AUTOBIOGRAPHIE DE V
J'ai fait le négociant, j'achetais de la marchandise, Mon oncle Visc.. Giovanni était maître de musique au dépôt de mendicité. Le père de mon père, homme politique, mourut en prison à Milan je ne sais quelle année. Mon frère Charles fut plusieurs fois incarcéré pour vol, mais après son mariage il se réhabilita. Mon frère Pierre travaille toujours, il est décorateur d’appartements ; tout enfant lui aussi volait et lassait beaucoup ma mère Seules, ma mère et mes sœurs ne volaient pas et ne voulaient pas accepter d'argent de moi parce que je pratiquais le noble métier de voleur...
Mon inclination
Je ne puis rien dire de mon enfance car je ne m'en souviens pas. Je commencerai donc à partir de mon adolescence. Maudit soit qui ne croit pas au destin. Je n'avais pas encore atteint l’âge d’être admis à l'école municipale ; mon père m'envoyait à l’école chez un monsieur natif de la Savoie, pour apprendre le
(4) Voleur hystérique, avec asymétrie faciale très accentuée et voix féminine.
syllabaire ; comme l’on sait, dans ces écoles privées, garcons et filles sont tous ensemble; j'aimais à distraire mes compagnes ; la maîtresse pour me châtier m'ordonna de me mettre le bonnet d'âne : je le mis. De l'angle où je me trouvais placé, je voyais dans la cuisine le maître qui faisait des confitures et je me décidai subitement à lui en voler ; je demandai la permission à la maîtresse d’aller aux cabinets et au lieu d'y aller, je me glissai dans la cuisine et pris des confitures et des truffes ; je mangeai les premières et portai les secondes à la maison {1).
C'était l'heure du repas ; j'étais assis à table quand j’entendis sonner ; la servante alla voir qui c'était et revint subitement en disant que le maîlre me demandait. J’y allai de suite et il me dit de lui rendre ses truffes ; je les lui aurais rendues, mais je les avais cachées dans le tiroir de la table et ne pouvais les prendre sans que mon père s’en aperçût ; aussi pour éviter que mon père apprit ce que j'avais fait, je niai comme un turc. Mon père, voyant que la conversalion devenait longue, vint voir ce qui se passait. Pauvre père, ce fut pour toi un coup de stylet au cœur quand tu connus mon premier vol {je dis le premier, mais je crois que j'ai commencé à voler dans le sein de ma mère). À peine connut-il la raison de la venue du maître qu'il me donna une claque qui me renversa, puis en me relevant pour lui demander pardon, il me donna un coup de pied là où l’échine change de nom en me demandant où J'avais mis Îles truffes ; je le lui dis et les ayant trouvées, il les rendit au maître.
Le maître parti, mon père vint dans la chambre où je m élais réfugié, il me lia les mains et les pieds avec une chaine de fer, puis il ordonna que je fusse mis au pain et à l'eau pendant trois jours, ce qui fut exécuté.
La punition terminée, un dimanche ma mère me conduisit à la promenade. Que n'y suis-je pas allé! En cheminant nous passons devant un petit jardinet où je vis de belles fleurs violettes : je désirai subitement les avoir, mais ne pouvant pas pour le moment me les approprier, je renvoyai l'exécution de mon projet à une autre fois.
(4) Précocité dans le mal du criminel-né. Inutilité des corrections les plus violentes.
Revenu à la maison, je feignis de vouloir aller puiser de l’eau fraîche ; je pris une bouteille et courut en toute hâte prendre la plante, que je sus plus lard être une mauve: je la portai à la maison et la transplantai dans un vase. En rentrant à la maison, mon père me demande où je l'avais prise : je lui dis qu’on me l’avait donnée. Il me demande : « Qui? » « Un de mes camarades ». « Où est-il ? » « Je ne sais pas ». Il connut de suite que je disais un mensonge ; il me donna une claque et je confessai que je l'avais volée. Il me la fit prendre et en sa compagnie, je la reportai à l'endroit où je l'avais prise. 1] me priva de souper pour celte fois.
Mon frère Laurent qui était écrivain chez l'avocat C... couchait avec moi et avait l'habitude de mettre son portefeuille sous l’oreiller ; je lui prenais de l’argent qu'ensuile je cachais dans les angles de la maison, n'en sachant que faire.
Le moment venu de fréquenter l’école municipale, je fus accepté et classé de suite à la première supérieure. J'étais devenu l'ami d’un certain B... parce que nous volions ensemble quilles, toupies, plumes, règles, livres, en somme tout ce que nous pouvions. Comme mon père élait distributeur des billets au théâtre Carignan, j'allais tous les soirs après souper faire mes devoirs d'école dans son bureau, au théâtre. Quand Je les avais terminés, j'allais me divertir sur le plancher de la scène avec les danseuses qui m'aimaient parce que Jj'élais très spirituel, presque tous les soirs il y avait des plaintes pour vols commis: ou anneaux d’or, ou bracelets, jarretières ou autres objets. On inculpait les garçons de service, mais le voleur c'était moi et personne ne s’en doutait.
