CHAPITRE XIX
Au confluent du Viaur et du Vioulou, dans la gorge la plus sauvage, s'élevait jadis un sanctuaire célèbre, dédié à la Mère de Dieu. C'était Notre-Dame de Deux-Aygues. Là, toute peine trouvait soûlas, tout fléau, remède, tout mal, guérison.
Les pèlerins y accouraient en foule pour des grâces privées; les paroisses voisines s'y étaient vouées et s'y rendaient tous les ans avec leurs bannières : celle de Prades y venait conjurer la peste, celle du Poujol, la dysenterie, Istournet, la fièvre de son étang, Trémouilles que battent les vents, les orages de grêle, Saint-Martial, les gelées, Salars et la Capelle, les maladies des troupeaux : quelques tranches de pain ou quel-
ques poignées de grain, qu'avait consacrés le toucher de la statue de la Vierge, suffisaient pour rendre la santé aux bêtes malades. De la même manière, Notre-Dame guérissait les morsures de la rage.
Or, à la Révolution, malgré tant de bénédictions et. de faveurs dont le souvenir aurait dû la protéger, Notre-Dame de Deux-Aygues fut saccagée, comme toutes les autres églises; la statue miraculeuse de la Vierge, mise en morceaux : le saint prieur, qui la gardait et percevait les offrandes, conduit en prison; ses reliquaires, ses vases et ses ex-voto d'or et d'argent en parti e pillés, en parties envoyés au chef-lieu du district, avec sa cloche, dont le son chassait à plusieurs lieues les orages. Puis, on avait brûlé l'édifice.
De cette haine diabolique ou de cette cupidité, un petit nombre, certes, de ceux du pays furent coupables; mais tous devinrent complices par indifférence ou par terreur et lâcheté; et pas un pages ne prit sa fourche pour défendre Notre- Dame.
Que de malheurs en sont venus!
Que de châtiments inexpliqués, que de vengeances, que de fléaux, que de maladies étranges, de morts subites et violentes désolèrent depuis le voisinage! Que de remords et de craintes agitèrent les familles, que de peurs troublèrent les têtes! Que de démons et d'esprits mauvais, de Dracs, de Garramachs et de Trêves, qu'en avait chassés le culte de la Vierge, revinrent en ces parages ténébreux et de nouveau maudits, et de là se répandirent dans le pays, mêlés aux autres Trêves d'expiation! Il y en eut dans toutes les gorges et dans tous les bois; il y en a dans tout le Rouergue, dans le Lot, dans le Tarn et dans tout le Plateau central.
Les vieilles Trêves qui se cachent aux creux des arbres, et jettent également l'effroi avec leurs longs hululements de chouette ou leurs chants de rossignol sur la neige, les Trêves de l'eau qui effacent les sentiers sur la rive, et se précipitent en farfouillant sur le voyageur tombé, les Trêves frôlantes, ombres fugitives, que l'on sent passer quand la lune se voile, les
Trêves soufflantes qui font courir des frissons dans le dos et dresser les cheveux sur la tête, toute espèce de Trêves hantèrent désormais le pays pour le châtiment des coupables. Oh! quelle expiation !
En ce temps, non loin de la chapelle miraculeuse, un batteur de cuivre de l'Auvergne était venu installer son martinet sur la rivière; et sa fabrique de cuivrettes et de chaudrons, de vaisseaux et de vases de toutes formes qu'il travaillait fort habilement, suffisait à peine à pourvoir les pèlerins de Notre-Dame. La Vierge était sa fortune; mais, ainsi que tant d'autres coureurs de pays qui, en quittant leur foyer, perdent toute foi et tout respect, lui ne pensa qu'à tirer profit immédiat des ruines de la chapelle miraculeuse, et ne craignit pas d'en enlever les pierres de taille pour agrandir et décorer sa maison.
Le malheureux! A peine avait-il commencé son œuvre sacrilège, que toute sa fabrique trembla sur ses bases, tous ses chaudrons s'agitèrent et tintèrent, le Vioulou mugit et parut se soulever, et, chaque nuit, les Trêves lui livrèrent
de tels assauts qu'il dut retourner dans son Auvergne, avec sa famille, sa mule, ses marteaux et ses cuivres.
