‹ Les palimpsestes des prisonsChapitre 114 sur 131 · AUTOBIOGRAPHIE D'UN FILOU · texte numérisé non relu

AUTOBIOGRAPHIE D'UN FILOU

…. Mes études élémentaires terminées, j'étudiai la musique à la maison, spécialement sur la méthode de Rossini dont J'ai encore présente à la mémoire toute la théorie.

Mon premier vol fut de soustraire du porte-monnaie de ma mère une pièce de Charles-Albert. Les soupçons se portèrent

(1) C'était un voleur, épileptique, tatoué d’un T et d’un L, avec cirrhose du foie.

sur la servante et ma mère la congédia immédiatement : mais elle la reprit à son service quelques jours après quand ayant dissipé l'argent en compagnie de mes amis, Je confessai ma faute à mon père spirituel, lequel m'engagea à le dire à ma mère si Je voulais obtenir l'absolution de mes péchés En faisant la promesse de ne plus voler, je confessai à ma mère que j'élais l’auteur du vol.

Je manquai bientôt à mes promesses, car cinq jours après, trouvant le coffre ouvert, je pris 270 francs, et allai faire fête en compagnie d’autres galants hommes comme moi, ainsi qu'avec les amis de la Coca, de la place Charlotte, qui m'avaient baptisé du surnom de Birichin de la Coca.

Ma mère ne s’aperçut du vol commis à son préjudice que trois mois après, à l'occasion d’un paiement qu'elle avait à faire. Immédiatement elle ferma la porte de la maison, me prit à part et me contraignit à avouer ma faute en me menaçant de me faire mettre à la Générale si je ne disais pas la vérité.

Un de mes amis, D. L., fils de bonne famille, plus âgé que moi et déjà tout à fait rompu au vice, après avoir pensé à la manière de se procurer de l’argent, me suggéra l’idée de faire un bon coup à la maison de ma mère, me disant que nous irions ensuite voyager par le monde ensemble et me jurant fidélité et amitié pour toute la vie.

L'idée me parut bonne et je me mis à l'œuvre ; afin d'éluder la surveillance de ma mère et de la mieux tromper, je feignis d'être repentant de mes fautes passées et en même temps je surveillais tous ses mouvements de sorte qu'au bout de 15 jours je connus la cachette où était le coffre.

Quelques jours après,ma mère invita à dîner le docteur P. L. Nous étions sur la fin du repas quand, en toute hâte, la femme de chambre de ma mère entra dans la salle, annonçant à M P.L. que M°° P. était sur le point d’accoucher et demandait son assistance. Ma mère se leva de table, et, en compagnie du docteur, sortit de la maison en me recommandant d’être sage. Elle n'avait pas encore fermé la porte derrière elle que j'étais déjà dans la chambre où était le coffre.

J'ouvris le coffre avec un ciseau et y trouvai trois sacs, une cassette pleine de papiers et une grande quantité d'écus. Quand

je mis la main sur cet argent, mon cœur battait fortement, mes jambes tremblaient de façon qu'il me semblait que le terrain manquait sous mes pieds et il me parut que si je commettais ce vol, tous les coupe-jarrets de Turin se mettraient à mes trousses.

J'allai jusque sur le pas de la porte pour m'en aller, mais arrivé là, je haussai les épaules, m'approchai du secrétaire et y pris le sac le plus petit, laissant le ciseau à sa place et je m'en allai dans ma chambre.

J'endossai mon meilleur habit, mis en poche la somme volée qui s'élevait à 2.000 francs, or et argent, et, n'étant vu de personne autre que de la concierge qui me salua en me demandant si j'étais malade parce que j'étais très pâle (à quoi je répondis que non en lui rendant son salut), en deux sauts je fus place Charlotte à la maison de mon ami D. L., l'invitant à mon tour à fuir de la maison en lui disant que j'avais le coffre avec moi et que nous pouvions aller courir le monde.

Ce qui fut dit fut fait ; lui aussi laissa la maison paternelle et nous passâmes la nuit qui suivit le vol à l'auberge de Milan. Le lendemain nous partimes avec la diligence pour Casal. Arrivés là, D. L. me conduisit chez un voleur comme nous, mais plus vieux et marié avec une bohémienne. Le lendemain nous allâmes à la recherche de femmes et nous nous associâmes avec des prostituées.

Je commençai ma carrière et fis le partage entre nous du butin que j'avais volé à ma mère. L'argent s’en alla bien vite ; je me mis alors à voler dans Casal tout ce que je pouvais et j'étais toujours à la maison de C. F.

Un soir, après avoir passé la journée en réjouissances, je me trouvais à la maison en compagnie de D.L., C. F., sa femme et six autres individus que je ne connaissais pas et que Je ne connus que plus tard. Eux étaient déjà des hommes faits et vêlus élégamment. Les discours qui se tenaient ordinairement dans la dite maison étaient en argot de voleurs que je comprenais peu alors.

Nous restâmes chez nos hôtes cinq ou six Jours à Casal et toujours nous étions ensemble par la ville ou aux alentours à nous divertir. Quand ils furent sur le point de partir, je demandai

à C. F. et à sa femme s'ils pouvaient se fier à moi et m'ayant répondu, nous nous saluâmes tous cordialement et partimes.

Le jour suivant je partis avec D. L., C. F. et sa femme pour aller faire les foires dans le Montferrat et Lomellina. Les trois premières allèrent magnifiquement bien et je fis allègrement mes premières épreuves de pick-pocket. Je ne décris pas les premiers moments où je tremblais en mettant la main dans la poche des autres, parce que cela serait trop long.

