CHAPITRE XX
Mélie fît alors ce vœu à Notre-Dame : si son père était guéri et le Rouquet délivré de ses Peurs, elle irait en pèlerinage, à Deux-Aygues, lui offrir toute sa bourse, qui était rondelette, pour la reconstruction de sa chapelle. Elle demanderait aussi à la Vierge de consoler Mir, qui devait être si malheureux, le pauvre garçon! depuis qu'elle l'avait ^averti de renoncer à elle et quelle lui renvoyait ses lettres.
Le pages ayant approuvé son pieux dessein, elle fit aussitôt ses neuvaines de préparation; et, un matin que la neige était partout fondue et que le soleil promettait un beau jour, elle se mit en route avec sa mère. Elles emportaient des provisions dans leur cabas, un pot de confiture et un caraco pour l'Albouyne et une robe pour
Pulchérie. Pierrounel devait venir les attendre au retour.
La distance n'était pas de plus de trois lieues; mais aucun chemin n'était direct, et celui de l'eau presque impraticable, du côté du Moulinet. Elles devaient prendre d'abord par les hauteurs, et puis s'enfonceraient dans la vallée pour suivre le Viaur.
La douceur du ciel clair et l'espoir qu'elles avaient dans le succès de leur pieuse entreprise, triomphaient insensiblement de leur appréhension d'une si longue course, et dissipaient un peu, en même temps, la tristesse de leur cœur meurtri. Elles récitèrent un premier chapelet au départ. Comme elles traversaient les terres de la Roque, elles firent la rencontre de Milou qui, avec deux petites sœurettes, s'en allait au catéchisme.
— Et où allez-vous, fantous? leur dit la pagèsc.
— A la doctrine, répondit Milou.
— Personne n'est malade à la Roque?
— Non pas, personne.
— Bonjour! fantous.
Et Milou leur tira bien poliment son chapeau, et les deux petites sœurs leur firent une belle révérence, mais en s'étonnant tous les trois que Mélie ne leur eût pas adressé la parole.
— On voit bien, disaient-ils, qu'elle n'aime plus Mir.
Plus loin, les gens qui voyaient passer les pèlerines disaient :
— Qui sait où vont ourdir leur toile les pagèses du Rouquet? Est-ce chez le tisserand de Méjanès ou de la Cantarelle?
La pagèse était courte de souffle aux montées. On allait bien doucement et la montagne, derrière laquelle elles savaient Deux-Aygues, était encore bien éloignée!
Mais déjà, plus que la longueur du trajet, l'état du ciel commençait à leur donner du souci : de petits nuages jaunes s'accumulaient lentement et produisaient, en passant devant le soleil, une ombre froide et qui sentait la neige. Quelque courant glacé devait en faire par en haut ; et, en effet, il en tomba subitement quelques flocons.
Puis le soleil revint briller, et elles continuaient bravement leur route, à travers le paysage roug^àtre ou assombri des bruyères, des fougères et des genêts. Des bandes de corbeaux décrivaient des orbes menaçants sur leur tête.
En cheminant ainsi, elles arrivèrent, un peu tardives, un peu lasses, à la croix des Potences, ainsi nommée en souvenir des gibets des vieux seigneurs de Camboulas.
— C'était là, leur avait-on dit, qu'elles devaient prendre le chemin de la vallée. Mais, avant de s'y engager, elles tombèrent à genoux, et demandèrent de nouveau à Dieu et à la Vierge de les protéger, dans la plus longue et la plus pénible partie de leur course. Non qu'elles eussent bien peur des Trêves, à cette heure; car aucune Trêve n'est jamais sortie au grand jour; mais il y avait en bas de tels recoins ténébreux, de tels abîmes, et le Viaur mugissait si affreusement! En descendant dans le bois, les pagèses se répondaient le chapelet pour ne pas entendre le bruissement des feuilles sous leurs pas. Quand elles furent au fond, il leur sembla que la nuit
arrivait tout d'un coup. C'était un nouveau nuage qui cachait le soleil.
