‹ Les pagodes de HanoiChapitre 15 sur 27 · PAGODE DE TRAN-VU · texte numérisé non relu

PAGODE DE TRAN-VU

Cette pagode, située sur les bords du grand lac, à l’angle de la digue qui conduit de la route de Bu’o’i au bastion nord, est la plus connue de Hanoi où on l’appelle la Pagode du Grand-

Eïîe est consacrée à un Génie dont la colossale statue de bronze, placée au fond d’un sanctuaire obscur, a été jusqu’alors une énigme pour les Européens.

Bien que cette statue soit annamite, elle représente une divinité chinoise, le Génie Huyen-vu, qui était chargé, dans le Panthéon des vieux Chinois, de la garde de toute la partie nord du ciel.

Le Génie du midi s’appelait Cbu-diêu (Moineau rouge); celui de l’est, Thang-long (Dragon bleu) ; et celui de l’ouest, Bach-ho (Tigre blanc).

Ils avaient chacun leur étendard et cet étendard était brodé de figures symboliques spéciales, les symboles de Huyen-vu était le serpent et la tortue.

Le culte de Huyen-vu, en Chine, date des origines mêmes de la nation chinoise. Les annales rapportent que l’empereur Hoang-ti (2,500 av. J.-C.) faisait porter devant lui un drapeau sur lequel étaient figurés un serpent et une tortue.

Le livre Lê-ky (Li-ki), rédigé par Chu-Công quelque temps avant boire ère, sur des documents de la plus haute antiquité, réglant les cérémonies que l’empereur seul a le droit d’accomplir avec l’assistance de sa famille et des hauts fonctionnaires, donne, dans sa nomenclature des accessoires de cortège et de culte, la description des étendards spéciaux aux Génies des quatre points cardinaux,

Nous traduisons en entier ce qui est relatif à l’étendard de Huyen-vu.

« L’étendard de Huyen-vu se rapporte à la constellation des < :c sept étoiles du nord, il doit êlre brodé d’un serpent et d’une « tortue.

« Ces animaux ont la réputation d’éloigner le danger et de « conjurer les malheurs, c’est pourquoi l’étendard de Iluyen-vu « doit, non-seulement être porté devant l’empereur, mais encore «. flotter à l’arrière-garde.

« Quach-phac dit que ce drapeau doit être fait d’une seule « pièce de soie de la longueur de huit thu’o’c (3® 46). Luc-diên

« dit de plus qu’il doit être noir et porter sur ses bords seule- « ment quatre dentelures en forme de flammes. »

Les Chinois, toujours fidèles à leurs plus vieilles traditions, bien qu’ils soient souvent forts embarrassés de les expliquer, ont conservé pendant longtemps le symbole de la tortue ; la raison pour laquelle ils lui ont associé le serpent, c’est qu’ils prétendaient que la tortue n’avait pas de mâle et qu’elle était fécondée par le serpent; aujourd’hui encore, dans le bas peuple, « fils de tortue » est une imprécation analogue à celle de «. bâtard ».

Les Chinois s’emparant de l’Annam l’an 111 avant J. -G. y introduisirent naturellement une partie de leurs coutumes et le culte de leurs Génies.

Le symbole de la tortue, qui paraît être presque effacé en Chine, s’est conservé très vivace au Tonkin.

Les Annamites disent que son dos rond figure le ciel et que son ventre plat figure la terre; elle est un emblème de force et de longévité.

Dans les pagodes tonkinoises dédiées aux Rois ou aux Génies on place toujours, de chaque côté de l’autel, une tortue surmontée d’une grue.

La grue passe pour vivre mille ans et la tortue dix mille ans; ce symbole a donc celte signification : « Puisse votre culte se perpétuer mille et dix mille ans. »

Quant au culte de Huyen-vu, il paraît avoir été tout d’abord et pendant longtemps en grand honneur au Tonkin puisque nous voyons Ly-thanh-tong, qui régna de 1054 à 1072, placer la ville de Hanoi (Thanh-long) sous la protection du Génie chinois du nord et lui élever, au nord de la ville, la pagode qui existe encore.

La statue en bois qu’il plaça dans cette pagode représentait le Génie tel que les Chinois avaient coutume de le représenter avec son costume guerrier et ses attributs, et, lorsque Vinh-tri, vers 1680, commanda à son ministre Trinh de faire remplacer par une statué de bronze la statue primitive qui tombait en poussière, on ne fit que copier le modèle qu’on avait sous les yeux.

A cette époque, le culte primitif était déjà bien altéré ; les Annamites qui, à plusieurs reprises depuis dix siècles, avaient secoué le joug des Chinois et recouvré leur indépendance, avaient peu à peu perdu la notion exacte de la destination originelle de la pagode et de l’identité première de Huyen-vu. Ils avaient continué la même dévotion au Génie mais en l’annamitisant, le nom de Huyen-vu avait fait place à ceux de Huyen-thien, Tran-vu, etc.

Aujourd’hui, bien que le souvenir de son origine chinoise ne

soil pas effacé, ce n’est plus pour les Annamites le céleste Roi du nord, c’est le Génie dont la protection couvre l’empire, à l’intervention miraculeuse duquel ils rapportent toutes les actions grandioses de leurs héros historiques; les plus grands guerriers, les plus sages fonctionnaires ont été inspirés par lui. Il prit la forme humaine et vécut plusieurs existences pour délivrer le pays d’Annam de l’invasion chinoise, de la possession des diables et des épidémies.

Il est devenu le Génie national, un des quatre patrons du royaume (1), le palladium de la nation annamite. Son culte réunit dans une dévotion commune les bouddhistes, les taoïstes, les confucéistes.