La quatrième foire que je fis fut celle de Moncalvo où j'eus la douleur de voir arrêter mes deux amis pour avoir tenté de soustraire une bourse, de façon qu'il ne me resta rien autre à faire que de retourner sur la voiture à un cheval jusqu'à Casal en compagnie de la bohémienne et nous restâmes là jusqu’à ce que nous eussions des nouvelles de la foire de Moncalvo.

Quand nous fûmes arrivés à la maison, pendant qu’elle préparait à manger, la moricaude me demanda comment j'étais avec M. Charles (l'argent). À quoi je répondis que j'avais encore deux gambes (2 fr.) quelques /aço (sous) et que D.L avait le reste. Je restai inquiet pour la mésaventure arrivée à mes maîtres et pendant sept ou huit jours je n'eus plus faim. J'avais presque peur de sortir de la maison parce qu'il me semblait que jallais rencontrer quelque volé qui me reconnaitrait et me ferait arrêter.

Une nuit que j'élais au lit et dormais tranquillement, je m'éveille en sursaut avant entendu frapper à la porte. J'éveille la bohémienne en lui disant que la poule (police) était dehors et allait l'arrêter ; elle me répondit que la poule ne venait pas chez elle et que les visiteurs ne devaient être autres que des amis. En même temps elle allume la lampe, sort du lit, et, sans demander qui frappait, ouvre la porte. Six individus de haute stature, vêtus en chasseurs avec le chapeau calabrais et une longue barbe entrèrent. La porte refermée, nos visiteurs se dépouillèrent de leurs costumes, enlevèrent leur barbe et je fus grandement émerveillé quand je reconnus que c’étaient les mêmes individus que J'avais vus quelques jours auparavant dans la maison de la bohémienne, Je leur demandai quel métier

ils faisaient et pourquoi ils étaient ainsi travestis, et ils me répondirent qu'ils étaient six casca (voleurs de grands chemins).

La peur que J'eus de me trouver avec eux, l'impression sinistre qu'ils me laissèrent et leurs propos me décidèrent à fuir en toute hâte de Casal. En effet, le lendemain malin, je feignis de vouloir aller me promener, et courus à la diligence où Je pris un billet et partis pour Turin avec la ferme résolution de faire le pick-pocket, mais jamais le voleur de grand chemin.

Arrivé à Turin, je me rendis à l'auberge de Milan, je soupai, demandai une chambre et me mis au lit en pensant à ce que je ferais le lendemain. Le matin venu, j'allai me promener au travers de Turin en cherchant mes amis. Ne trouvant personne, J'allai à l'auberge de la Paix Antique, rendez-vous des vinatè (pick-pockels), des casca (voleurs de grands chemins) et des arpuncieurs (cambrioleurs), et là je trouvai un nommé G... dit L. Poulenté, qui élait un vwinate (pick-pocket), peu de temps après compromis mais sorti indemne de la cause de Cipolla.

À peine adressai-je la parole à G... pour lui demander s'il savait quelque chose de ma famille, qu'il m’apprit que ma mère lui avait dit, s’il savait où j'étais, de le lui dire, qu’elle lui donnerait de l'argent; en même temps il m'avertit de me tenir éloigné de la place Charlotte parce que je pouvais y rencontrer mes parents et peut-être aussi la poula (police) et me demanda comment allaient les affaires à la Bula dü Saluch à Casal (au coq d'Inde). Je lui racontai comment D. L. et C. F. avaient été arrêtés : il me demanda aussi si je n'avais vu personne à la maison de la bohémienne. Je lui répondis que j'y avais vu six individus que j'avais eu soin d'éviler, car j'évitais tous ceux qui faisaient les cascarelhi (voleurs de grands chemins).

G... me dit alors qu'il allait faire trois ou quatre églises pour gagner quelques sous et que nous nous retrouverions vers les sept heures du soir au restaurant du Transport. L'heure venue je me rendis avec mes camarades au lieu du rendez-vous. G... vint après nous, tout joyeux, en disant qu'il avait fait un bon coupet qu'il voulait payer à souper. Il ordonna à notre hôtesse de préparer la table. Nous mangeâmes joyeusement et sans Ôôtre dérangés jusqu'à 9 heures, quand je vis arriver ma mère avec les larmes aux yeux, accompagnée de mon cousin, de

ma sœur, de ma tante et d'un monsieur et tous me conseillèrent d'aller à la maison, en me menaçant de me faire arrêter sije n’obéissais pas. Je me laissai conduire en disant à G... qu'il élait un espion et qu'il me la payerait cher.

Arrivés à la maison, après quelques reproches, ils me dirent de leur faire savoir où j'avais mis l'argent, ajoutant que je ne devais certainement pas être l’auteur du vol,mais que j'avais été excité à le commettre par quelqu'un de mes camarades, que je le pouvais avouer sans peur, qu'ils me pardonneraient, Je déclarais que j'avais tout fait seul.

Une semaine s’écoula. Un dimanche, on convint d’aller tous ensemble faire un petit repas dans le parc de la Regia Caccia à l’auberge del Cervo (du cerf), sur la route des Stupigini, Après le repas et une Journée passée en réjouissance, mon cousin proposa d'aller à Lingotto et de là faire Le tour et nous en retourner à Turin par la route de Nizza. Nous acceptämes tous volontiers el nous nous dirigeâmes de ce côté.

