VOLEUR DE GRAND CHEMIN
Je suis né le 24 août, jour de la St-Barthélemy. Mon père avail deux frères qui étaient fortunés ; lui au contraire était persécuté par la Justice comme moi. Tout enfant, le vin me plaisait déjà trop. Je n’ai connu mon père que par deux ou trois claques qu'il me donna. Il est mort en prison.
Ma mère,qu'il battait continuellement, resta avec septenfants et, ne sachant que faire, se remaria. Pendant un an tout alla bien; puis chacun de nous alla qui d'une part, qui de l'autre. Je trouvai un chef de bande qui m'enseigna à voler; puis à 17 ans, un mandat d'arrêt décerné contre moi m'obligea à fuir, mais je rôdais toujours aux environs du pays. Un jour je dormis à un endroit où le lendemain, (c'était jour de marché), je priai mon hôtesse d'aller chez ma mère lui demander du linge et de ses nouvelles. Le lendemain je relournai chez cette dame qui m'apprit que ma mère m'attendait et me priait de faire mon possible pour aller à la maison. En attendant elle m'envoyait cinq francs.
Je pensais aller revoir ma mère.
Je m'avançais doucement, J'ouvris la porte et, la refermant, je fis signe à ma mère queje ne pouvais parler, parce que je craignais que dans le voisinage il n'y eût un espion et par un trou de la fenêtre je regardai si quelqu'un bougeait. Je vis un individu qui sortait de sa maison pour aller chercher la
police. J’embrassai ma mère et m'échappai, puis je vis cette personne traverser les jardins pour aller à la caserne de Gendarmerie. Alors je m'embusquai où ce vendeur de chair humaine devait passer et avec un bâton je lui donnai..….. ce qu'il méritait.
Je m'enfuis ensuite et allai me réfugier dans une maison qui, par hasard, appartenait à une de mes cousines ; chose que je ne savais pas; je frappe, la dame descend épouvantée, me reconnaît m'offre une retraite dans sa maison.
Je ne la reconnaissais pas, mais elle m'avait reconnu; en me préparant la boisson que je lui avais demandée, elle tremblait de me voir ainsi épouvanté. Elle me laissa seul jusqu'à ce qu'elle eût fait lever son mari et le jour venu je voulus rester là en disant à mes cousins qu'ils se gardassent bien de parler de moi et les chargeai de me faire savoir ce que l’on disait sur mon compte.
Dans l'après-midi je sus que les gendarmes étaient allé me chercher chez moi, qu'ils avaient interrogé ma mère et qu’elle avait répondu ne rien savoir. Je manifestai le désir de parler à ma mère et le cousin s’arrangea de manière à la faire venir.
Elle entra tout en larmes et me dit que tous les soupçons tombaient sur moi, qu'il fallait fuir. Je me fis donner de l’argent et partis. En fuyant par une route de campagne, je rencontrai un paysan de mes amis qui m'invila à entrer dans sa maison.
J'entrai. Peu après, on frappe et la force demande où est le bandit, je mets en hâte le tablier et le chapeau de paille, j'empoigne la carabine et j'ouvre en répondant à la justice qui me demande (me croyant le patron), si le bandit qu'ils recherchent est chez moi: « Oui, 1l est dans la maison, » il dine. Pendant que les gendarmes se précipitent vers le patron, je prends la fuite. La justice me poursuit. Je me réfugie dans un bois où je découvreune cabane dans laquelle il y avait une jeune fille qui, me prenant pour son frère, m'ouvre. Je la rassure en lui disant que j'étais un ami de son frère. Elle m'offre à boire et lorsque son frère arrive, il me conseille de fuir. la justice rôdant aux environs.
Je partis et j'errai pendant trois Jours. Finalement, exténué
de fatigue et de faim, je m'approchai du pays où Jj'allai boire un litre et écrire un billet. J’allai frapper à la maison du chef dela bande; on m'ouvre, on me donne à manger et l’on me conduit devant lui. Il m'interrogea et me fit demeurer dix-sept jours chez lui. Je partis de cette maison avec 21 francs qu'il me donna et m'éloignai jusqu’en Savoie et de là jusqu’à Grenoble.