J'aidais aussi les marchands d'oranges et de livrets pour l'opéra, lesquels me donnaient des caramels, des oranges et me voulaient du bien. Une fois une dame me dit de lui porter des billets de spectacle et moi je les pris à mon père ; celui-ci s’en aperçut le soir et soupconna son secrétaire, sans pour cela rien dire à personne, il m’ordonna d'être attentif et de le surveiller. Un beau soir, qui fut bien cruel pour mon père, je pris à la porte une lorgnette et j'allai pour la cacher dans la garde-robe, mais mon père s'en aperçut. Cette fois il ne me battit pas, la parole lui manqua; le soir il alla à la maison, se coucha et ne se releva plus.
Il souffrit dix mois, connaissant bien mon penchant pour le vol et désespérant de ma conversion.
Je dois retourner un peu en arrière et dire que partout j'ai toujours volé pourvu que l’occasion s’en présentât. Une fois je me trouvais dans la maison d'une dame qui, n'ayant pas d'enfants, m’aimait beaucoup ; elle me comblait de toutes les gentillesses possibles et je lui emportais tout ce que je pouvais; j'allais cacher ce que je lui prenais dans la cave et bien souvent le produit de mes autres larcins.
Mon père mort, je continuai d’aller à l’école ; sa mort m'avait fait peur; je fis une maladie qui me conduisit sur le bord de la tombe, parce que j'avais mangé de la farine mêlée avec des allumettes (1), je voulais mourir, moi aussi, mais M. F... surnommé le Médichino à Porta Sallezza, en me sauvant la vie, me rendit un fort mauvais service.
Quand je fus guéri, je retournai à l'école, et pendant deux ans, je puis le dire, je ne volai rien, sauf quelque chose à manger quand la gourmandise me tentait. Je subis avec succès mes examens élémentaires ; ma mère me demanda si Je voulais apprendre un mélier ou continuer à étudier ; Je lui dis que je préférais étudier ; elle m’obtint une place au collège de Dom Bosco, en payant mensuellement une somme de 35 francs qui me donnait droit à la demi-pension (media). Pendant les vacances je fis là l’école préparatoire, et les vacances finies je fus admis au gymnase.
Croyant que l'étude m'enlèverait le vice qui me torturait, je me mis à étudier avec acharnement à l’école, à l'étude, dans la chambre, et jusque pendant les heures de récréation; enfin, J'étais cité comme le modèle des élèves studieux. Enfin, un jour il vint à l'idée à un certain D..., directeur des écoles, de me faire entrer dans la congrégation de Marie Protectrice, Sacré Cœur de Marie et le diable l'emporte. Les singeries auxquelles il fallait se soumettre ne convenaient pas à mon caractère ; ils voyaient en moi, dans leur idée, un futur prêtre et moi, au contraire, je voulais être avocat.
Quand ils connurent mon intention, ils me négligèrent de
(1) Précocité de la tendance au suicide.
manière que me voyant abandonné de ceux qui auparavant tenaient tant à moi, je cherchai une autre compagnie et choisis, pour mon malheur, la plus mauvaise. Nous volions de l'argent à nos camarades, aux clercs et aussi aux supérieurs, puis fuyant le soir à Turin, nous rentrions quand la bénédiction était finie.
Cette vie dura quelques temps, mais un jour je piquai mon maître au vif en lui faisant un sonnet insultant et je fus mis en cellule au pain et à l'eau.
Enfermé au secret, ma première pensée fut de chercher à m'évader, ce qui me réussit facilement; puis je me glissai dans la cuisine, je pris des confitures, du vin, de la viande et du pain, et, à la grande surprise de mes compagnons, j'allai partager mon larcin avec eux.. Les clercs voulaient me reconduire en cellule, mais un gros couteau que j'avais entre les mains leur fit peur et changea leur intention. Je fus pardonné par le Directeur à condition de demander pardon à mon maître,ce que je fis.
Quelques jours se passèrent: à moi, on ne disait rien, mais on insultait mes camarades, les frères V... de Gênes et un certain F... de Turin. Moi, plein de dépit de voir persécuter mes camarades, je pris un encrier et le jetai avec toute la force que j'avais, à la poitrine du maitre ; à cet acte, les autres écoliers vinrent en aide au maître et il en résulta une bataille de quatre contre vingt. Aux cris et au bruit les garçons de service accoururent, nous fûmes pris et conduits en cellule.