Dès que nous fûmes arrivés devant la Générale, ma sœur dit qu'elle voulait acheter des fruits pour les porter à son bambin et me pria de l'accompagner dans le jardin. Je la suivis sans me douter de l’embüche que l'on me tendait. Dès que nous eûmes les fruits, ma sœur me donna de l'argent pour les payer et j'entrai dans un office qui m'avait été indiqué.

Là, je trouvai un moine qui me prit par les mains en me disant que ma mère me laissait à sa garde. Ainsi je me trouvai encagé

comme un pauvre merle. Alors je me mis à pleurer, à crier, et avec toute la force qui me restait, Je me mis à battre le moine

qui se mit à crier à pleine voix: Frère T...! Frère T...l Celui-ci venu, entre eux deux ils me calmèrent et me consignèrent entre les mains d'un troisième frère qui était porteur d'un trousseau de clés et qui ressemblait mieux à un coupe-jarret qu’à un moine. Ce dernier me conduisit dans le magasin, me fit changer mes vêtements et me conduisit ensuite dans une cellule d'observation.

Après trois jours de cellule je reçus la visite du théologien D. G... personne de très bon cœur, Ilme conseilla de m'éloigner des mauvais camarades, d'être en garde contre les demandes des frères C..., T... et T..., lesquels pouvaient me demander

des choses que Dieu avait en horreur. Je lui promis d’être sage, d'écouter ses conseils et je lui dis de plus que s'il m'arrivait quelque chose. je le lui ferais immédiatement savoir. L'occasion ne se fit pas attendre longtemps.

Quelques jours après la visite du théologien je fus appelé à l'office pour y recevoir une corbeille, du chocolat, diverses friandises, des œufs, des fruits etc. — Le Père C... qui m'avait fait demander m'attendait dans l'office; il me reçut avec une figure joyeuse, en me faisant mille cajoleries et en me caressant m'invila à manger en sa présence quelques douceurs. En même temps il ouvrit une armoire, en sortit une bouteille et me donna plusieurs fois à boire, me faisant promettre de n'en pas souffler mot à mes camarades.

Ma figure devint alors rouge comme un brasier et il m'approcha de lui, me prit entre ses jambes et se mil à me caresser toutes les parties du corps, mais parliculièrement la verge et les fesses (1). Je faisais tout ce que je pouvais pour me délivrer de son étreinte et lui me disait avec emphase qu'il me voulait du bien, que je le laisse faire, qu'il me ferait passer dans la classe d'honneur. Voyant qu'il ne pouvait me séduire avec les paroles, il chercha à obtenir par la violence ce qu’il convoitait et me déboutonna le caleçon.

Alors moi, voyant le péril, je réunis mes forces et après une longue lutte je réussis à renverser à terre le frère et la chaise, et à gagner le seuil de la porte. Le père C... en voyant fuir sa proie appela à son aide le frère T... Celui-ci entra au moment où j'allais ouvrir la porte de l'office et me saisissant par le bras, me conduisit près du frère G...et me placça entre eux deux. Après quelques paroles ils recommencèrent l'assaut, mais voyant que tout était inutile par la douceur, ils pensèrent me forcer; mais je me mis à crier si fort qu'ils furent contraints de me laisser aller.

Me disant alors de prendre ce qui m'appartenait et me menaçant d’une sévère punition si je racontais à quelqu'un ce qui m'était arrivé, ils me laissèrent sortir. Je fus secret comme le tonnerre ; à peine arrivé dans la cour je racontai à mes plus intimes amis ce qui venait de m'arriver et comment j'avais

(1) Avantages des maisons de réforme.

résisté et crié. [ls me dirent que tout élail inutile et que ce qui ne m'était pas arrivé ce jour-là aurait lieu tôt ou tard.

Le jour suivant j'eus l’occasion de parler avec le bon théologien. Je lui racontai ce que me voulaient faire les Frères et comment j'avais résisté ; il m'exhorta à être ferme dans mes principes, qu’il prendrait ma défense et que le jour viendrait bientôt où le gouvernement écouterait les réclamations en bannissant ces personnes dépravées et supprimant de tels abus.

Trois jours après le Frère E... vint dans le laboratoire et m'invita à le suivre. Il avait avec lui ses clés accoutumées et paraissait très agité; je le suivis sans arrière-pensée, mais à peine arrivé dans le corridor je me sentis pris de terreur à la vue d'une file de Frères qui barraient le passage, ne laissant ouvert que l'entrée de l'escalier qui conduisait aux souterrains. Outre les trois Frères déja nommés il y avait les Frères BAG 102.00 ,0D...,8:.---1ehaussi, leplus/brave. de tous, c'est-à-dire Frère Barba, comme nous le nommions (1).

Dès que je fus entré dans la cellule, ils me souffletèrent d'importance ; ils me mirent la camisole de force, puis les fers aux pieds, et cela fait, Frère T... prit ma tête entre ses jambes de façon que j'avais le cul en l'air, car il m'avait mis bas le caleçon, et le Père C... ordonna de me donner la schlaque, qui consistait à frapper avec un fouet le cul nu tant que le patient pouvait résister,

Ces méchants Frères ne se fatiguaient pas de frapper et qui sait jusqu'à quand ils auraient continué à frapper si, ayant la tête entre les jambes du Frère T..., ilne m'était venu à l'idée de le mordre. A peine se sentit-1l mordu qu'il poussa un cri et me jeta à terre et je fus laissé quinze jours au pain sec el à l’eau. La punition terminée, le Frère T... vint ouvrir ma cellule, me leva les fers et me conduisit dans ma section, pâle comme la mort et à moitié malade.