Et, depuis sa fuite, nul n'a osé revenir habiter le Martinet abandonné.
Tel fut, dit-on, le châtiment du batteur de cuivre; ainsi se révélaient les Trêves vengeresses.
Or, entre toutes les Trêves de Deux-Aygues, l'une était particulièrement horrible et malfaisante. Voyageur ignorant, pêcheur attardé, chercheurs de lattes et de champignons, craignez la Trêve du Malpas !
A la réunion des deux rivières, près du gouffre, elle se tient presque toujours, accroupie, comme une vieille femme, au milieu de la passerelle ; ou bien, elle se cache dans les vergnes des rives, dans la posture d'un assassin; ou bien, elle vous suit pas à pas, comme une louve, et vous pousse sûrement dans un abîme.
D'ailleurs, il ne lui suffit pas de n'être pas dérangée dans sa solitude; toujours en quête de diableries, elle vient gîter aux cavernes téné-
breuses, aux Moulinets mugissants, aux passages maudits, où l'attire l'odeur du sang versé dont elle lèche la trace. Et voilà d'où vient son nom. et pourquoi tous les Malpas sont hantés I
Elle s'élève aussi dans les hautes terres et répand ses maléfices dans l'environ. Parmi les bouleaux des landes et les bruyères de la montagne, elle glisse ou bondit à la recherche des sources où viennent s'abreuver les troupeaux. Et, quand elle les a empoisonnées, elle s'avance vers les fermes et les villages. Rien ne peut l'arrêter que les croix plantées dans les carrefours. On l'a vue alors, impuissante à les passer de front, essayer de les franchir en volant ; mais le signe symbolique de la rédemption du monde lui barre aussi le chemin des airs, et chaque fois elle retombe lourdement sur le sol. L'horrible goule ne se décourage point cependant; tout étourdie de sa chute et plus méchante, elle va alors faire un détour et iinit par s'introduire dans les étables. Quand tous les animaux Be lèvent d'un seul mouvement, c'est que la Trêve y a pénétré et qu'elle secoue leurs chaînes; heu-
reux le maître, si elle ne les a pas étranglés en entre-croisant leurs chaînes, et si les vaches, tétées par le fantôme, ne sont pas définitivement taries !
Dans les maisons, la Trêve s'insinue aussi, mais toute petite, pour éviter toujours le toucher des crucifix, des rameaux et des cierges bénits; et ses méfaits, malgré la protection de ces pieux emblèmes, sont encore nombreux. C'est elle qui souffle pareillement l'insomnie ou le cauchemar, tourne les idées des malades ou leur fait entendre un bruit de scie dans les poutres, comme le travail du ver dans la bière; c'est elle qui agite la vaisselle, soupèse les sacs, verse le blé au grenier, ou, au récit des litanies, répond ironiquement par le chant du grillon.
Trêve de blasphème, Trêve horrible, Trêve infernale, suppôt de Satan sur la terre! Quand elle apparaît, il n'est pas d'âme si endurcie qui ne regrette ses actions mauvaises et ses péchés ténébreux, et ne veuille réparer ses injustices, quand souvent, hélas! il n'en est plus temps !
Cependant, de pieuses âmes n'avaient pas cessé de faire amende honorable à Notre-Dame, des malheureux de l'implorer. Des pèlerins, dès que les temps le permirent, reprenaient peu à peu le chemin de la vallée, et la bonne Vierge, touchée d'un si fidèle souvenir et d'une si longue expiation, y revint aussi et recommença à écouter favorablement leurs prières.
Un boiteux marcha; une belle jeune fille qui perdait la vue fut guérie. D'autres non moins insignes faveurs se révélèrent. Mais les miracles s'accomplissaient toujours sur des ruines, et Notre-Dame restait logée à la belle étoile. Et elle disait à ses suppliants : « Si vous voulez que je demeure et que je vous exauce encore davantage, il faut me rebâtir une église. » Eux, pauvres et de peu de foi, se donnaient des raisons pour ne pas entendre et disaient : « Comment, sans argent, bâtir une église dons un endroit aussi désert, où ne pourrait descendre aucun char ni se nourrir aucun ouvrier? » Et ils se contentaient d'orner les arceaux restés debout de la vieille chapelle de quelque misé-
rable madone de plâtre, de vases et de chandeliers de porcelaine qui éclataient au froid.