S'il m'avait été facile de fuir, étant seul, cela était encore bien plus facile à quatre, aussi est-ce ce qui arriva, ouvrant avant de partir l’étable où se trouvait les vaches, les volailles et les lapins ; toutes ces bêtes se mirent à paître dans le jardin, dévastant tout. Nous assistions à notre œuvre sur le mur de clôture, puis, nous allâmes à Turin pour voler, bien entendu.
Quelques jours après, je fis la rencontre de ma sœur qui me conduisit à la maison ; ma mère avait déjà recu la lettre dans laquelle on l’informait de mon expulsion en l'invitant à aller chercher mon bagage. Après quelques admonestalions elle me demanda ce que j'avais l'intention de faire; je lui dis que je voulais travailler à la passementerie ; de fait, j'avais déjà trouvé une place, el avec son consentement J'y allai. Les patrons me
voulaient du bien, j'avais trouvé une jeune fille de mon âge qui m'aimait, J'élais content, quand un jour ma patronne vint à la maison avec une grosse boîle remplie d'objets en or, cadeaux destinés à sa fille qui se mariait. A la vue de tout cet or, l’idée me vint de me l’approprier ; qui fut dit fut fait ; je lui laissai tourner la tête et prenant la boîle je m'empressai de la porter au Mont-de-Piété, puis je me mis à la recherche de camarades pour avoir de la compagnie.
J'avais reçu en prêt, du Mont-de-Piété, 457 fr. et en peu de Jours ils parlirent, car mes camarades, sachant que je les avais volés, me les volaient à mot. Sans argent, je fus contraint d'aller à la maison, ne pensant plus que j'avais la reconnaissance du Mont-de-Piété en poche. Arrivé à la maison, ma mère pleurait : je lui demande ce qu’elle a et elle me dit de lui faire savoir où J'avais porté les bijoux, sinon qu'on me mettrait en prison.
Tout d’abord je niai, mais à la fin jJ'avouai et lui remis la reconnaissance ; ma mère la prit, envoya retirer les bijoux et les porta à ma patronne. Celle-ci, quand elle s'était aperçu de la disparilion de sa boîte, avait porté ses soupçons sur une dame qui travaillait avec moi, mais quand elle vit que J'étais en fuite, elle alla m'attendre chez ma mère, car elle la connaissait, c'étaient d'anciennes compagnes de pension ; elle m'attendit en vain. Ceite dame est encore vivante, c’est Madame B...
Ainsi sauvé de la prison, ma mère me demanda ce que je voulais faire, je lui répondis : « l’orfèvre. » Elle me chercha un patron et j'allai travailler, mais je devais bien vite abandonner mon mélier pour suivre mon penchant au vice, avant d'aller en prison ou de contraindre ma mère à payer ; aussi là, je volais tout ce que je pouvais.
Alors je cherchai une autre place et me mis à faire de la gravure: mais ne pouvant rien voler je partis. Je cherchai une place de chapelier ; ce métier me convenait parce que j'allais porter chez les clients les chapeaux qu'ils venaient acheter et quand je passais devant le pipelet, sije voyais qu'il n'y avait personne, j'emportais les montres, l'argent et l'or s'il s'en trouvait.
Je fus bientôt las de la chapellerie et me mis tapissier en meubles ; comme cela j'allais dans de riches appartements et Je
pouvais voler, Une fois, dans la maison du comte R... je pris un écrin renfermant des boucles d'oreilles, bracelets et diamants, mais je fus surpris et n’eus que le temps de me sauver à toules jambes avant d'être battu ou arrêté par les domestiques.
Enfin ma mère se lassa et conseillée par l'avocat H..., me fit enfermer à la Générale, mais une lettre que je lui écrivis après quarante Jours de détention, la décida à me faire Hibérer. Je me plaçai de suite employé de commerce et pendant quelque temps je pus voler sans être découvert, parce que quand j'avais volé un peu, je changeais de patron. L'argent que je volais, je le dépensais avec les danseuses du Théâtre Royal que je connaissais presque toutes, leur reslituant ainsi ce qu’enfant je leur avais volé.
En changeant continuellement de patron, je trouvai enfin une juive qui avait deux filles, et qui me voulait beaucoup de bien ; elle me donnait 50 francs par mois, 200 francs d’étrennes et deux vêtements par an. Près de cette juive, je puis dire que je restai très longtemps sans voler ; mais un jour passe devant le magasin un certain M... E... tout déchiré parce qu'il sortait de prison ; c'était mon camarade d'école : il pensa que pour ce motif je lui viendrais en aide ; il attendit que je fusse seul, ce qui avait lieu tous les jours de midi à deux heures, et me demanda de le vêtir, en me disant qu'il me paierait plus tard ; je le vôtis de pied en cape et le lendemain il revint à la mème heure avec un de ses amis que je ne connaissais pas en me disant de le vètir lui aussi, qu'il me paierait plus tard. Celui-ci était P..., qui actuellement se trouve 1ci en prison.