Dès que je fus entré dans la cour, tous mes camarades cessèrent leurs amusements pour former un cercle autour de moi et m'incommoder de leurs demandes. Je satisfis leur curiosité en leur racontant minutieusement tout ce que m'avaient fait souffrir les Frères. Trois jeunes gens des plus courageux

(4) Voir la note précédente.

crièrent à haute voix: « Vive Dieu!Il faut faire cesser cette infamie et arracher les entrailles à ces misérables. »

Ceux-ci étaient : l’un D...; l’autre son intime, D..., dit Aquila, qui fut dans la suite pendu devant sa maison en compagnie de D... ; le troisième était A..., dit l'Asili, qui fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Le récit de mes disgrâces terminé, tous unanimement me dirent de me tenir sur mes gardes parce que ce n'était que le commencement des tribulations qui m'étaient réservées. En effet, presque chaque jour, pour une peccadille, j'étais mis en cellule ou privé de nourriture, mais le plussouvent au pain et à l’eau. Je serais certainement mort si mes braves camarades ne m'élaient venus en aide en me donnant la moilié de leur ration quand j'étais en punition.

Les Révérends, depuis le jour où Je criai si fort ne cherchèrent plus la bagatelle avec moi. Après environ quarante jours pendant lesquels je fus continuellement perséculé par les Frères, j'eus une visite. Conduit au parloir à ma grande surprise, je reconnus D... L..., qui me cligna de l’œil, en compagnie de F...C... et de la bohémienne. Avec les larmes aux yeux je leur racontai dans quelles conditions je me trouvais et les priai d'informer ma mère de cetétat de choses.

Quinze jours après je reçus la visite de mon beau-frère, accompagné de mon cousin. Conduit devant eux, je n’eus pas tout d’abord la force de parler, mais après quelques larmes versées de part et d'autre, je sautai au cou de mon cousin en le conjurant de vouloir bien me sauver des griffes de ces brutes et infâmes frères, lui disant qu'on n’apprenait d'eux et des camarades que des obscénités et que tous les discours que tenaient ces derniers ne visaient qu'à m'instruire dans la manière de faire avec prudence le voleur de grand chemin, le cambrioleur, le pick-pocket et je terminai en disant que si ma mère ne me faisait pas sortir le plus tôt possible, quand j'aurais l’âge pour être libéré de droit, j'irais casser la têle à ma mère, à ma sœur et à mon beau-frère, et que je formerais ensuite une bande de brigands. Cela dit, je me retirai en les saluant cordialement et les larmes aux yeux.

En allant rejoindre mes camarades, je leur racontai ce que

j'avais dit des Frères à mon cousin, et ils me prophétisèrent que je serais bientôt pour cela mis à la classe de punition. C’est ce qui arriva.

Il y avait déjà dix jours que j'avais été relégué à la classe de punition, quand je reçus la visite de ma mère, accompagnée du docteur P.., Quand je fus devant eux, je feignis de ne pas reconnaître ma mère et lui demandai ce qu'elle voulait de moi en lui disant vous. A cette parole, ma mère tomba évanouie. Le docteur, après l'avoir fait revenir à elle, se tourna vers moi en me disant que je faisais mal d'insulter la meilleure des mères, ajoutant que si je me trouvais dans cette position, la faute n’en était pas à ma mère qui, elle aussi, avait été trompée; il me tranquillisa en me disant que sous peu de jours je serais remis en liberté et que les papiers nécessaires étaient déjà chez le Procureur du Roi. Il s'en alla ensuite avec ma mère, toute terrifiée de mes paroles. Pourtant, avant qu'elle s’en allât, je lui demandai pardon de l'affront que je lui avais fait.

Un dimanche, le théologien Don G..., après avoir terminé la messe, nous réunit tous autour de lui et me dit que bientôt je serais libre, que je m'allachasse à l'oreille tout ce que j'avais souffert et que je prisse une résolution durable de me bien conduire à l’avenir.

Finalement, je fus libéré, et arrivé à la maison je courus embrasser ma mère qui me demanda ensuite ce que je pensais faire. À quoi je répondis que, si elle ÿ consentait, je ferais volontiers le cafetier, ne voulant pas rester à la maison, car il m'était impossible d'être d'accord avec ma sœur en raison de ce qu'elle m'avait fait el que je n'aurais jamais pu oublier.

Huit jours après, j'entrai en qualité d'apprenti au café Dilej, avec la résolution pourtant de ne pas trop travailler parce que j'avais dans l’idée de me procurer les moyens pour devenir patron. Je travaillai néanmoins pendant trois mois et j'acquis la bienveillance des patrons et des garçons. Au bout de ce temps, G... me fit entrer au café Saint-Charles en sa compagnie et là, je fus placé pour servir dans le grand salon pendant le jour et le soir j'élais attaché au service de la salle des jeux, où j'eus l’occasion de faire connaissance des plus vaillants joueurs

de cartes, grecs émérites, entre lesquels G... G... G... et G... dit le paysan du Cher.

