondait à sa voix, dont les échos prolongés l'effrayaient, comme s'ils allaient avertir toutes les *Peurs, toutes les Ombres méchantes de l'étendue, le bouvier qui était peut-être par là. le bouvier. . . ou les Trêves. . .

Le vent qui s'apaisait continuait de mugir en rafales espacées; et le grand silence qui les suivait était encore plus sinistre.

En traversant le pré de la Sarrade dont la surface unie, à la sortie des broussailles de la pâture, aurait dû le rassurer, son cœur défaillait. Il voulut s'en revenir et resta cloué sur place par une égale peur du retour. Mais où étaient ses chiens? Ils avaient disparu, et, dans le saisissement de sa solitude, il sentit quelque chose le frôler, puis une ombre passa devant ses yeux.

— Qu'était-ce? Qu'était-ce?...

Maintenant, c'était là, tout droit devant lui; cela venait sur lui...

Il jeta un cri. Il était parti; il fuyait à ton 1rs jambes, précédé des chiens qui l'avaient rattrapé et qui semblaient avoir peur aussi.

Derrière lui, à chaque pas, il percevait un

bruit de talonnement... Quand le souffle lui manquait, il marchait au pas un instant, n'entendant plus que les coups saccadés de son sang, et il reprenait sa course de plus belle, toujours poursuivi...

Les autres étaient à la soupe.

Il vint tomber sur son banc, demi-mort.

Quand il put parler : « il avait vu « quelque chose. »

— Mais quoi?

— Quelque chose... une Béte...

Une Bête, disait-il, une Bête qui, pour tous, était évidemment la Trêve; et tous frémissaient à la pensée de la Trêve qu'il avait vue.

Contre quoi le pages essayait de s'élever :

— Que voulez-vous qu'il y ait? leur criait-il, du lit de l'oustal où il s'était fait porter au début de sa maladie, que voulez vous qu'il y ait? Ce sont des imaginations. C'était dans sa tête et dans ses yeux. Quand on a la conscience tranquille, on n'a rien à craindre, ajouta-t-il sévèrement, à l'adresse du berger.

Et, tandis qu'avec l'aide des maîtresses, il les

gourmandait ainsi de leur pusillanimité, il avait peine à se défendre lui-même de la même terreur, la terreur de ce quelque chose de subtil et mystérieux que tous sentaient depuis longtemps sur le Rouquet, et qui venait de réapparaître sûrement avec la peur d'Ambroise.

— Que voulez-vous qu'il y ait donc?

Cependant, il fallait bien aller à la recherche des brebis perdues.

Ils allumèrent toutes les lanternes, s'armèrent de triques et de couteaux. Parrancou du fusil, et ils partirent de front, droit sur la Devèze.

Les brebis y étaient restées, en effet. Ils les trouvèrent serrées en tas, leur tète au sol, ayant. elles, la peur du loup, et sans doute de toutes les apparences et de toutes les ombres, dont leur instinct de vie faisait aussi pour elles des Trêves.

Étaicnt-ce des Trêves?...

Cette nuit-là, les butes môme furent agitées; les oies poussèrent des cris; les coqs chantèrent : les poules huèrent jusqu'au matin.

Mais peut-être aussi tout cela s'expliquait par

le changement du temps : au réveil, une épaisse couche de neige couvrait le sol, bloquant le Rouquet dans son isolement et sa tristesse...

La peur crût, les visions se multiplièrent. En plein jour, dans le fond de sa grange, Ambroise avait revu une ombre velue qui ressemblait à la première. Parrancou remarquait, sur le foin de la sienne, la flamme de deux yeux. Une autre nuit, — c'est toujours la nuit pour les Trêves, — en allant se coucher, tous furent arrêtés par un fantôme qui se tenait au milieu de la cour.

— Qu'y a-t-il là ? cria André d'un ton fanfaron. Qu'y-a-t-il? mille tonnerres ! répéta-t-il en colère.

Mais ses camarades lui imposèrent aussitôt silence :

— Ne jure pas, ne jure pas^ lui disaient-ils, malheureux !

Et Toussaint harangua le fantôme en la forme connue :

— Ombre, que nous veux-tu? Si tu es un bon esprit, parle; mais, si tu viens de l'enfer, va-t'en, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!

Et tous se signèrent. Mais l'ombre ne dispa-

rut que quands ils revinrent avec de la lumière.

Jusque dans les flambées des veillées, se manifestaient des signes. Des chants de grillon, mais qui ne pouvaient être de grillon, car il n'y avait aucun trou, sortaient du mur du foyer; les bûches du feu gazouillaient des airs ironiques. Un soir, Virgine qui filait, à son habitude, ne put rajuster son fil; quelque esprit malin, caché dans l'étoupe; le lui avait évidemment rompu quatre ou cinq fois, coup sur coup. Elle jeta sa quenouille avec effroi.

Mais le bruit qui revenait le plus souvent, c'était, comme au temps de Jousep, le choc lourd des sacs de blé et l'éparpillement du grain sur le plancher du grenier.

Était-ce l'âme de Jousep?...

Les maîtresses s'épuisaient en prières et mêlaient les De profumiis aux Pater.

