‹ Les "Pagès"Chapitre 5 sur 33 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

marais et les tremblants que pourrissaient les eaux, se sont peu à peu et si lentement transformés en prairies où meurt le dernier jonc, en champs plantureux où meurt la dernière fougère! Et, jointe à cet inlassable effort, quelle énergie morale pour supporter tant de déprédations des seigneurs ou des mendiants, tant d'exactions des intendants du roi et de tous les leveurs de dîmes !

Enfin, la liberté et le droit apparurent, étai indestructible et couronnement de l'héritage...

Inexprimable allégresse! A leurs premiers enivrements, les pages en sabots dansèrent la Carmagnole sous les sullys de la place de l'église...

Hélas ! la révolution politique n'allait pas sans la révolution de la famille; le principe d'égalité des citoyens entraînait, à plus forte raisonne principe de l'égalité entre frères : égalité de droits au foyer, égalité de droits sur le bien, suppression non seulement du droit d'aînesse, mais partage à peu près égal et ruine fatale de « l'oustal » !

Et c'est à cette suprême épreuve qu'aboutissaient pour les pages les joies et les espoirs illimités des premières conquêtes! Quel désenchantement final, ou quelle dure rançon!

Si jamais les vieilles maisons connurent les angoisses et les incertitudes de l'avenir, ce fut, au passage de chaque génération, quand les cadets, égaux de l'aîné, venaient lui réclamer leur part d'héritage, et, en exploitant contre lui la peur du morcellement, l'écraser toute sa vie sous le fardeau de charges trop lourdes.

Dures conséquences d'une loi qui paraît juste! Douloureux ébranlement du foyer paysan qu'il faudrait bien cependant aussi conserver, comme tous les foyers !

A ces secousses périodiques, pas un n'eût résisté, sans la survivance de quelques-unes des vertus de sacrifice qui présidaient à la constitution de la famille ancienne : j'entends le respect et l'amour de quelques cadets pour la maison et pour l'aîné, pel l'oustal et pel cap d'oustal, cet amour qui les retenait célibataires auprès de lui, « oncles » et « tatas » admirables de dévoue

Page 1