Quand mes camarades surent que je travaillais dans ce café, ils vinrent me trouver en me montrant de l'argent et me disant d’aller avec eux. J’en avais grande envie, mais je me raisonnais et voyais bien que cela ne me convenait pas, parce que j'étais trop jeune et connu de la police. Tous ces camarades étaient des connaissances de la Générale (maison de correction) ; ils étaient une cinquantaine, tous voleurs plus ou moins hardis et heureux.

Malgré toutes leurs instances, je restai ferme dans ma résolution et pour me défaire d'eux, j'avais l’intention de chercher une autre place, quand G..., un matin, me demanda si je voulais aller travailler avec lui. Je répondis que oui et 1l me dit de donner mes huit jours au palron, que nous irions travailler tous les deux au café de la Bourse. Je consentis et me présentai au patron du café de la Bourse qui m'accepta. Huit jours après j'entrai en service en qualité de garçon de salle et croupier.

Un soir, quand j'y pensais le moins, je vis entrer dans le café trois anciens amis, c’est à dire D. L. qui était déjà déserteur, C. F. et sa femme, la bohémienne. Nous nous saluâmes et discourûmes longtemps du passé; ils me demandèrent si j'avais décidé de toujours travailler. Je leur exposai quelquesuns de mes projels ; eux me firent voir de l'argent en y ajoutant des propositions qui me parurent réalisables. J'acceptai d'aller parcourir le monde avec eux.

En effet huit jours après je quittai le café en saluant G... Je lui dis que jusqu’à ce que je fusse patron d'une buvette ou d’un café, je ne voulais plus travailler ; j'ordonnai à un porlefaix de prendre ma malle et de me suivre et je partis. Je me rendis à la maison de F...je montai doucement jusqu’au second et j'entrai dans l'appartement de la bohémienne. J'habitais et travaillais avec eux, faisant le voleur, c’est à dire fréquentant les foires, les marchés, les fètes, vogues, expositions et concours de la ville.

Je fis cette vie avec beaucoup de succès ; et seul, un soir que j'avais allégé un monsieur de sa montre d'or, je commis la

bôtise de me laisser apercevoir par un mecque qui me fit arrêter. N'ayant pas été trouvé porteur de la montre, après vingtcinq jours de prévention, je fus remis en liberté. Sorti sain et sauf, j'allai chez mon compagnon pour me faire donner ma part et continuai ma carrière. Mais après deux ans, j'étais tellement persécuté par la police que je ne savais plus où aller pour être sûr de passer ma Journée en paix. Pendant ces deux années je fus arrêté neuf fois pour vol et j'eus à subir trois condamnations, deux de trois mois et une de neuf (1).

Après ma dernière condamnation, fatigué de fréquenter les prisons, les noceurs el les putains, je me promis d'ouvrir les yeux et de mettre de l’argent en réserve pour réaliser mon projet. Dans cette intention je conliai mes épargnes à la garde d'un receleur honnèle, je louai une chambre meublée et fis des économies. Il me semblait que dans peu d'années je devais être possesseur d'un café ou d’une buvette, mais mon caractère nerveux et fougueux me barra le chemin et par trois fois je fus arrêté pour homicide et tout cela dans l'espace d'un an.

Mes rixes avaient toujours pour cause les femmes, à l'exccption d'une qui fut pour avoir voulu tuer un espion, un certain B... J'avais été rebaptisé une autre fois du surnom de S{udente, parce que, vêtu élégamment, J'avais à ma suile une bande de voleurs qui m'adoraient comme si J'avais élé le Benjamin de la fortune et du dieu des voleurs. J'élais pourtant redouté de mes camarades à cause de mon caractère irascible et parce qu'à la moindre contrariété j'avais le couteau ouvert en mains.

Cette funeste habitude me coûta la première fois cinq coups de couteau et six mois de prison que je subis préventivement. Egalement en prison je ne souffrais aucune offense et pour ce motif, j'étais continuellement au secret de la prison sénatoriale en compagnie de Barba Verda, San Giobbo, Bavaria et dans le quartier secret je connus beaucoup de célèbres délinquants de ce temps. Outre ceux-là, je revis trois anciennes connaissances que J'avais vues au début de ma carrière dans la maison de la bohémienne, à Casal. Ceux-là étaient F..., V..., V... de l'affaire de Gardina et de la bande de Mottino, les frères R..., S... de la Volveriera, G... le voleur de femmes, Jean et Vincent

(1) Avantages des courtes peines !

A°.,0Pierre oncle de ceux-ci quivfut acquitté, 02", ditsle médecin, M... et V... qui venaient témoigner dans laffaire des Vinallieri, et beaucoup d’autres qu'il serait trop long d'énumérer. L

Lorsque je fus sorti de ma prison pour l'homicide je repris mes habitudes et huit Jours après j'étais encore arrêté pour homicide, J’élais blessé de deux coups de couteau que j'avais reçus en allant séparer les combattants. Moi aussi pourtant je blessai l'autre, mais mon avocat nia et me sauva et après deux mois, grâce à ma mere et à l'avocat D...,je fus de nouveau remis en liberté. Gelte affaire fut appelée l'affaire des frères GR

Quatre mois après je me trouvais en compagnie d'un de mes intimes amis, D... G..., dit Ramonia. Un certain B... qui faisait le cordin (indicateur de la police) et recevait de l'argent pour le laisser travailler, l'avait malgré cela fait arrêter plusieurs fois ; pour ce motif, Ramonia avart juré de le uer. Le hasard voulut qu'il le renconträt ce soir-là au moment où nous allions entrer au café Charles-Félix. À peine Ramonia l’eut-il aperçu, que sans dire mot, 1l va à lui et lui donne trois coups de couteau. B... tomba dans mes bras pendant que Ramonia disait : « Maintenant il ne fera plus arrêter personne. » La sentinelle de garde qui avait vu le fait cria : « Aux armes ! » Le sergent vint immédiatement avec (rois soldats, lesquels m'’aidèrent à porter B... chez lui, car 1l demeurait près de l’endroit où il avait été frappé, à l'angle du corps de garde.

