LES P A L A F I T T E S
ceux des stations du bronze : ce sont fréquemment des troncs entiers mesurant jusqu’à 25 et 30 centimètres de diamètre. Au lieu de faire saillie dans l’eau, ils sont à fleur du fond, en sorte que. malgré leur grosseur, il faut quelque expérience pour les discerner au milieu des pierres qui les entourent. Ces pierres elles-mêmes constituent un caractère important de l’époque; il est évident. rien qu’à les voir, qu’elles ont été entassées par la main de l’homme. C’est ce qu’attestent d’ailleurs, d’une part leur distribution qui est toujours nettement circonscrite, tandis que tout à l'entour règne le sable ou la vase, d’autre part leur variété de forme et d’aspect, les unes étant arrondies, les autres anguleuses.
Le procédé qu’on employait était probablement des plus simples. On recueillait les pierres sur le rivage et on les transportait à l’endroit désigné pour la station, au moyen de pirogues ou arbres creusés *. Là on les entassait autour de gros pieux qu’on plaçait debout et •qui se trouvaient ainsi fixés par le fait seul de l’empierrement. Cet entassement avait pour résultat d’exhausser le sol, et c’est pourquoi toutes les stations de pierre de notre lac forment des renflements ou de petits monticules que l’on désigne, sur la rive méridionale de notre lac, sous le nom de ténevières *, à Cortaillod sous celui
1 . Il existe plusieurs de ces pirogues dans le lac de Bienne. L'une d'elles, près de l'ilc Suint-Pierre, est même encore chargée de cailloux, ce qui fait supposer qu'elle a sombré avec son chargement, l'ne autre a été retirée récemment du lac et fait partie do la collection de Neuchâtel.
2. Dans l'idiome des pécheurs d’Estavayer, ce mot signiGe un monticule inondé, un emplacement où l'eau est peu profonde.
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i v de pervuus 1 , tandis qu’au lac de Bienne, ils portent le
^ , nom de « steinberg » c’est-à-dire montagne de pierre.
Ce mode de construction était le seul praticable partout où le sol est rocheux, comme c’est le cas sur nombre de points de la rive septentrionale de notre lac, à Monruz, Hauterive, Neuchâtel, où les bancs de cal-
caire urgonien sont très-rapprochés de la surface, de manière qu’il est impossible d’y piloter 2 . Ailleurs, là où le fond est vaseux, spécialement dans les lacs de la Suisse orientale, on a pu se contenter d’enfoncer les pieux dans le blanc fond, sans avoir recours à des empierrements. Dans ce cas, il n’y a pas de colline sousaquatique; ce ne sont pas des steinberg dans l’acception propre du nom. mais les stations ne s’en font pas moins remarquer par leur peu de profondeur et leur proximité du rivage, ce qui fait que, par les basses eaux, elles sont quelquefois à sec, comme ce fut le cas en 1863 au lac de Constance (à Markelfingen).
Ici on ne manquera pas de nous faire une objection. Si les ténevières remontent à l’àge de la pierre, alors
I . On donne aussi ce nom aux amas do pierres sur terre ferme, lorsqu'ils ont de grandes dimensions. Los plus petits sont des moryiers.
i. Plusieurs de res steinbergs ont continue à être habités ou utilisés pendant les âges suivants, entreautres le steinberg de Nidan , où l'on trouve il la fois des débris de l'âge de la pierre, du bronze et du fer. Ces résultats sont corroborés par les recherches toutes récentes que nous venons de faire dans les lacs de la Bavière. L’Ile des Roses, au lac de Starnberg, parait n'être autre chose qu'une Ile artificielle de ces époques reculées, qui n'a cessé d'être habitée pendant toutes les périodes successives et qui est encore aujourd'hui' le siège d'une habitation rovalc.
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que non-seulement le fer, mais même le bronze étaient inconnus, et que l'on ne possédait que des couteaux et même des haches en pierre, comment est-il possible qu’avec un silex, on ait pu couper des arbres d’un pied de diamètre, en supposant même que l’on se soit aidé de l’action du feu, comme font beaucoup de peuplades sauvages.