Plusieurs semaines se passèrent et ils ne me payèrent pas. Je n'avais pas inscrit le crédit sur le livre, parce que j'attendais toujours croyant qu'il me paieraient, quand un beau jour le même M... vint avec un certain R... V... qui était sorti de prison le jour avant, ayant été condamné par la Cour d'assises. Je vêlis aussi celui-là. Cette fois ils me dirent de me trouver le soir vers les neuf heures au café de Saint-Thomas : j'allai au rendez-vous et là ils me proposèrent de voler mes patrons. Je n'eus pas le courage de leur dire non ; je leur dis que j'allais y penser et pour être plus libre Je n'allai plus au travail. Les patrons vinrent plusieurs fois me chercher à la maison, mais
j'avais dit à ma mère qu'elle leur réponde que je voulais m'engager dans la marine et ils me laissèrent tranquilles. Je dis à M... et à son ami que mes patrons m avaient mis à la porte parce qu'ils s'étaient aperçus de la disparition des vêtements et ils me proposèrent de m'associer avec eux ; J'acceptai, c'était au mois de mars.
Inutile de dire que je volai pour eux; j'étais novice, et eux plus habiles allaient vendre les objets volés. Ils ne me donnèrent que le moins qu'ils purent.
C'était le matin du 26 mai 1887, j'avais déja commis quatre vols en m'emparant des pendules des concierges quand, me trouvant sous le portique de Po, il me vint à l'idée que dans la cour du Théâtre Rossini 1l y avait un portier qui ne se trouvait presque jamais chez lui et qui avait un réveil-matin sur la commode. J'allai à sa maison, je montai doucement au premier, fouillai partout, m'emparant des objets d'or, d'argent et du numéraire et enfin du réveil-matin qui devait me trahir, car lorsque je fus en bas de l'escalier, je rencontrai le portier qui relournait chez lui ;il me demanda où j'étais allé : j'allais lui répondre quand le réveil se fit entendre de dessous mes habits, avec son drrr.…; Je pris la fuite avec le portier à mes trousses criant au voleur; J'avais les jambes courtes, je ne pouvais pas courir beaucoup, et puis J'étais confus. Je fus arrêté, conduit à Saint-Charles et de là à la prison neuve. Au bout de quelques jours le juge, M. le comte A..., vint me voir; 1l connaissait mon père et me fit du bien.
Peu de jours après J'étais en liberté ; on faisait fète à l’occasion de l'inauguration du monument du duc Ferdinand de Savoie, sur la place Solférino. J'étais là, j'assistais à la fête quand je fis la rencontre d’un certain B.,. en compagnie d’un individu que je ne connaissais pas, mais je sus plus tard qu'il se faisait nommer « Vigio dla maia sl'eui », 1s me proposèrent de commettre un vol en me disant qu’ils me conduiraient en France. J'acceptai et me présentai à M. T.., Victor, orfèvre et lui demandai si par occasion il avait besoin d’un apprenti. Je savais qu'il en désirait un, car B... me l'avait dit et en effet il m ac-: cepla, mais à la condition que je fusse présenté par quelqu'un qui répondit de moi; je lui dis que j'avais un frère qui était
lithographe chez M. Perrin, galerie Subalpina et qu'il pourrait s'en référer à lui. Avant midi je me présentai de nouveau en compagnie de Vigio que je présentai comme mon frère, il m'accepta en me disant d'y aller le lundi,
En effet je me rendis le lundi matin au travail et il y avait à peine deux heures que j'étais au magasin que mon patron alla à l'hôtel de la Monnaie pour y faire contrôler de l'or. Mes deux camarades qui étaient dehors le virent et me dirent que l’occasion était bonne : J'abaissai les stores de la vitrine afin que les passants ne me la vissent pas déménager; je pris tout ce qu'il y avait de beau et de bon, le mis dans une casseite et me rendis sur la place Charles-Albert; mes camarades y étaient avec une voiture; je leur donnai la cassette et j'allais monter dans la voiture avec eux, lorsqu'ils me demandèrent si j'avais regardé dans le coffre-fort: je leur dis non et ils me renvoyèrent pour voir. J'y allai et ne trouvai que 75 francs; quand je revins sur la place les coquins n y étaient plus et avaient tout emporté, me laissant au milieu de la rue.