Arrivés à la maison, nous le couchâmes dans son lit pendant que, par ordre de M*° Madeleine, j'allais chercher un médecin; le sergent et les trois soldats restèrent pour garder le blessé. Ayant trouvé le médecin, je lui dis de se rendre immédiatement rue Neuve, n°... (aujourd'hui rue de Rome), qu'il y avait là un homme, blessé mortellement, qui réclamait ses services. Il me répondit qu'il allait venir el Je partis en courant chez Madeleine. Arrivé sous le portique de la maison, je trouvai Ramonia qui m'attendail el qui me pria de lui prêter de l'argent pour fuir en France. Je lui donnai cinq cents francs et montant l'escalier, j'enlrai dans la chambre du blessé.

Peu de temps après vint le médecin qui après l’avoir visité fit

son rapport. B... fit connaître celui qui l'avait blessé, raconta comment le fait s'était passé, ajoutant que je n'avais en aucune façon pris part à l'affaire et qu'il ne fallait pas me molester parce que je l'avais assisté et lui avais fait beaucoup de bien. Il demanda ce au’il fallait pour écrire et écrivit un billet qu’il remit au sergenten le priant de le faire porter immédiatement à la Préfecture de Police entre les mains du délégué. Le sergent prit le billet, le remit à un soldat en lui ordonnant de le porter en toute hâte à son adresse. Celui-ci s'acquitla de sa commission etrevint quelques instants après accompagné du délégué M..., le plus canaille de ce temps-là. Il interrogea immédiatement B... qui lui répondit qu'il avait déjà tout raconté au médecin. Le délégué voulut qu'il racontât encore une fois le fait et B... redit ce qu'il avait déjà dit. Le délégué écrivit tout puis le fit signer.

Dans l'interrogatoire, le délégué M..., voulait à toute force que B... dît que le coup de couteau mortel qu'il avait reçu dans le dos lui avait été donné par moi. Mais lui Jura que je n'avais pas fait cela, que tous les coups de couteau lui avaient été portés par Ramonia et il termina en disant que la sentinelle avait tout vu et pourrait le déclarer. Le rapport signé, le délégué congédia les soldats en priant le sergent de lui envoyer la sentinelle. Celle-ci vint, exposa la vérité et dit que quand je soutenais B..., Ramonia, qui ne le voyait pas tomber, passa derrière lui en disant: « Avec ce coup-là tu tomberas. » B... confirma tout. Le soldat fut congédié et nous restàmes tous trois au chevet du moribond jusqu’au matin que les infirmiers vinrent avec le brancard et le portèrent à l'hôpital St-Jean. Je l’accompagnai jusque là avec le médecin et ensuite J'allai en toute hâte à la recherche de mes camarades pour leur dire que B... était tombé sous les coups de Ramonia.

Huit jours après, le délégué ne trouvant pas Ramonia me fit arrêter, espérantque je dirais où il se trouvait, mais je ne voulus pas parler et fus retenu en prison quarante jours, c’est-à-dire jusqu’à ce que le susdit R..., fût arrêté et confessät tout.

Remis en liberté et comme si la prison n'était rien pour moi je fréquentais toujours mes compagnons et de plus j'allais dans une maison de jeu où la première fois que Je Jouai je gagnai

à la bassette 3,500 fr. Par hasard je passai le matin auprès de mon ami le délégué M..., lequel me fit arrêter et me trouvant possesseur de 3,700 fr. me soupconna d'être l’auteur de plusieurs vols à la tire commis quelques jours auparavant; mais ayant justifié que je les avais gagnés au jeu, je fus remis en liberté Alors avec cet argent, avec celuique J'avais en réserve chez Madeleine, et celui de ma maîtresse et d’autre que me donnèrent mes parents, j'achetai le café-comptoir d’Asti, que je nommai Café des Carrossiers, établissement fréquenté par la bande la mieux choisie de voleurs en tous genres.

En même temps je faisais le receleur ; mais il paraît que la Préfecture de Police en avait eu vent, car presque chaque semaine Je recevais leur visile : je payai diverses amendes pour le jeu et j'eus beaucoup de tribulations. Tous ces ennuis et de plus la mort de ma mère me décidèrent à remettre mon commerce, je m'en allai à Gênes avec ma maîtresse et y fis l’acquisition du Café de la Flore. Là ma clientèle était tout autre, car par expérience j'avais changé ma manière de faire pour travailler, ne fréquentant que les théâtres.

Après quelques années d’une vie tranquille, par le fait d'un espion payé par la police de Turin, il m’arriva un grand malheur. Celui-ci m’expédia une cassette contenant des objets volés avec une lettre dans laquelle il me priait de préparer l'argent qu'il devait venir chercher. Peu après le délégué vint passer une perquisition. J’arrivais juste à ce moment; je fus arrêté et conduit à St-André. Je n'avais participé en rien à tout cela (aussi vrai que je suis un voleur), mais malgré cela, en raison des fausses dépositions de la police de Turin, je me vis condamné en 1885 par la Cour de Gênes à 7 ans de réclusion.