Le chemin côtoyait la rivière ou s'élevait à flanc de coteau, selon que les roches dégringolées des sommets avaient roulé clans son lit même où l'eau les minait peu à peu, ou s'étaient arrêtées dans leur avalanche; mais, d'autres fois aussi, elles formaient sur toute une rive des barrières infranchissables aux piétons aussi bien qu'aux attelages. En ces endroits, les chars qui servaient à l'exploitation des bois, à la saison sèche, traversaient le Viaur à gué, et les piétons, pêcheurs et voyageurs, sur des passerelles de troncs d'arbres.
Les timides pagèses, saisies de vertige, ne s'y hasardaient qu'en tremblant et en se donnant la main. Toutes ces émotions leur brisaient les jambes; mais, sans se reposer, elles continuaient leur course, dans une succession perpétuelle d'éclaircies, qui brillaient très haut, et d'ombres, qui s'épaississaient davantage au fond delà crevasse.
Elles arriveraient bientôt. Elles parleraient à
la Vierge qui aurait égard à tant de courage et de peine, qui exaucerait leurs supplications et peut-être un vœu de Mélie plus profond et plus doux que celui que ses lèvres voulaient lui exprimer!... Sur toute la rive, des roitelets, qui chantent en tout temps dans ces solitudes, et dont elles n'avaient jamais entendu un tel ramage, leur disaient leur jolie chanson de fête et d'espoir.
Mais voici que le temps tournait décidément à la bourrasque; il y eut une nouvelle ondée de grésil, puis de la pluie; et puis, après un second arrêt, ce fut un ouragan furieux de neige.
En quelques instants, les arbres furent recouverts, le sous-bois envahi, le chemin effacé.
— Sainte Vierge, protégez-nous! disaient les pauvres pagèses qui, non seulement se voyaient arrêtées dans leur pèlerinage, mais commençaient à craindre les difficultés du retour.
Et toujours la neige tombait, épaississant sa couche et noyant la vallée de son nuage blanc, mêlé de brume.
Enfin, après plusieurs heures d'attente, les malheureuses durent quitter la roche sous la-
quelle elles s'étaient abritées et s'en revenir sous la tourmente. Mais leurs habits et leurs paquets furent bientôt trempés; leurs jupes balayaient la neige; leurs pieds s'achoppaient aux pierres ou s'enfonçaient dans les trous. Comme elles allaient lentement et se fatiguaient! Arriveraient-elles à sortir jamais de la gorge et que deviendraient-elles si la nuit venait les y surprendre?...
Dans les creux des rocs et des broussailles encapuchonnés de neige, elles distinguaient déjà des ombres fantastiques qui grimaçaient comme des faces de Trêves. Vite, vite, il fallait remonter sur le plateau !
Une ouverture dans les arbres semblait indiquer un chemin qui s'élevait vers le sommet ; elles s'y engagèrent, mais se perdirent dans les taillis, se butèrent à un talus et, de peur de s'égarer tout à fait, redescendirent au chemin de l'eau.
Un peu plus loin, devant une passerelle qui leur parut plus étroite, la peur subite de glisser sur les poutres mouillées les arrêta de nouveau. Elles étaient déjà harassées; elles tremblaient
l'une pour l'autre. La pagèse aimait mieux mourir là. Il fallut que Mélie, qui était un peu plus courageuse, promît de s'avancer sur les genoux et sur les mains, et, à l'aide de cette précaution, elles passèrent toutes les deux.
Mais elles perdaient ainsi un temps précieux ; et les nuits d'hiver et de brouillard descendent si rapidement! De grises, les ténèbres devenaient noires... Elles n'arrivaient pas! Elles n'arriveraient pas !.. .
— Au secours! Au secours! Au secours! crièrent-elles désespérément.
Elles n'eurent qu'une effroyable réponse d'échos et se mirent à pleurer, comme des enfants, sous la poursuite des Peurs qui accouraient de tous côtés, de l'horrible Peur qu'elles sentaient depuis un instant marcher autour d'elles.
Car elle était bien là, la Bête, l'horrible Béte des terreurs ancestrales, la Béte au museau pointu et au poil gris, dont l'approche l'ait dresser les cheveux. Elle les suivait de droite et de gauche, en frôlant les branches; à un détour,
elle fut devant elles: ses yeux luisaient comme deux braises d'enfer.
— La voyez-vous? dit Mélie à voix basse.
Et toutes les deux, plus mortes que vives, essayèrent de revenir en arrière.