En allant à la maison j'avais peur d'être découvert, pour cela je me décidai à aller à Chieri près d’une de mes tantes. Je ne me fiais pas à prendre l'omnibus, je m'y rendis à pied, mais quand je fus à Meisin, je vis les gendarmes qui venaient à Turin; j'eus peur et j'allai me cacher sous un pont; mais les gendarmes m'avaient vu et me firent sortir; Je leur dis que je m'étais enfui de chez mes parents, et que je voulais aller à Chieri chez ma tante. Ils me dirent d'aller avec eux et me conduisirent à la caserne de Borgo Po. Quand nous fûmes arrivés, le maréchal ayant entendu leur rapport, ordonna à un gendarme de se vèlir en bourgeois et de m’accompagner chez ma mère, Son ordre fut exécuté, mais quand nous füûmes arrivés à l'angle du Portique de Po et de la rue Rosine un monsieur me saisit par le bras et le gendarme par le cou, en criant que je lui avais tout volé. Je niai; le gendarme stupéfait, décline sa aualité en disant qu'il n'est pas un voleur, mais 1l n'est pas cru; moi, de mon côté, je disais qu'il le saisisse parce que c'était un fou. Pendant ce temps les gardiens et d'autres gendarmes accoururent el nous conduisirent tous les trois à la caserne de la gendarmerie, place Carlina. Je conlinuai à nier,
mais on me conduisit en prison; J'ai toujours nié, disant que je ne connaissais pas mon patron; il n'avait pas de témoins qui pussent dire que j'avais été à son service et il avait omis de me déclarer à la police, selon la loi. Après cent jours je fus remis en liberté.
J’allai partout chercher ceux qui m’avaient trahi, mais il me fut impossible de les retrouver; je cherchai du travail, mais je n'en pus trouver; il paraît que tout le monde savait que J'avais été en prison. Je fis la rencontre d'un nommé C..., je m'associai avec lui pour vendre des montres en nickel comme si elles étaient en argent, lorsqu'un jour, le 20 octobre 1877, passant devant un portier sous les portes de la place Saint-Martin, je vis une pendule et personne dans la loge: j'allai pour la prendre..., mais au contraire, c’est moi qui fus pris.
Cette tentative de vol me fit condamner aussi pour le vol dont J'avais été absous la première fois. Le 14 décembre 1817 je fus condamné pour la première fois à trois ans de prison; mais à la mort de ce bon roi Vicior-Emmanuel, je fus gracié de deux ans et le 19 octobre 1878 la porte de la prison me fut ouverte et Je me retrouvai en liberté sans un sou et sans chapeau, les souliers déchirés, avec un pantalon qui m'arrivait aux mollets, et une veste trop courte; avec cet habillement je ressemblais à un arlequin.
Mais comme dans toutes mes causes, je n’ai jamais vendu de mes compagnons, el que je Jouis, parmi les voleurs de beaucoup d'estime dans les endroits fréquentés par eux, je n’hésitai pas à m'y présenter afin qu'ils me vinssent en aide, ce qu'ils firent en m'invitant à aller avec eux pendant la nuit; mais je diffère des autres voleurs ; la nuit j'aime mieux dormir. Je dis que oui afin qu'ils me. vêtissent, mais la nuit je ne me trouvai pas au rendez-vous.
Le lendemain je me rendis place Saint-Jean, espérant y trouver du travail comme sommelier; mais il semblait qu'on eût écrit sur mon front que j'étais un voleur, on me demandait des certificats el je n’en avais pas.
J'avais connu en prison un nommé F... de Gênes, célèbre filou, qui me promit de m’enseigner son art; mais tous les mensonges qu'il est nécessaire de raconter pour pouvoir prendre
l'argent aux « Vincens » — comme nous nommions les imbéciles qui se laissaient voler — n'élait pas mon fait. En effet un jour il me conduisit à Moncalieri et là il me dit de partir avec le premier train du malin, de faire l'idiot et de me rendre place Saint-Charles; là je devais trouver un Vincens très avare, vêtu de velours, entrer en conversation avec lui en lui demandant où élait l'auberge de Venise et lui dire que j'avais des valeurs à remettre à mon patron car je me qualifiais de domestique. Pendant que le paysan m’enseignait le chemin de la place Venise, voilà que par hasard je fis la rencontre de mon patron F...; je fais semblant d'être étonné, remercie le paysan et feins de remettre les valeurs à mon patron; celui-ci feignit de me maltraiter en me disant que J'étais une bête, qu'il voulait des billets et non de l'or, qu'à cette heure la banque était fermée et beaucoup d’autres histoires. Le paysan qui l’écoutait s'offre de changer l’or pour des billets; alors ils m'éloignèrent, moi qui avais fourni les faux (marenghi) à F.., el le vol fut consommé. Il me donna peu ou rien, moi qui avais tout fait, en me disant qu'il n’y avait que peu de bénéfice. Je fus dégoûté et m'en allai.