En entendant prononcer une si injuste sentence, je sentis le sang m'affluer au cerveau, mes idées se confondirent, mes yeux se voilèrent (1), je tombai et m'éveillai entre deux médecins. Je fus ensuite conduit à la prison (1).

Deux mois après ma sentence fut confirmée et quinze Jours plus tard je partis pour Oneglia avec l'espérance d'une grâce que je reçus bien tard, plus par la protection du médecin que par d'autres. Dans la maison de réclusion d'Oneglia je fus très

(4) Accès épileptique ?

bien soigné par les médecins M. et V... L'attaque que j'avais eue à Gênes et qu'ils avaient nommée apoplectique, se trouvait être une maladie épileptique et malgré tous leurs soins ils ne purent me guérir. J'ai toujours des attaques à intervalles, mais plus fréquemment quand j'ai quelques contrariétés. Je me souviens qu'une seule fois je restai deux mois sans avoir d'attaque. Quand j'en ai souvent je me porte mieux. Après cinq ans de réclusion je fus gracié.

Je restai à Oneglia et allai travailler au café Montebello. J'y restai un an puis j'eus envie de revoir mes parents. Je quittai Oneglia et allai à Racconigi. Je fus mal reçu : seuls ma tante et mon oncle me firent bon accueil. Je demeurai avec eux quelques jours ; puis je vins à Turin chez mon beau-frère pour toucher mon avoir. Satisfait sur tous les points je partis pour Ginevra. Arrivé là, je me rendis chez le consul puis à la banque commerciale où je déposai 5,000 fr. Le reste, je le mis à part dans mon portefeuille, mais la plus grande partie dans l’anus, enfermé dans un étui d'argent (1).

Je fis pendant deux mois le rentier, me promenant pour bien connaître la ville ; je rencontrai beaucoup de faiseurs; je m'associai avec eux el repris mon ancien métier. Deux fois dans le train je fus atteint de mes attaques pendant que j'avais en main le portefeuille de mon voisin, mais je ne fus pas arrêté parce que l'on supposa que, cherchant un point d'appui, j'avais par hasard rencontré la poche.

A Genève j'ai tout fait : je fus associé à un individu qui faisait venir de toutes parts des marchandises à crédit et qui ne pavail jamais personne : j'eus à Genève l’occasion de faire connaissance et me lier d'une étroite amitié avec beaucoup d'Anglais experts dans l’art du pick-pocket. Je laissai alors la compagnie des Italiens pour m'associer à eux. Avec ceux-ci je parcourus toute l'Allemagne, spécialement Baden-Baden, Weissbach Saeson, Monaco, et pendant l'hiver je revenais à Genève avec ma maîtresse, Marie d'A... voleuse elle aussi et dont j’eus trois fils. Grâce à notre industrie, en peu d'années je metrouvai en possession d’une belle maison avec jardin à Loutris.

Mais le besoin de m'emparer du bien d'autrui me tourmen-

1) Coutume et outil du criminel.

tait (1) etil me fallait voler. Pour ce motif et après deux autres années je fus contraint d'abandonner Genève et la Suisse où j'avais subi quatre condamnations différentes et où j'étais très surveillé par la poule. Les condamnations que j'ai subies en Suisse sont de peu d'importance : elles formaient à peine un total de six mois, le plus souvent de quinze jours à un mois: mais en séquestrant pourtant tout ce que l’accusé possède tant en effets qu’en argent. Dans les prisons de la Suisse on est bien en comparaison de celles d'Italie. Malades et bien portants sont entretenus comme dans un hôtel.

J'allai ensuite en Alsace où, pour dissimuler mon métier, je fis le commerce de l’or doublé. En voyageant, je trouvai de ces côtés beaucoup d’Anglais et d'Espagnols. Je parcourus avec eux toute l’Alsace et la Lorraine et une fois je fus arrêté à Metz et condamné à quinze jours. En sortant je me rendis en Belgique où m'attendaient mes amis espagnols et anglais ; pendant l'hiver nous travaillions en Belgique et allions passer l’été en Hollande et en Angleterre. J’allai ensuite à Madrid, à Barcelone, mais j'en partis bientôt, car le travail y était trop difficile et je ne trouvais pas à faire de l'argent.

En retournant à Strasbourg je fus arrêté à la foire de Fribourg et condamné à six mois de prison cellulaire où je dus porter le capuchon, comme c'est l'usage. Ma peine terminée, Je retournai en Belgique, je visitai Augsbourg en compagnie d’Anglais et d'Espagnols, je partis pour New-York. Là aussi je ne trouvai rien de bon à faire de ma profession, hormis un peu de travail dans les églises où ce que nous trouvions le plus souvent à voler étaient des montres. Je reconnus que les Américains étaient en cela plus rusés que nous.

Je repris le chemin de Bruxelles et de là je faisais les foires qui se tenaient en Allemagne. À Munich tout d’abord je ne pus pas travailler parce que les faiseurs de cet endroit me le détendaient si Je n’entrais pas dans leur Société secrète. J'y entrai et avec une aiguille d'argent on me tatoua (2) deux initiales sur le bras gauche, T. L., mais sur cela je ne puis rien dire. J’allai en Autriche, je la parcourus entièrement et à Wurtemberg je fus

(4) Instinct du criminel-né.