La fatigue m'occasionna une maladie. J'avais de l'argent et trouvai de bonnes gens qui me soignèrent et me gardèrent avec eux pendant sept mois. En m'ingéniant je me procurai encore un peu d'argent et retournai en arrière Jusqu'à Aix.
Après 47 mois je me trouvai entre St-Jean-de-Maurienne et Chambéry. J'entre dans une auberge pour me restaurer et là je suis cerné par quatre gendarmes. Je luttai tant que j'eus de forces, jusqu’à ce qu'un gendarme,se jetant sur moi,m'enchaînât la main gauche. Alors je fus contraint de me rendre et l’on me conduisit à l’hospice de St-Jean-de-Maurienne. Le gardien me reçut à condilion que l’on me fit partir le lendemain matin et pendant ce temps, les gendarmes se rendirent chez le maire qui me fit conduire à l’hospice de Chambéry jusqu'à mon transfert à Turin.
Là je fus condamné à 12 ans de travaux forcés et à six ans de surveillance spéciale. De là, je partis pour le bagne de Gênes, où, après trois ans de détention, j'obtins une grâce de trois ans. Je changeai de bagne et allai à Finalborgo d'où, après six ans, je sortis plus gaillard qu'auparavant.
J'arrivai le soir et me rendis à un bal public. Là il y avait deux messieurs qui s’approchèrent de moi et je n'eus pas de peine à reconnaître en eux deux évadés du bagne. Ils me prièrent de me rendre chez eux, mais craignant d'encourir un péril, je refusai.
Il me conduisirent dans une hôtellerie où, après avoir mangé et bu, ils m'imposèrent, le revolver en main, d’avoir à Jes accompagner à leur maison. En me quittant, les deux évadés me dirent de retourner dans quelques jours, qu'ils avaient une importante commission à me donner.
En m'en retournant je rencontrai la même fille que J'avais laissée au bal. C'était la domestique de l’exacteur qui m'inter-
pela en me disant que si je voulais faire un bon butin, l’occasion ne me manquerait pas. Après trois Jours je me rendis chez les deux bandits évadés et leur dis qu'il n’y avait pas de temps à perdre, que la police était sur leurs traces et les accompagnai jusqu’à la frontière suisse. Je fis travestir les deux frères en maçons. Nous entrâmes à Bardonnèche à 11 h. 1/4 et nous nous rendimes dans une auberge dont la patronne était la sœur des deux bandits. Je leur imposai silence et peu à peu je les fis connaître à leur sœur. Je sortis au matin pour m'informer et épier à quel péril étaient exposés les deux frères et les fis bientôt partir. Arrivés à la résidence des douaniers, je passai et m'approchant du chef, je le priai de laisser passer les deux frères moyennant un pourboire de 600 fr. Moi, pour mes bons services envers les deux frères évadés, j'eus 1,200 fr.
Après cela je retournai à la maison ; ma mère m'interrogea et me demanda de l'argent. Je lui donnai mon portefeuille el j'allai à la recherche de cette fille pour avoir quelques indications sur le butin promis. Elle me dit qu’elle m'attendrait le soir chez l’exacteur. Dans la journée je me procurai de l'argent près de ma mère pour payer un impôt et avoir ainsi un prétexte pour entrer dans l’Exacture. La servante me dit que son patron avait une somme importante dans le coffre de l'office et qu'il devait l'emporter au Trésor de Turin le lendemain matin. Donc le coup devait être fait le soir entre sept et onze heures, moment pendant lequel Le patron était absent. À 9 h. 1/2 j'entre dans l'office, fouille dans le coffre et y trouve une enveloppe contenant l'argent, je la pris et m'enfuis.
Entrant dans la première cantine, je compte en buvant une bouteille et trouve la somme de 6,000 francs en billets de banque.
Le lendemain matin, en récompense du butin qu'elle m'avait fait faire, je donnai 2,200 fr. à la servante en lui faisant promettre de ne rien dire et de ne pas bouger de chez son patron.