Nous ne cacherons pas que dans l’origine cette difficulté nous a fort embarrassé. Mais ayant examiné attentivement et isolément les tètes des pieux dans plusieurs ténevières, nous y avons remarqué une particularité qui nous paraît de nature h résoudre la difficulté. Les pieux ne sont coupés à l’équerre que sur leur pourtour (sur une épaisseur de 8 à 12 centimètres); le centre, en revanche, est souvent inégal, tantôt en saillie, tantôt en creux, ayant par conséquent le même aspect que présenterait une poutre qu’on aurait entaillée circulairement et puis cassée. Or, du moment qu’il ne s’agit plus que d’entailles de quelques pouces, il n’y a rien d’invraisemblable à ce qu’elles aient été faites au moyen de silex tranchants, comme nous nous en sommes d’ailleurs assuré par l’expérience. Au moyen de ce même procédé, on parvenait même è entamer des corps beaucoup plus durs, entre autres les grands bois de cerfs, qu’on taillait en emmanchures 1 .
La figure 1 représente une coupe de l’une de ces ténevières, celle de Hauterive. L’espace qui la sépare du
I . Les couteaux en silex sont tellement efficaces pour travailler le bois et Los que M. Lartet, notre éminent paléontologiste, nous a assuré qu’il le préférait aux couteaux de métal pour une foule d’usages.
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rivage, atteint jusqu’à près de 2 mètres de profondeur
tandis que le sommet de la ténevière n’a guère que 0 m 50 par les eaux moyennes.
lin elles-mêmes les ténevières, spécialement celles de notre lac, ne supposent pas nécessairement des habitations construites sur l’eau. Leur proximité du rivage, leur structure et leur peu de profondeur s’accordent peut-être mieux avec l’idée que c’étaient des îles artificielles, à la manière des crannoges d’Irlande *, ce qui expliquerait leur profondeur à peu près uniforme. Dans cette hypothèse, il faudrait supposer qu’à l’époque de leur construction, le lac était plus bas de toute la distance qui sépare leur niveau de celui des hautes eaux, c’est-à-dire d’environ deux mètres. Des recherches ultérieures nous apprendront peut-être si l’idée d’un abaissement des eaux dans ces limites peut se justifier au point de vue géologique.
De pareilles îles auraient en effet offert un abri efficace contre toutes sortes de dangers. Peut-être s’y réunissait-on aussi pour certaines fêtes ou repas, ce qui expliquerait la quantité prodigieuse d’ossements qui s’y trouvent entassés, tandis qu’ils sont plus rares dans les stations du bronze.
La seule station de Concise a fourni plus d’ossements d’animaux que toutes les stations de bronze réunies. On a reconnu jusqu’à présent, dans les différentes stations de l’âge de la pierre en Suisse, l’ours, le blaireau, la fouine, la marte, le putois, l'hermine, la loutre, le loup, le renard, le chien, le chat, le hérisson, le castor, l’écureuil, le cheval, le porc, le sanglier, l’élan, le cerf, le
1. Ford. Keller, Deuxième rapport sur les constructions lacustres dans les Mittheilnngen lier anlii/uarisrhen Gesellsc.hafl.
Vol. XII. <858.
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chevreuil, le daim, le mouton, le bison, l’aurochs, la chèvre, le bouquetin "et une quantité de débris du bœuf domestique. On le voit, ce sont déjà en grande partie les mêmes animaux qui habitent encoro les forêts d’Europe, là où la chasse ne les a pas détruits. Parmi les vaches, M. Rütimeyer distingue deux variétés, une trèsgrande et une petite, qui serait la souche de la vache domestique. Le même auteur distingue, outre le cochon domestique et le sanglier, une troisième espèce de pope, le cochon des marais (Sus palus! ris) , dont les débris se trouvent surtout en grande abondance dans les palafittes de l'àge de la pierre de la Suisse orientale. Cette espèce, qui était plus petite que les deux précédentes, aurait eu le sort de l’aurochs (qu’il ne faut pas confondre avec le bison de Lithuanie), c’est-à-dire qu’elle se serait perdue dans le cours des âges, il n’est pas probable que cet animal ait été domestique, ni par conséquent qu’il soit la souche de notre porc; ce dernier descend plutôt du sanglier.
Les stations de pierre de notre lac n’ont pas encore fourni de squelette humain. On ne possède, en Suisse, qu’un seul crâne de cette époque, provenant de la station de Meilen, au lac de Zurich. Malheureusement il n’est pas .complet. Cependant, il résulte des recherches de MM. Rütimeyer et Mis 1 , qu’il tient en quelque sorte le milieu entre les têtes longues et les têtes courtes (le rapport de la largeur à la longueur étant comme 83 à 100), se rapprochant sous ce rapport du type le plus