(2) Coutume des criminels, (Voir mon Æomme Criminel, 1 vol.)

arrêté avec sept ou huit individus. Comme j'étais le plus âgé, bien que je ne fusse pas récidiviste dans cet endroit, je fus retenu comme chef de bande et condamné à trois ans de prison. Je subis ma peine à Ludwigsbourg où, par la protection du Professeur S... et du Directeur S..., je fus gracié d'un an, le jour anniversaire du Roi. Dès que je fus libre, je partis immédiatement pour Bruxelles, J'attendis là mes amis que je savais devoir venir. Ceux-ci arrivés, je partis pour Paris avec l'intention de m'y établir pour quelque temps.

Arrivé dans cette ville, j'allai chez deux amis, L... et son beau-frère S..., avec lesquels je louai une boutique et une chambre. J’achetai l’attirail nécessaire pour faire le relieur de livres : je dépensai pour cela environ 1500 francs. Je travaillai pendant quelque temps ; mais les amis se moquaient de moi ; j'envoyai tout au diable et vendis les outils de mon métier la moitié de ce qu'ils m'avaient coûlé. (J'avais appris ce métier à Oneglia). Je passai er tout deux ans à Paris. Etant surveillé par la poule, je partis avec ma maîtresse et mon fils pour Bruxelles où je trouvai à faire de meilleurs coups.

Les fiancailles du Grand-Duc de Baden Baden devant bientôt avoir lieu, pour ne pas laisser échapper cetle occasion, je partis pour Carlsruhe. Les fêtes durèrent deux mois et j'y fis des affaires. Dans les derniers jours, le Prince et sa future parlirent pour Stockolm et nous les suivimes. Là nous finîmes les fêtes et nous en relournâmes vers Bruxelles, mais je trouvai dans le train un certain Russe nommé D... B..., notre ancienne connaissance, celui-ci qui avait été signalé par certaine bonne amie qu'il avait abandonnée, avait pu décamper. Me trouvant un soir en sa compagnie, Je fus arrêté avec lui, et conduit à la police ; là on nous barbotta (fouilla). En nous fouillant, nous voyant possesseurs d'une somme importante, on nous accusa de nombreux vols. Je niai avoir été aux fêtes, mais on nous confronta avec les aubergistes qui me reconnurent et je dus avouer.

Je fus condamné à deux ans de prison. Je subis ma peine à Manheim, puis retournai à Bruxelles où je m'arrêtai, décidé à ne plus en bouger et à ne plus aller en Allemagne. Six mois après, ma maîtresse tomba malade et mourut trois mois

après. Je restai veuf avec un fils que je mis en pension dans une honorable famille de la ville, j'envoyai quelque argent à mon beau-frère qui était en faillite et me mis à travailler en désespéré.

J'allai de nouveau en Hollande, en Angleterre, en Roumanie, en Serbie et dans le Monténégro. Je demeurai un an en paix dans ce pays, puis je fus arrêté et condamné à six mois de prison. La prison de ce pays était très humide et j'y attrapai des rhumatismes. Pour cela, je dus entrer à l'hôpital où je fus soigné comme un chien. Guéri au bout d’un mois, je me contentai de tenir les foires et lieux d'affaires de Bruxelles, et quelquefois j'allais jusqu’à Colonia. Pendant ce temps, mon fils tomba malade et après une longue maladie, mourut des fièvres. Je le fis ensevelir à côté de sa mère, puis, je cherchai en buvant un soulagement à ma douleur. J'avais cessé de voler eten compagnie J'étais devenu sauvage. La fréquence de mon intempérance me fut fatale et après quelque temps je dus entrer à l'hôpital pour une maladie de foie. Je fus soigné longtemps parle professeur F...: j'en sortis un peu mieux portant, mais non guéri.

Bruxelles me rappelant trop de souvenirs douloureux, je partis pour Lugano où J'allai chez un représentant de la maison S.. de Bologne, avec lequel j'avais des affaires à arranger. De Lugano je vins à Turin pour voir ma sœur et mon beau-frère, mais ils étaient morts et toute ma famille dispersée.

En parcourant et visitant Turin, je rencontrai beaucoup d'amis et anciennes connaissances. Je dissipai mes épargnes en débauches, tenant pourtant en réserve le nécessaire pour aller de nouveau à l'étranger, mais malheureusement, je trouvai près de moi, en assistant aux funérailles du marquis D..., une voleuse. Elle vola un porte-monnaie et cet infâme espion qui m'avait déjà fait arrêter à Gênes, me fit encore arrêter. Ne voulant pas faire prendre cette femme, mère de six enfants, Je fus condamné innocent.

Je ne veux jamais faire autre chose que le pêgre. Si ce n'avait été les moines, peut-être me serais-je amendé. Dieu les maudisse ; mais les gardiens d'à présent font ce que faisaient les frères (1).

(1) Voir page 254.

Je suis resté vingt-deux ans à l'étranger, sans revenir en Italie et à mon retour on me régala de trois ans de prison. Peut-être est-ce pour me faire mourir en Italie !

J'ai parcouru presque toute l'Europe et une partie de l'Amérique, mais l'Italie est la nation qui respecte le moins les voleurs en particulier les prestidigitateurs les plus adroits, les pickpockets.

De notre famille, nous sommes environ soixante ménages, aisés; mais Je suis abhorré de tous. Patience! telle est la fin des voleurs.

Turin, 10 janvier 1887, à 4 heures du soir.

dal Babe ale Neuve.

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