AUTOBIOGRAPHIE D'UN BRIGAND ALIÉNÉ
Nicolas N..., dont je relate ici la biographie, est un autre brigand dont on n'a pas encore pu vérifier jusqu'à quel point il sunulait la démence, de physionomie vulgaire mais non féroce, ayant une profonde cicatrice en forme de fer à cheval sur le cräne el une autre au visage.
Circonférence de la tête 54; courbe longitudinale 39; courbe transversale 37 ; diamètre longitudinal 195 ; diamètre transversal 154: angle facial 75 ; ligne faciale 66: poids du corps
29 kilogr. 800.
Dans la prison il se plaignait de qastralqie et avait des hallucinations pendant lesquelles il croyait revoir sa femme; plus tard il parait aussi avoir le délire furieux; cherche à blesser un gardien avec le cercle de sa gamelle dont il avait forgé une lame, un jour qu'il s'était nus en tête que personne ne devait entrer dans sa cellule; réintégré ensuite à l'hospice il parut véritablement halluciné pendant très longtemps, mais s'il l'était vraiment, personne ne pourrait le jurer. Voici ses écrits :
— Je suis né en l’année 1835 ou 36 je ne me souviens pas précisément, seulement je puis dire que ma famille me disait toujours que j'étais né l’année pendant laquelle le tremblement de terre se fit sentir dans la province de Calabre, ma patrie. Ma famille se rendit, au moment de ce tremblement de terre, dans une petite habitation située à la campagne et qui était notre propriété.
À l’âge de 13 mois je demeurais orphelin de mère, à 6 ans Je perdis mon père et nous restâmes quatre enfants sans père ni mère; néanmoins ma sœur qui avait 16 ans et nous avait sous sa garde, après deux années se maria et nous allâmes demeurer tous ensemble; après quelques années de séjour près de ma sœur, le père de ma pauvre mère me prit avec lui.
En l’année 1848, au mois de décembre, j'allai, en compagnie d'un de mes parents, dans un champ qni appartenait à mon aïeul pour y mener paître deux ânes. Peu de temps après que les deux animaux étaient à paître, l'un d'eux me donna un grand coup de pied qui me blessa gravement au front, ce qui m’obligea à aller m’étendre à la maison.
En novembre de l’année 1854 j'allai travailler sur la route communale de mon pays, pour porter la pierre et la chaux; mais la paye était minime, au bout de quelques jours je renonçai à ce travail.
En décembre 1854 et janvier et février 1850, j'allai m'occuper de mon morceau de terre et en mars J'allai travailler avec mon aïeul dans la province de Catanzaro où nous reslâmes jusqu'au mois d'août; je revins ensuite dans ma patrie ; au mois d'octobre je me rendis à ma propriété pour y récoller le peu de raisins que ma vigne avait produit. Un soir, à environ une heure de la nuit, après avoir terminer mon travail, je retournais à ma
maison qui se trouvait à environ deux milles de mon fonds, pour voir mon beau-frère afin qu'il me procurât une voiture pour transporter le raisin qui était déjà tout préparé dans deux cuves. Malgré toutes mes recherches pour trouver mon beau-frère, je n'y parvins pas; chemin faisant je fis la rencontre d'un de mes parents du nom de Luigi N..., avec lequel nous allâmes boire à un cabaret; après avoir bu nous sorlimes en discourant tout en nous promenant par le pays. Après un quart d'heure de promenade et de conversation, nous vimes {rois individus qui étaient assis sur une grosse traverse placée horizontalement à terre; quoique nous ne les connussions pas, nous les saluâmes, mais ils firent semblant de ne pas nous voir. Après que nous eûmes fait une vingtaine de pas, l’un d'eux se leva et vint à notre rencontre à pas lents. A la vue de ce mouvement, nous sorlimes tous les deux le pistolet que chacun avait en poche, en lui disant : « Arrière, sinon nous faisons feu sur toi. » Il se relira sans faire aucune opposition. Continuant à nous promener nous vimes mon beau-frère sortir d’une maison, une lanterne à la main. Bien qu'il y eût longtemps que je fusse à sa recherche, je ne voulus rien lui dire, d'autant plus qu’il était sorti d’une maison qui m'était suspecte pour un motif de jalousie. À ce moment, les trois individus dont j'ai parlé plus haut se firent connaître et nous partimes tous les cinq ensemble à la recherche d’un joueur de guitare, lequel ne voulait pas venir disant qu'il était trop tard, car il était plus de minuit, cependant, 1l finit par se rendre à nos prières.