Mais, dans un instant, la Bête leur eut de nouveau barré le chemin.
— Reine du ciel, sauvez-nous !
Alors, ayant l'eau d'un côté, elles fuirent instinctivement vers la seule direction qui leur restait encore ouverte : l'escalade de la montagne. Elles se tiraient l'une l'autre ; elles grimpaient à pic, des genoux et des mains. Hélas! un amoncellement de roches, qui surplombaient de tous côtés, les arrêta cette fois tout à fait.
Au-dessous d'elles brillaient toujours les yeux lumineux...
Cependant Pierrounel n'avait pas attendu longtemps, après le départ des pagèses, pour se mettre en souci de leur voyage.
— Pourvu qu'elles n'attrapent pas la pluie! avait-il dit, au premier nuage. Pourvu qu'il ne
tombe pas une solée de neige sur ces pauvres bourgest (1) avait-il dit à la première ondée de grésil. „
Et, sans tenir en place, il continuait d'interroger le ciel et le Puech de Moufle, en pestant tout haut contre le temps, contre lui et contre elles; ce qui était la manière dont se montrait le bon cœur de Pierrounel pour ceux qu'il aimait.
Quand ce fut la neige :
— Baste! s'écria-t-il, je l'avais bien prédit. Et maintenant, va les chercher !
Et il partit, en monologuant toujours sur le même chapitre : Qu'allaient-elles y faire, ces rôdeuses? Elles devaient rester ici. Je voudrais qu'elles eussent de la neige jusqu'aux genoux pour leur apprendre. Elles ne pouvaient pas se retourner! Qui sait où elles sont"?... Enfin, il s'en prit à ses sabots qui socquaient et lui tournaient les chevilles, à ses bas, les bas de laine tricotés par Mélie, sur lesquels il marcha à même jusqu'à ce qu'il eût l'onglée aux orteils.
(1) Bourges, bourgeoises.
Quand il parvint en face de la Roque, il était à bout de souffle : Pauvres bourges! pauvres bourges! Qu'est-ce qu'elles vont devenir, toutes seules? Baste que la Trêve, baste que les loups les mangent ! »
Puis, saisi d'une inspiration subite, il remit ses sabots à la main et s'en fut droit sur la Roque : Qui sait où il sera? Qui sait où il sera? disait-il; c'était de Mir qu'il parlait. Il l'aperçut bientôt, appuyé au portail d'une grange, qui regardait tomber la neige et sans doute songeait toujours à son chagrin.
— Écoute! écoute! lui cria-t-il, en lui faisant des gestes d'appel. Ecoute! Les maîtresses sont allées en pèlerinage à Deux-Aygues. Elles sont passées à la croix des Potences et ont suivi l'eau. Cours, cours, toi qui es leste; les malheureuses ne s'en tireront jamais!
Et ainsi, Mir courait vers elles, à travers landes, puechs et vallées, cherchant leurs traces dans tous les chemins où elles auraient pu passer, les hélant de-ci de-là, à mesure que le brouillard croissait : Hou! hou!
— Hou ! hou ! cria-t-il plus fort quand il arriva aux Potences.
— Hou! hou! faisait-il toujours en descendant la pente.
— Hou ! hou !
Et déjà sa voix, grondant au-dessus de l'eau, était parvenue plusieurs fois aux oreilles des maîtresses : Hou ! hou !
— Qui appelle ainsi? se disaient-elles. Est-ce une voix humaine, quelqu'un de perdu comme nous, ou est-ce le cri du hibou? Non, ce n'est pas le cri sinistre du hibou; c'est quelqu'un qui vient à notre secours; c'est Pierrounel peut-être... Répondons, répondons!
Mais, toujours, sous les yeux de la Bête, leur gorge était si paralysée par l'épouvante qu'elles ne purent émettre aucun cri.
— Ah! mon Dieu! la voix se taisait... Pierrounel devait s'en revenir... Elles allaient mourir de peur et de froid!
En vain, elles se serraient l'une contre l'autre ; leurs jambes mouillées se glaçaient; tout leur corps frissonnait; leurs dents claquaient.
— Oht mon Dieu! oh! mon Dieu!
— Hou! hou!