C'était le 22 novembre 1878, je n'avais pas d'argent et ne savais où aller manger lorsque le soir je fus invité par un nommé M... à aller voler le magasin de cotonnades de P... M... Mon malheur voulut qu'il y eût une statue de la Vierge Marie dans la cour et auprès une échelle à main; j'étais en train de la prendre pour la porter où j'en avais besoin, quand J'entendis entrer dans la cour la voiture des patrons; je laissai aller l'échelle et celle-ci alla s’accrocher au cou de la statue. Je laissait passer quelques minutes puis retournai prendre l'échelle et dans ma hâte je tirai d'une telle manière que la statue vint avec en se rompant en mille morceaux ; à ce bruit tous accourent, demandant ce que c’est, mais ils ne virent personne. Un traître chien se mit à aboyer à la porte qui conduisait à la cave où je m'étais réfugié, et les domestiques vinrent, mais je m'étais caché derrière les jalousies que l'on met aux fenêtres pendant l'été et ils ne me virent pas. Déjà ils s'en allaient lorsque Je fis un mouvement qui leur donna l'éveil; ils soulevèrent la Jalousie et m'aperçurent.
Le vol n'avait pas encore été commis; pour cela ils décidèrent d'aller demander à leur patron s’il voulait me faire arrêter ou me laisser libre. Il dit de me laisser aller, mais son cuisinier, sans ordre de personne, était déjà parti chercher les agents. Je fus arrêté et restai cent jours en prison, c'est-à-dire jusqu’au 28 février 1879 puis je fus libéré. À la porte de la prison, je trou vai beaucoup de camarades ; j’allai avec eux. Le 5 mars 1879 le susdit M... vola une montre qu'il me donna à vendre ; j'allai la porter à un orfèvre qui, connaissant à un certain signe qu'elle avait été volée, me fit arrêter.
J'étais innocent du vol, mais n’en fus pas moins condamné à six mois de prison. Je sortis le 1 septembre de la même année; j'avais la volonté de travailler. J’allai faire le métier de gazier chez G... Pietro. Je travaillais toujours au magasin parce que j'avais avoué avoir été en prison, mais voyant que je ne volais rien, un jour on m'’envoya pour mettre un compteur à oaz sous la galerie Natta, dans le magasin de parfumerie des demoiselles L.., et là je volai cinq flacons d’eau de senteur avec un mécanisme, qui valaient # fr. 50 chacun. Là je manquai mon coup, je ne réussis pas et fus arrêté; c'était le 29 novembre 1879. J'allai le 4 mars 1880 aux débats ct fus condamné cette fois à deux ans de prison, comme voleur de profession.
Après neuf mois on m'envoya à Saluce pour terminer ma peine et je sortis de là avec toutes les bonnes intentions du monde ; j'avais appris le métier de cordonnier et pensais déjà à beaucoup de belles choses ; mais la manière dont on enseigne les métiers en prison, une fois en liberté ne sert à rien; je trouvai un camarade que j'avais connu à Saluce, qui me dit qu'il avait un bon coup à me faire faire si je voulais y aller. Moi, sans argent, je lui répondis oui et Le lendemain matin j’allaï voler tout l’argent que les maçons avaient épargné en travaillant et qu'ils comptaient envoyer à leurs familles.
Voyant que je l'avais faite bonne, puisque le butin dépassait 600 francs, je continuai à voler, croyant être toujours heureux mais un voleur ne s'enrichit pas et il est juste le proverbe français : Tant va la cruche à l’eau qu'enfin elle se casse. Le 23 mars 1882 on m'arrêta pour tentative de vol. Conduit à la police et croyant que j'appartenais à une association de malfai-
teurs, le délégué ordonna de me mettre à l’isolementet je fus mis dans la chambre des femmes.
Il était près de midi, le gardien qui m'avait enfermé dans la chambre où pour le moment il n'y avait pas de femmes, oublia de donner la consigne à son remplaçant, et vers les deux heures ils conduisirent deux prostituées qui s'étaient battues ; moi qui pensais à m'enfuir, à peine entendis-je monter l’escalier et parler les femmes, que je me cachai sous le banc ; ils ne me virent pas.
Après un moment je me fis voir et leur racontai mon malheur en leur demandant de m'aider à fuir; elles me demandérent comment je voulais faire, Alors je sortis de l'endroit où je les avais cachés deux billets de 10 francs et leur dis : « Prenez et envoyez le gardien acheter à manger à l'auberge, faites-vous porter beaucoup de choses et il entrera ici pour vous les apporter; je me tiendrai caché derrière la porte el vous resterez près de la fenêtre ; le gardien s’avancera près de vous, avec vos belles manières vous l’ensorcellerez et je fuirai; s'il s’en aperçoit je le fermerai dedans avec vous, sinon Je laisserai ouvert,
Les femmes remplirent leur rôle à merveille et je m’en allai ; mais comme je suis toujours malheureux, à peine sorti de la police je trouvait un ancien voleur qui s'était fail espion (mais je ne le savais pas) ; il me demanda d'où je venais et moi, bête, je lui racontai la chose telle qu’elle était arrivée, en ajoutant que je devais aller à Gênes pour m'y embarquer sur le Saint-Marc qui devait partir le lendemain pour Marseille. Ce fripon me vendit et je fus arrêté. J’allai aux débats et fus condamné à quatre ans de prison que je terminai le 29 mars 1886.