Avant d'aller nous promener avec la guitare, nous allâmes boire et jouer au /occo, et s'il y eut quelques paroles échangées, aucune pourtant n'était de conséquence. Après cela nous sortimes et allämes nous amuser, Mais mon parent eut alors quelques mots avec Ach... Ga.., un de nos compagnons, parce que l’un voulait d'abord aller jouer de la guitare sous la fenêtre de sa maîlresse tandis que l’autre voulait qu’on allât vers la sienne auparavant. Tout cela fit naître une série de discussions entre tous,
Le guitariste se mêla à la dispute : je pris la défense de mon parent, et empoignant À. G... par les épaules, je le jettai contre le mur en lui donnant de la crosse de mon pistolet sur la tête ;
le frère de A. G..., me prit par derrière et voulait m'enlever le pistolet : mais moi, faisant un effort, j'eus le temps de hausser le bras et de lui envoyer un coup de pistolet à la jambe gauche, qui le blessa gravement. A. G..., pendant ce temps, s’élait échappé de mes mains et en même temps il me donna un coup de poignard à la joue droite et au bras gauche. Entre nous il resta un cadavre, celui du pauvre guitariste. Le matin suivant, la justice ayant eu connaissance du fait, décerna un mandat d'arrêt contre cinq. Mais me trouvant au lit et malade, j'obtins du Juge, moyennant caution, de rester chez moi jusqu'à mon complet rétablissement. Pendant que je me trouvais au lit, je fus interrogé pour la seconde fois par le juge. Je niai continuellement en disant que j'avais été assailli fraîtreusement el que je ne connaissais pas mes adversaires. Ach... Ga... Alessandro Am... et mon parent furent tous arrêlés 6 Jours après. Le 28 Juin 1856 eut lieu le jugement: Ach... Ga... et Alessandro ÀA..., furent eondamnés à cinq ans de prison; et moi el mon parent à 7 mois de la même peine.
A ma sortie du lieu où J'avais subi ma peine, je demeurai quelques jours dans mon pays, puis Je retournai de nouveau travailler en Sicile où Je restai Jusqu'en novembre 1859. Je retourna au pays. En 1860 je fus atteint d’une perte de sang au télon droit et Je crus véritablement passer dans l’autre monde. Néanmoins un an après ] étais parfaitement rétabli.
Au mois de septembre de la même année je me mariai. En janvier 1862, de compagnie avec mon beau-frère, nous partimes dans les Abbruzzes, emportant avec nous 1300 franes que nous mimes dans le trafic du bétail, ou pour mieux dire, dans celui des mulets. En novembre de la même année, me trouvant encore dans les Abbruzzes, un jour que j'étais à dos de mulet, je fis une chute qui faillit me faire rompre le bras et pour laquelle je demeurai vingt jours au lit ; puis nous partimes, mon beau-frère et moi, pour la Sicile avec dix-huit mulets ; nous y demeurâmes quelques années par le motif que nos affaires allaient en
s’améliorant.
Le 27 juin 1863 je fus surpris par les fièvres que je gardai jusqu'au 29 juillet. Le 2 août Je me rendis avec mon beau-frère à un pays nommé S. Antaldo, crovant que mes affaires s en
trouveraient mieux en raison des nombreuses connaissances que j'avais dans Le pays. Mais au contraire elles allèrent très mal ; mon beau-frère et moi ayant joué et perdu tout l’argent que nous avions apporté de la maison en y comprenant en plus 500 francs que nous avions gagné. Après cela nous convinmes de relourner dans notre patrie, où 1l arriva que nos femmes nous firent une terrible et furieuse scène. Après (ant de fracas nous leur avons donné la bastonnade.. .»
Cette biographie fut interrompue par un de ces accidents qui sont parliculiers aux criminels aliénés. Un collègue ayant fait sentir à Nicola N.. l’imprudence de laisser une trace écrite de ses actes, il interrompit immédiatement son travail et tomba dans un accès de délire pendant lequel il s'imaginait être menacé d'unnouveau procès et voyait un persécuteur dans le même collègue qui l'avait si bien conseillé, L'ayant rencontré quelques jours après, il se mit à l’invectiver, lui proposant de s’armer l’un de pierres, l'autre d'un bâlon et si ce n'avait été l’infirmier E.. ,il y eût eu une lutte furieuse entre eux.