— Entendez-vous de nouveau? La voix résonne plus près et plus bas. On est sur le chemin de l'eau... on avance toujours... Sainte Vierge, protégez-nous! Sainte Vierge, qu'on ne s'en retourne pas!... Mais qui donc ne craint ainsi ni la neige, ni les Trêves, ni les ténèbres, ni les précipices? Qui donc vient vers nous? Ce ne peut être Pierrounel; il n'en aurait point la force; ce n'est ni André ni Toussaint; ils n'en auraient pas le courage...
Et, tout à coup, le cœur de Mélie battit plus fort. Elle devinait, elle savait... et, cependant, de peur d'une trop cruelle déception, elle se taisait, n'osant dire encore son espoir à sa mère.
— Hou! hou! fit la voix en débouchant sans doute du plus proche tournant, car elle retentit claire, puissante, connue.
— Mir! Mir! répondit Mélie, qui était sûre cette fois de ne pas se tromper, et dont la gorge se desserra aussitôt.
— Mir ! Mir ! Au secours ! criait en même temps la pagèse. „
— Je viens ! Je viens !
Il arrivait en effet, fendant les broussailles, les rassurant de loin de ses tendres paroles. Il arrivait! Seulement, la Bête était encore là; et elles tremblaient maintenant pour lui.
— Prenez garde, Mir! il y a quelque chose devant vous !
— C'est un loup, dit le bouvier qui l'avait reconnu à ses deux flammes et à son grognement, quand il se décida à fuir.
Et la mère et la fille tombèrent à la fois dans ses bras...
La joie de leur délivrance, la compagnie de Mir, le vin de leur cabas, qu'il les obligea à boire, et la marche leur eurent bien vite redonné do la chaleur et des forces ; et, moins de deux heures après, elles entendaient les appels de ceux du Rouquct, qui venaient vers elles avec des lanternes.
— Hou! hou!
— Hou! hou!
Et ceux-ci, ayant de loin appris la bonne nouvelle, s'en retournaient en hâte pour rassurer le pages.
Pierrounel pleurait de joie.
La troupe était au portail. Mir voulait s'en revenir; il fallut le retenir de force.
— Et qu'il monte, qu'il monte! cria le pages de son lit !
— Je vous remercie, cadet, lui dit-il. Vous êtes un brave garçon; sans vous, elles auraient eu peur.
Mais, à ces mots, l'émotion des maîtresses s'était réveillée; et elles s'affaissèrent sur le lit en sanglotant de nouveau.
Leur voix restait toujours enrouée; et, à la clarté du calel, tous se montraient leur pâleur et les cheveux de la pagèse qui avaient achevé de blanchir.
— Si elles avaient eu peur!
— Qu'était-ce"? Qu'était-ce? leur demandait le maître à demi-voix, bien convaincu, avec tout le monde, qu'elles avaient vu quelque mauvaise chose. Qu'était-ce?
Mir intervint :
— C'était un loup, dit-il négligemment.
— Un loup? Un loup, au pays des Trêves! Personne n'y croyait. Ce n'était pas un
loup.
— Lui as-tu parlé? demanda Ambroise, qui faisait l'aimable auprès de son ennemi.
Mir éclata de rire, en se moquant :
— Leur parles-tu, toi, courageux, aux loups? fit-il. C'était un loup. Je l'ai presque frappé de ma trique, et il est parti en grognant.
— C'était bien un loup, disaient à leur tour les maîtresses. Ses yeux luisaient rouge...
— Et que voulez-vous que ce fût? s'écria le pages, à qui le sang-froid et le ton des paroles assurées de Mir rendaient la vie. Ils s'effrayent de tout, ces nigauds I Ce n'est pas vous, cadet, qui auriez peur des Trêves?
— Je n'en ai pas encore vu, répondit-il d'un air railleur.
Boumt boum ! au grenier. Les sacs qui étaient soupesés de nouveau et le blé qui s'éparpillait! Tous les yeux se portèrent au plafond.
— Eh bien, qu'est-ce? demanda Mir.
— Va le voir, répondirent-ils, avec des airs de défi!
— Ah! c'est ça?
Il décrocha le calel et s'élança dans l'escalier du grenier. Le plancher craquait sous ses pieds. Il s'avançait dans toutes les pièces du haut; puis, on l'entendit revenir à pas rapides.
Eux ne respiraient pas.
