PROLOGUE
Et toute une poésie chante dans le souvenir : poésie de la terre elle-même, avec ses successions de saisons, ses quotidiennes transformations, ce miracle perpétuel et renaissant de feuilles, de fleurs, de fruits, de couleurs, de parfums, que l'on ne peut bien connaître et admirer quand on ne va chez elle qu'en visite; poésie de ses travaux et de ses jours, de ses fastes, de ses voix profondes, traduites en des mythes et des légendes millénaires, et qu'en se penchant sur elle on entend encore; poésie de ses bêtes amies, les doux compagnons; poésie de l'âme paysanne : celle du petit enfant avec ses naïves crédulités, ses jeux, ses étonnements devant le grand livre de la nature, ouvert tout à coup devant lui, ses délicieuses imaginations pour interpréter la vie artificielle et savante qui passe au loin, ses premières peurs de vacher et de berger qui restent, son petit courage qui triomphera; celle de sa belle jeunesse, ardente parce que vigoureuse et saine, retenue parce que disciplinée..., poésie de toute une race enfin, âpre, dure, grossière, mais âpre surtout au tra-
vail, dure surtout pour elle, grossière j parce qu'on regarde à ses mains et à ses habits, routinière, mais dans le devoir, jalouse et avide, passionnément avide, mais du sol nourricier, — la grande race qui fait le pain et défend la patrie.