En ce temps, venaient les fêtes do la Toussaint et des Morts, que l'Église a réunies avec un sens admirable de L'immortalité et de la solidarité des âmes : la glorification des élus qui in tu-

cèdent pour les vivants, les supplications des vivants qui intercèdent pour les morts. Ces deux grandes solennités exaltèrent encore les gens du Rouquet.

D'abord, ils s'approchèrent tous de la sainte table, à l'intention des pauvres âmes souffrantes de l'oustal, de celle de Jousep, de la pagèse et des anciens qui leur criaient sans nul doute : Pitié!

Ambroise avait la même ferveur que Pierrounel, et André que Virgine et que Mélie. Ils se grisaient également d'horreur mystique.

Le soir des Morts, la pagèse, en guise de méditation pieuse, comme elle leur en faisait tous les dimanches, leur chanta, à la veillée, un terrible cantique de damnés dont ils reprenaient ensemble le refrain :

Lou Saint-Esprit toujours nous cr\r\o Se boulen pas estre ooimdonnats, Dobolen, pendent la bido, Dins la prisou des dannats.

Refrain.

Mes, aûmen, mes, aûmen, Ebitas nouostre tourment

Le Saint-Esprit toujours nous crie :

Si nous ne voulons être condamnés, Descendons, durant la vie, Dans la prison des damnés, i

Refrain.

Mais, au moins, mais, au moins, Évitez notre tourment!

Aïssi, sen lous mus sus autres, Cochats coumo dins un truel; Mes aûmen n'y venguès pas d'autres, Qiïocos un luoc trop cruel.

Mes, aûmen...

Ici, nous sommes les uns sur les autres, Pressés comme sous un treuil, Au moins, n'y venez point d'autres, Car c'est un lieu trop cruel.

Mais, au moins...

Noben la lengo roustido; Noben pas res per la loba, E lou demoun ché toujour crido :

t Lou fuoc, lou fuoc, cal obola! »

Mes, aûmen...

Nous avons la langue rôtie; Nous n'avons rien pour la laver, Et le démon qui toujours crie :

« Le feu, le feu, faut avaler! »

Mais, au moins...

Aissï o de paires et de maires Et de fillos et d'éfons Ché grillon, dins lour suaire Despiei mai de cent mille ans.

Mes, aitmen...

Ici sont des pères et des mères Et des filles et des garçons Qui grillent dans leur suaire Depuis plus de cent mille ans !

Mais, au moins...

La fenno s'en dêsespero, S'en prend comitro soun mari E li dis dins so coulêro :

« M'as fat perdre Jésuchri ! »

Mes, aûtnen...

L'épouse s'en désespère, S'en prend à son mari, Et lui dit dans sa colère :

« Tu m'as fait perdre Jésus-Christ! »

Mais, au moins...

La fillo moudis, de testo, Lou gorçou qu'o tant aimât.

El, l'ois e lo détesto Coumo l'image del pecat.

Mes, aûmen...

La fille maudit, de tête, Le garçon qu'elle a tant aimé.

Lui, la hait et la déteste Comme l'image du péché.

Mais, au moins...

Noben per nostre obiourage De ploun en métal foundut...

Nous avons pour notre breuvage Du plomb en fusion...

— Assez! assez! cria de son lit le pages, qui sentait sa tète se prendre dans cette frénésie.

Le lendemain, il voulut aussi recevoir la communion, cl le curé qui la lui porta, prononça secrètement, avant de s'en revenir, les paroles de l'exorcisme. Il parcourut les pièces de la

maison en les aspergeant d'eau bénite. Il aspergea aussi vers les granges, les étables, vers les terres et le Moulinet.

Enfin, il reçut un don important pour des prières et pour des messes à Notre-Dame de Ceignac, patronne du Rouergue. Vaines prières, vaines formules, vains mérites!

Les bruits ne cessaient pas!...

La peur était au comble. Parrancou, qui entendait toutes les nuits dans son étable un effroyable vacarme de ses bœufs, se donna un prétexte pour s'en aller; les autres parlaient de l'imiter; la ferme allait être seule.

La maladie du pages s'aggrava encore.

— Je souffre comme un damné, disait-il en montrant ses mains, tout empotées, ainsi que ses jambes, d'emplâtres d'oignons cuits dans du vin, qui lui semblaient le soulager un peu plus que les drogues du médecin. Mais il souffrait surtout de douleurs morales : le chagrin de l'amour de Mélie, le regret de la Prade, la Peur, et plus encore la peur de la Peur, qui était bien plus terrible.

Malgré sa fièvre et tant qu'il veillait, il réussissait, à force de volonté, à donner le change aux autres en les raillant de leurs frayeurs; mais, dès qu'il s'était assoupi, sa double crainte éclatait en cris d'épouvante, et ses yeux, grands ouverts en dormant, semblaient suivre quelque vision horrible.

Lorsqu'on l'avait réveillé, il s'enfermait encore dans ses idées noires, et, insensible aux tendres soins de sa femme et de sa fille, on l'entendait se souhaiter la mort.

Quant à la pauvre Mélie, elle était depuis longtemps à bout de courage et s'arrachait chaque jour de son cœur un peu de son amour.

— Papanou, papanou, je ne vous ferai plus de peine, je n'aimerai plus Mir! Papanou, guérissez, lui répétait-elle, en l'embrassant.

Et elle se remettait en prières, avec sa mère et Pierrounel qui, lui non plus, ne se lassait pas de réciter des chapelets.

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