Le soir on vint m'arrêter et je me rendis sans résistance devant le délégué. Celui-ci me demanda si j'avais connaissance des deux bandits évadés du bagne ; je lui répondis que je ne les avais pas revus depuis mon enfance et je fus laisséen liberté après
quelques jours de détention. Je retournai à ma maison et me rendis un jour au marché de Montcalieri où je fis l’acquisition d’un cheval tout harnaché. Je savais très bien qu'il était épileptique, mais il ne le paraissait pas et pour cela il me convenait, quelques jours après je le vendis au syndic du pays pour 650 fr. Mais quelques jours après, pendant que le syndic avec sa sœur et son frère se rendait à Turin, le chevalest atteint du mal, la voiture se renverse et le frère du syndic succombe aux suites de sa chute. Par crainte des menaces du syndic, et puis pressé comme J'étais de quitter le pays, je partis pour la Haute-Savoie.
Là je fus informé que la servante de l’exacteur avait quitté le pays et était allé s'établir à Turin dans une maison à elle, achetée avec l'argent que je lui avais remis.
Elle rencontra un jour son patron, lequel trouva suspect de la voir dans de si bonnes conditions pendant qu'il l'avait laissé pauvre servante et se rappelant le vol dont 1l avait été victime, il la dénonça en sorte que cette fille fut arrêtée.
De tout cela je ne savais rien.
Quant j'en eus connaissance, je tremblai d’être arrêté et en effet cela m'arriva peu après ; après 11 mois je tombai malade et fus soigné par le médecin R... qui m'interrogea et me dit: « IL y a vingt ans que je le connais pour un méchant voleur. » Je lui répondis : « Si vous me connaissez depuis vingt ans, moi je vous connais depuis trente non pour un mauvais voleur, mais pour un bon et très bon homme ».
A cause de cela il me fit mettre à l'infirmerie au régime de deux soupes etles médicaments, régime qui ne me plaisait guère et je le lui dis. Je fus ensuite condamné à six ans de réclusion et la fille fut sauvée par moi et par son avocat.
Neuf mois avant de terminer ma peine je tombai gravement malade et fus envoyé à Ivica aux chroniques. Je retournai ensuite dans mon pays où je travaillait à la campagne ; mais il me plaisait davantage de vivre aux dépens des naïfs et Je repris ma vie précédente.
Un jour, me trouvant en compagnie de quelques-uns de mes amis à Turin, nous combinämes un plan pour avoir de l'argent. Nous nous travestimes et nous rendimes à un café près de la
Porte Neuve, où je cassai un verre et mes camarades payèrent avec un faux billet de 4000 francs. Le butin divisé, quelques Jours se passèrent en toutes sortes d’amusements avec d’autant plus de goût que l’argent était mal acquis.
Je me remis au travail, mais un soir, il me vint à l’idée d'aller au pays en voiture ; pendant le trajet je fis la rencontre d’un monsieur masqué qui me pria de retourner en arrière pour ce soir parce qu'il voulait faire sortir le Prévêt du pays. J'obéis et j'allai constater si la maison du Prévôt était vide. En effet je ne vis personne et en profitai pour commettre un vol qui réussit parfaitement bien. Le Prévôt en s’apercevant du vol m'accusa et je fus appelé par le Procureur du Roi qui me demanda si je savais quelque chose du vol qui venait d’être commis. Je répondis négativement et me rendis chez le Prévôt pour lui demander satisfaction de l’accusation portée contre moi. Mais la justice avait beaucoup de présomptions contre moi et compagnie et me persécutait. Je me rendis à la campagne où je fis la rencontre de deux gardes qui m'intimèrent l’ordre de me rendre ayant un mandat d’arrestation contre moi. Je le pris du bon côté pour qu'il ne fissent pas feu sur moi, mais en attendant je sortis un couteau, et ils s’enfuirent épouvantés.
Après vingt-quatre mois je fus arrêté et conduit à Turin où je fus condamné à 8 ans de réclusion et 6 ans de surveillance spéciale. Je compte 34 ans d'emprisonnement : Bagne pénal 12. Réclusion 14. Prison judiciaire 8. Total 34.