Sorti de prison, je revins à Turin; ma sœur m'attendait à la station pour me conduire près de ma mère à Biella et j'y allai ; mais quelle ne fut pas ma douleur quand arrivé près de ma mère, qui auparavant élait loujours vêtue avec luxe, je la trouvai dans le plus triste état. Je restai près d'elle douze jours, puis revins à Turin pour travailler; je n'avais aucune pensée de voler, je possédais environ 90 francs, deux vètements et un léger ‘paquet ; je complais aller travailler en qualité de garçon dans quelque café. Mais le destin en avait décidé autrement et me fit retrouver un certain À... Félice que je n'avais pas revu depuis 1877.
Cet infâme bourreau m'invita à commettre un vol ; il le dépeignit si beau, que j'en restai ébloui et je cédai. L’espérance de devenir maître de 4,000 francs envahit mon esprit tourmenté et le 17 avril 1886, en compagnie de cet infâme, je me glissai dans l’habitalion qu'il m'avait indiquée et où il avait en location une chambre garnie. Nous commimes le vol vers les 5 heures du soir.
Le vol commis je voulais laisser dans la chambre la pince et les clés qu'il m'avait procurées mais il me dit que ce n'était pas prudent, que je les mette dans ma valise, ce que je fis ne me doutant de rien. Sortis de la maison que nous venions de dévaliser, nous allâmes à la station de Porta Suza d’où partait un convoi à 6 h. T7 minules, mais il était encore trop tôt. Nous allâmes au café des Docks ; lui sortit pour aller chercher des cigares et en rentrant me dit que le train ne partait pas avant 6 h.23 minutes; je le crus, ne le croyant pas un traître, mais il me trompait. Le train manqué, j’allai à la maison d'un de mes frères, il me donna rendez-vous pour le soir à 41 heures au café St Maurice.
Notez que, le vol commis, je voulais partager le butin, mais il me dit qu'il se fiait à moi, qu'il n’en avait pas besoin et que nous partagerions quand les valeurs seraient vendues. Je lui répondis de faire comme il voudrait.
Le matin je me trouvai rue St Thomas où il m'avait donné rendez-vous ; de là nous cheminons vers la rue Ste Thérèse et quand nous fûmes au coin de la rue Bertola, nous voyons un groupe de sept ou huit personnes qui discouraient ; lui me dit qu'il était préférable denous séparer,parce que ce pouvaient être des agents, que Je devais rester un peu en arrière et que nous nous rejoindrions place St Martin, ainsi fimes-nous. Quand j'arrivai au groupe Je reconnus que ce n'était pas des agents; avee eux il y avait un jeune homme surnommé Moreto, je le saluai en lui demandant s’il voulait porter ma valise à la station; il me répondit oui et nous allämes ainsi jusque sur la place St Martin.
Le vendeur de chair humaine y était déjà qui m'attendait. Je ne vis personne autour de lui et puis je ne connaissais aucun agent, je lui dis que pendant qu'il prendrait son billet, il
prenne aussi le mien ; il me répond qu'il était préférable que nous prissions chacun le nôtre. Alors je donnai4 fr. 75 à Moreto afin qu'il aille prendre mon billet, ce qu'il fit de suite, mais comme au premier train quipart le matinil fautpayer 5 fr. 20,1l n'avait pas fini de parler que sept ou huit agents me sautèrent dessuset m'arrètèrent; je tournai les yeux: A...avait disparu. Je compris de suite de quoi il retournait: j'avais mon passe-port pour l'intérieur, mais les agents ne me demandèrent seulement pas mon nom.
Quand je comparus, les juges eurent le courage de me dire que j'étais un mauvais sujet, qu'ils me connaissaient et ils ne me demandèrent pas même mon nom.Comme je t'abhorre.mon bourreau ! Pourquoi ne puis-je t'avoir entre mes mains? je n'ai pas de force, mais je voudrais te manger le cœur, je voudrais te faire souffrir tout ce que tu me fais souffrir, à moi, à ma mère et à mes sœurs. J'avais oublié de dire une chose la dernière fois que je fus arrêté, me trouvant en cellule, je comptai les vols que j'avais commis et j'en comptai plus de 180. Je suis le plus coquin de Turin, il est juste que je sois ici, je ne me plains de personne, mais seulement de Dieu, parce que lui, qui peut tout, a eu le courage de me faire naître et plus encore, me faire le tourment de ma pauvre famille après en avoir été le bourreau.