— « Qu'on me bâtisse une grande église! répétait Notre-Dame. Je suis la reine du Ciel et de la Terre. »
Et, pour convaincre les plus incrédules, elle se manifesta par le plus gracieux prodige :
Les ruines de la chapelle étaient jusque-là restées nues et désolées. Soudainement, les plus jolis arbres et arbustes de la contrée vinrent y croître et se mirent à fleurir, l'un après l'autre, en l'honneur de Marie; de telle sorte qu'en aucun temps, ce lieu béni n'était vide de feuilles vives, de fleurs ou de fruits éclatants :
Les vergnes et les saules montèrent du bord de l'eau pour s'épanouir tout les premiers; les noisetiers voulaient en être et présentaient leurs chatons d'or bruni; les prunelliers se dressaient ensuite, avec leur neige parfumée; étant d'origine royale, les églantiers se placèrent des deux côtés de l'autel et lui firent une délicieuse guirlande de roses; puis les genêts, puis les chèvrefeuilles, les merisiers, les sorbiers et les frênes
à fruits, les genévriers aux graines vertes, les aubépines et les houx aux graines rouges, qui fermaient l'enceinte de leurs rameaux serrés et piquants. Sur le tout, un grand chêne, s'élevant du chevet, étendit ses branches protectrices, et sa tige elle-même se recourba en dôme. Et toutes les petites fleurs jaillissaient d'entre les pierres : les perce-neige, les anémones, les violettes, les primevères, les jonquilles, les boutons d'or, les saxifrages, les stellaires, les narcisses, les muguets, les reines des prés, les orchis, les campanules... Et tous les oiseaux y nichaient et chantaient : le rossignol et le rouge-gorge tout le printemps, la fauvette tout l'été, la grive et le merle l'automne, le roitelet tout l'hiver.
A ces gracieux miracles de la nature, qui n'aurait reconnu la présence de la Madone?
Mais elle daigna encore apparaître :
Sur un des coteaux de Deux-Aygues, vivait alors dans sa masure une pauvre vieille, qui avait vu. enfant, se commettre la grande profanation de Notre-Dame, et, ainsi que ses parents, en avait gémi dans son cœur. Aussi, par la pro-
tection de la Vierge, toujours confiante en elle, avait-elle traversé les temps d'expiation, sans trouble et sans effroi. Mais les maux naturels auxquels nul n'échappe ne l'avaient pas non plus épargnée; au déclin de l'âge, elle venait de perdre son mari et son fils, tué à la guerre, et elle restait seule avec une petite-fille, sans voisins, sans amis et presque sans ressources. La pauvre vieille s'appelait l'Albouyne et sa petite-fille Pulchérie.
Et la grand'mère, en gardant sa chèvre du côté de la chapelle où elle guidait les pèlerins, entretenait sans cesse l'enfant de ces terribles et merveilleuses choses, lui parlait de Maximin, de Mélanie et de Bernadette qui, petits bergers comme elle, avaient vu la Vierge; si bien qu'un jour Pulchérie, ravie d'amour, la vit aussi, toute resplendissante sous les églantiers du vieil autel.
Puis, toutes les deux la virent dans les branches du chêne, dans le noisetier, dans les pommiers de leur jardin, sur les tiges des hautes herbes où elle ne posait point ses pieds; et, chaque fois, entre autres paroles de consola-
tion ineffables, Notre-Dame leur disait : « Je veux qu'on me bâtisse une église. »
Ces apparitions accrurent le flot des pèlerins, et chacun voulait voir de ses yeux le miracle ; mais, si peu d'entre eux étaient assez purs pour contempler l'Immaculée, tous, au contraire, obtenaient des grâces par l'intercession de l'Albouyne et de Pulchérie.