On lui a élevé, au Tonkin, un grand nombre de temples; la ville de Hanoi en possède deux, celui de 11 uyên-tien et celui de Tran-vu. Dans chacun de ces temples, on voit sa statue assise, la main droite appuyée sur le pommeau d’une épée dont la pointe repose sur une tortue, un serpent s’enroule autour de l’épée, la main gauche est relevée et le doigt indicateur de cette main est levé vers le ciel.

La statue de bronze du temple de Tran-vu a des dimensions colossales ; à ce litre elle est un des monuments les plus remarquables du Tonkin, nous n’osons dire de l’Annam.

Dans la grande cour plantée de manguiers qui précède la pagode, se trouve une stèle qui portait autrefois une inscription. Lorsque le roi Minh-mang vint au Tonkin, il lut cette inscription et voyant qu’elle était due à un membre de la famille Trinh, dont l’esprit d’intrigue et d’ambition avait été si funeste à la dynastie des Le, il ordonna de l’effacer.

Sous la porte couverte qui donne accès dans la seconde cour, accroché à la charpente de la toiture, on peut voir un tableau noir sur lequel se détachent en relief des caractères qui furent autrelois argentés. Ce tableau fut donné par le roi Thieu-lri, il contient le résumé des hauts faits que les Annamites attribuent au Génie.

En voici la traduction :

« Il reprit trois fois la figure humaine, descendit sur la « terre pour sauver le peuple, et sa puissance, de jour en «. jour, ne fait que s’accroître.

« Il sauva le peuple au pays de Tào-quan.

« Il sauva le royaume à la montagne de Vu-du’o’ng.

'I l.es l rois a u 1res sont : Bà-licu-hanli, gcnic féminin dont la pagode est dans le Nglic-an , Tan-vièn, le génie du mont Ba\i, sur la rivière Noire; Clui'-dông-tn’, dont le temple principal est à Tn'-nhiên dans le cliau de Phu-khoai.

« Au temps du roi Vinh-lac, de la dynastie chinoise des « Minh, il descendit encore du ciel pour combattre l’ennemi.

« Au temps du roi Thanh-tô, surnommé Yinh-lac, de la « dynastie Minh, un chef de partisans nommé Hoang-mao- « thap-tu’ vainquit les troupes chinoises -, elles étaient en pleine « déroute quand tout à coup, au milieu des éclairs et du ton- « nerre, on vit apparaître un homme tenant à la main une épée, « cet homme fondit sur les Hoàng-mao et les dispersa.

« Le roi Minh s’en fut demander à Thiên-su, de la famille « Tru’o’ng, quel était cet homme, et il apprit que c’était le « Génie Tran-vu.

« En témoignage de sa reconnaissance, le roi lit alors ériger, « sur la montagne Vu-du’o’ng, une pagode dans laquelle il plaça « la statue de son libérateur.

« Sous le règne de Thuc-an-du’o’ng. il vint chasser le démon.

« Lorsque, pendant le règne de Thuc-an-du’o’ng, il se rendait « de Chine en Annam, le diable s’était introduit dans le corps « d’une poule blanche; accompagnée d’autres diables, celte « poule se rendait communément sur la montagne Thàt-diêu a et, par ses pratiques magiques, était la terreur de la contrée. « Le génie se transporta sur cette montagne et chassa tous ces « mauvais esprits.

« Le roi An-du’o’ng lui construisit alors un temple à la porte « Nord de la ville.

« Sous le règne de Chinh-hoa, de la dynastie Lè, on répara « et orna magnifiquement ce temple afin de mettre entièrement « sous sa protection la partie nord de la ville.

« Sous le roi Hy-tôn, qui régna sous le nom de Chinh-hoa, « on fondit en bronze la statue du Génie; elle est haute de a huit tliu’o’c deux tac , mesure huit thu’o’c sept tac de circon- « férence, et pèse 6,600 cân.

« Les ïay-so’n essayèrent d’incendier la pagode et de fondre « la statue, mais il ne purent y réussir. La pagode est au nord « de la ville de Hanoi, celui qui vient y implorer le Génie obtient « toujours ce qu’il demande.

« Le roi Thiêu-tri a composé cette inscription ; son fils a « offert lui-même le sacrifice et l’encens en présence des man- « darins ; il a fait présent au Génie d’une magnifique robe de « drap jaune, et broder sur le satin deux sentences en son « honneur.

« Le jour heureux de la 12e lune « de la 2e année de Thiêu-tri a a été respectuesement sculptée « la composition royale. »

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Le bâtiment, cl les annexes du temple sont quelque peu délabrés, le réduit où se trouve la statue se trouve dans une obscurité absolue, et on ne peut voir le colosse de bronze qu’à la lueur de petites bougies données par le gardien. Le grand Bouddha est représenté assis, il repose sur un soubassement composé de morceaux de marbre taillés, élevés de 30 centimètres au-dessus du sol.

La statue est recouverte d’une patine d’un noir brillant; pour donner à la lace une apparence terrible, on a peint le blanc et la prunelle des yeux et on a fixé dans le bronze des touffes de poils pour figurer la barbe.

Dans le même réduit se trouve une statue de pierre représentant un personnage assis, la tradition veut que ce soit la statue de l’artiste qui a procédé à la fonte du Grand Bouddha.

Les documents que nous avons réunis sur cette pagode et sur les hauts faits attribués au Génie sont nombreux et intéressent à un très haut point l’histoire de Hanoi, nous nous proposons d’en faire l’objet d’une monographie spéciale.

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