— Regardez-la sortir, cria Mir! Regardez! Regardez la Trêve et le Trévou !
Ils regardaient à hauteur d'homme...; et la Trêve passa toute furtive en bas : c'était la chatte blanche, aussi étonnée qu'eux de cette poursuite, et qui avait l'air de leur montrer le rat qu'elle portait en travers de sa gueule.
— L'avez-vous vue? demandait Mir en riant. Le pages riait; les autres discutaient, moitié
déçus, moitié sceptiques.
Au bout d'un moment, un chant de cri-cri résonna dans le mur du foyer.
Ils montrèrent le foyer :
— Fais sortir celle-là aussi!
— Un grillon ! Vous avez peur d'un grillon ? Mir se pencha, chercha le trou en démolissant
le crépi. Le chant venait de derrière la plaque du feu. Il retira la braise, descella la plaque et mit enfin à découvert une nichée de grillons, qui avaient pris la couleur des cendres, et creusé des galeries dans tout le mur.
— Ils ont peur des grillons! criait le pages. Et cependant, ce soir même, les bêtes avaient
peur aussi.
On entendait des mouvements sourds dans la bergerie. Tout le troupeau semblait courir d'un côté, puis de l'autre. Dans les autres étables. les bœufs soufflaient, les porcs coinçaient, la grise renâclait.
— Écoute, écoute!
— C'est le loup qui nous a suivis, dit Mir. Qui veut venir voir sa piste?
Il mit le calel dans une lanterne et entraîna tout le monde derrière lui.
C'était bien le loup qui était venu renifler aux soupiraux de la ferme. Ses griffes longues étaient marquées dans la neige...
On lui tira un coup de fusil dans la nuit et Rapin se mit bravement à sa poursuite.
La chatte, les grillons et le loup, tout cela était bien, mais n'expliquait pourtant pas toutes les autres choses qu'ils avaient vues et tous les autres bruits qu'ils avaient entendus.
Et qui sait si la chatte était bien la vraie chatte, les grillons gris, de vrais grillons qui sont noirs, et si la griffe du loup n'était pas la griffe de la Trêve?
La Peur qui les avait si longtemps tenus, ils la sentaient encore parla dans les ténèbres; et, si Mir restait, elle le prendrait bien aussi. Elle le prendrait, ou peut-être il la chasserait.
Le même espoir et le même désir secret les gagnaient tous.
— Reste, disait Pierrounel.
— Reste, disait Ambroise, de plus en plus obséquieux.
— Reste, disaient les autres.
— Restez, disaient les yeux de Mélie.
— Si vous vouliez rester quelques jours,
cadet, en attendant que j'aie remplacé Parrancou, fit à son tour le pages. . .
Et Mir resta quelques jours à soigner, comme avant, les bœufs du Rouquet; et, ni dans le fond obscur de la grange où il faisait leur pâture, ni dans l'étable où il recouchait, il ne distingua aucune face de fantôme et n'ouït aucun fracas de Trêve.
C'est peut-être que ses yeux, son esprit, ses oreilles et toute son âme étaient de plus en plus tenus par une obsession délicieuse de beauté, d'amour et d'espoir nouveau, qui l'empêchait de rien remarquer de ces terribles choses.
Et cependant, les autres qui, par une sorte de gageure en désiraient presque le retour, ne les voyaient pas non plus revenir.
La Peur s'éloignait, fuyait; la sérénité, le courage, la joie de la vie rentraient au Rouquet; et, en retrouvant la confiance et le repos de l'esprit, le pages retrouvait aussi la santé. Ses membres se désenflaient; ses douleurs cessaient; il commençait à se lever.
Alors Mir lui dit :
— Si vous voulez, je m'en irai maintenant.
— Vous pourriez demeurer encore, dit le maître.
A la Noël, Mir fît la même demande.
— Restez jusqu'au carnaval.
Quand le carnaval approcha, le pages, qui avait quelque particulier désir de réfléchir encore, fut si préoccupé de la détermination à prendre qu'il se donna une nouvelle crise.
Mais celle-ci dura peu. Seulement, la nuit, on l'entendit appeler Jousep :
— Jousep! Jousep! (.lisait-il, je n'ai pas réussi. Nous n'aurons pas la Prade. Mais la petite le veut toujours...