Non, mon nom n'ira pas en réclusion, sur le bras je ne porterai plus un numéro, la fin du Fusil (1) est la mienne! Fusil, tu es mon dieu pour le courage, donc aide-moi, donne-moi pour un moment ton esprit el puis j'irai te trouver. Je dois pourtant dire que toutes les condamnations que j'ai subies ne furent pas toutes prononcées sous mon véritable nom. J'en ai eu quatre, sous un faux nom,car avant de quitter le monde je veux restituer l'honneur à qui je l'ai pris. Bien que celui dont il s’agit travaille depuis 8 ans chez le mème patron, et qu'ilne soit pas besoin de ma confession pour affirmer que cest un galant homme et un honnête artiste, pourtant je veux le dire. Ma mort aura lieu, oui, mais Je veux avoir l'honneur de savoir quand je suis venu au monde et quand j'en partirai. Adieu à tous !
(1) Assassin qui se tua en prison.
À neuf heures, vient dom Martini qui ne veut pas me confesser; donc lui aussi reconnaît que ce n’est pas une chose si nécessaire. J’admets la force irrésistible et je crois que l’homme naît avec un destin. À 9 heures 112 je suis encore tout éveillé. J'aurais écrit encore bien des choses importantes qui me sont advenues dans le cours de ma vie, mais je n'ai pas le temps ; le 26 mai arrive trop vite. Il y a neuf ans aujourd’hui que je fus arrêté pour la première fois ; cette nuit, jeeurs. Il vaut mieux mourir en prison qu'en liberté pour ne pas souffrir davantage, car 1l se passerait encore bien de temps avant que cela n'arrive et quelle belle figure ferais-je en mourant voleur avec mes vols entre les mains: ici c’est mieux.
Chère âme de Fusil, donne de la force à mon courage, faismoi ton émule ; À dix heures tous dorment. Je mets du savon à la corde.Il est onze heures, tous continuent à dormir. Morphée, dieu du sommeil, empare-toi d'eux, ne les quitte pas. Minuit. Tout est lranquille, nous sommes le 26. Adieu, monde; encore une fois du savon à la corde et allons. Je prends mon essuiemainset mele mets dans labouche pour étouffer tout cri imprévu. Adieu, mère, sœurs, J'accomplis le sacrifice. Société, tu es vengée, tous les voleurs puissent-ils faire ma fin. Malédiction…
Promesse que j'avais faile à mon père, mais comme mon espérance fut déçue ! Quand je fus libéré je me rendis à Turin chez un cordonnier pour lui demander du travail; celui-ci avait besoin d'un ouvrier sachant faire les bottines de femme et je croyais pouvoir le faire, mais au bout de quelques jours, me prenant à part,il me dit qu'avec ce métier je n'étais pas capable de gagner de quoi vivre et me congédia.
Me voilà donc contraint de voler pour vivre et satisfaire mon ambition. C'est alors que je fus bien convaincu que dans les prisons italiennes 11 n'y a rien de bon. Dans ces maisons on souffre, mais on n'apprend rien qui puisse servir à faire d'un voleur un honnête homme, rien qui puisse servir à son relèvement: là lout est vice, tout est abrutissement. (1)
Dans les maisons de correction on apprend à exécrer la société : il n’en est pas une qui enseigne à faire d'un voleur un
(4) Utilité des maisons de correction!
honnête homme. C’est l'Université des voleurs où les vieux enseignent le métier aux jeunes : c’est là que se concentrent toutes les sortes de vices, lesquels, peu à peu.se communiquent des uns aux autres.
Prisonnier!synonyme d’esclave, soumis à des hommes, la plus grande partie sans humanité, êlres ienorants que la nature a privés de tout sentiment délicat et qui ne voient dans un prisonnier qu'un individu qu'ils ont pour mandat de torturer, parce qu'il a offensé la société, Que de malheureux l'Italie aurait de moius si ceux destinés à ton exécution pensaient comme toi et si les philanthropes au lieu d'envoyer des millions pour l’obole de St-Pierre pensaient à sortir de la voie du mal ceux qui le désirent, non avec des paroles, mais avec des faits. Tu dis: « Tu m'as offensé, un châtiment test dû; je t'éloigne pour que tu aies le temps de prouver que tu l'es réhabilité et que tu peux quitter les habits que, pour la faute, je te mis sur le dos ».
Pauvre société, comme tu es trompée. Dans tes maisons de détention, il est impossible qu'un détenu cherche à se réhabiliter, parce que celui qui va là avec une profession la désapprend, ne pouvant continuer son travail, et celui qui n'en a pas n'en apprend aucune, car il n’y a personne pour donner l'impulsion et tout cela, parce que la routine y règne en souveraine.