XIV. — PALIMPSESTES ÉTRANGERS (1) Josepx LEPAGE
Joseph Lepage est né le 8 juin 1872 : il n'avait donc, en Janvier 1889, époque à laquelle il commit ce délit, que dix-sept ans à peine. Il appartenait à une honnête famille d'ouvriers : de son père, fabricant de fouets pour les chiens, 11reçut de bons exemples relativement à l’honnèteté ; c'était un homme intelligent, mais vif, impétueux el intempérant. Affecté de rhumatismes articulaires, il était à l'hôpital StLouis quand son fils tenta d’assassiner la fille Deschamps, dite femme Pierre.
(1) Voir p. 116 et suivantes de cet ouvrage, où nous avons intercalé bon nombre de palimpsestes Français.
(2) Dans Le criminel instinctif, par le Dr P. Garnier. (Annales d'hygiène et de médecine légale.)
La mère était morte l’année précédente d'une tuberculose pulmonaire ; d’un caractère doux et affable et sortant d'autre part de subir une longue maladie, elle n'avait pu élever ses enfants avec toute la fermeté et l'autorité necessaires.
De ses six fils, quatre seulement lui restèrent: Joseph est le troisième. L’ainé est un excellent jeune homme, habile ouvrier, sobre, d’une conduite régulière ; le second, âgé de dix-huit ans, avait déjà été condamné en 1887 à cinq ans de détention dans une maison de correction, pour incendie volontaire commis par vengeance ; le quatrième est un garcon de quatorze ans dont le développement physique et intellectuel procède régulièrement.
Aucun cas de démence dans les ascendants et collatéraux de la famille Lepage.
Joseph Lepage, sans être d’une constitution robuste, s’est développé assez rapidement.
Il est d'uncaractère franc, maistaciturne,irascible et méchant.
A l’école, 1] ne fut pas un mauvais élève, et s’il ne montre pas l'attention constante d'un écolier studieux et réfléchi, il donne pourtant les marques de la vivacité de son intelligence, car il fut toujours placé parmi les premiers.
Il se passionna pour la lecture et spécialement celle des faits de sang et les délits des grands criminels.
Sorti de l'école, son père le prit auprès de lui etle fit travailler dans sa fabrique de fouets : mais il commença de bonne heure à déserter la boutique chaque fois qu'il avait ramassé un peu d'argent. Alors il fréquentait lesmarchés et les cabarets en compagnie de petits vauriens avec lesquels il ne tarda pas à former une alliance qui ne contribua pas peu à développer en lui ses mauvais instincts.
Indifférentauxreproches, ilconservaitpourtantquelques égards pour sa mère, pour laquelle il avait une apparence d'affection.
Sa mère morte, Joseph Lepage n'eut plus aucune retenue eti] s’'adonna complètement au vagabondage, abandonnant la maison paternelle. [ne revenait près de son père que pressé par le besoin, pour disparaître de nouveau après quelques semaines, aussitôt qu'il avait gagné quelque argent pour se divertir et boire. A son père qui lui reprochait sa paresse et sa mauvaise conduite, il répondait : « Celui qui travaille est un imbécile : que je trouve
di
PALIMPSÉSTES DES PRISONS 305
une femme qui me procure quarante sous par jour et tout ira bien.! »
En ce moment il fréquente la pire société, il apprend l'argot, et s'initie à ce qu'il appelle les trucs du métier.
En décembre 1888, son père tomba malade et dut se faire transporter à l'hôpital. Joseph Lepage resta sans ressources.
Un ami de son père, ouvrier en fouels comme lui, pris de pitié, le recueillit, lui donnant pour quelque temps la nourriture et le logement. Dans la maison de Pierre où était la Deschamps, il est traité comme un fils ; il rend quelques petits services, fait des commissions, mais jamais ne s’assujettit à un travail régulier.
La fille Deschamps, dite « la Pierre », âgée de 24 ans et mère d’un enfant de deux ans, passait pour être d'un caractère doux et tranquille ; bonne et affectueuse pour Josenh Lepage, elle aurait dû attendre de lui de la reconnaissance, si un tel sentiment eùt pu naître en lui.
Le matin du 14 janvier 1889, profitant de l'absence de Pierre qui était allé porter du travail, il tente d'assassiner la Deschamps.
Lui aussi, ne voulant pas paraître un criminel vulgaire, nous a donné dans quelques notes les détails de son crime en les faisant précéder de quelques considérations sur sa vie,
HisTOIRE DE MA VIE
Libre, dès mon enfance, de faire tout ce qui me plaisait, il ne doit pas sembler étrange que je n’aie jamais aimé le travail ; j'ai hérité du plus grand défaut de mon père, du vice de boire l’absinthe.
Quand j'avais de l'argent, le moins que j'en buvais était deux ou trois verres par jour ; n'aimant pas le travail, je ne pensais qu’à me donner du bon temps. Plus je me voyais mal vêtu et en mauvaise compagnie, plus J'étais fier.
D'un caractère sombre et irascible, je ne pensais qu’à faire
pleurer mes frères et mes sœurs ou à donner des coups de couteau ; la vue du sang était mon seul plaisir.
La preuve de cela est qu'une fois, mes parents élant sortis et me trouvant seul avec mon frère et ma sœur,je ne me souviens plus de ce qui se passa entre nous, mais ce qui est certain c'est que je piquai mon frère au genou avec une épée que mon père avait à la maison.
On me reproche de n'avoir pas aimé ma mère ; si j'ai un reproche à me faire, ce n’est pas certes celui-là ; dans tous les cas, je ne serais pas le seul, car mon frère, celui qui est si bien connu dans le quartier, ne peut pas dire que dans le temps que la mère était malade il lait soulagée en quelque chose. Ce n'était pas en apportant onze ou douze francs par semaine qu'il pouvait beaucoup lui venir en aide et pourtant il gagnait treize sous à l'heure.
Le samedi 12 janvier, me trouvant près de M. Pierre, j'allai à la paye. Nous mangeâmes gaiment. Le dimanche 13, je mangeai encore avec eux tout le jour et, en toute sincérité, Je ne pensais pas à la tuer... Le lendemain, après avoir passé la nuit dans une chambre voisine, je retournai près d'eux, comme cela m'arrivait souvent pour me réchauffer. Après être resté environ dix minutes devant le poèle, une idée, comme déjà autrefois, me traversa l'esprit. Je fis un mouvement pour aller chercher un couteau qui se trouvait au milieu d’autres ustensiles dans une petite chambre voisine. Mais comme je n'avais pas de prétexte pour sortir, je cherchai une banquette de bois pour m'asseoir. Ne la voyant pas, je la lui demandai et elle me répondit qu’elle se trouvait dans la petite chambre voisine. Je dis à part moi : « Voilà qui se trouve bien » et courus chercher la banquette ; en même temps, je déliai mon paquet d’ustensiles et en sortis mon couteau que je cachai dans ma manche et je rentrai dans la chambre. Je m'assis à côté du lit en attendant quelle prit une position favorable. Finalement, après dix minutes, elle se retourna, la face contre le mur. Je me levai .…. elle ne bougeait pas... Je m’avançai à pas de loup en retenant ma respiration. Avant de frapper, je la contemplai un instant. À ce moment, l'enfant fit un petit mouvement et la mère s’éveilla. Alors, je n'eus que le temps de m'’asseoir sur une chaise qui se trouvait
près du lit. Je me reprochai de'n'avoir pas frappé plus tôt. Je fus contraint d'attendre qu’elle se rendormit. Cela ne larda pas beaucoup. Je me levai, résolu de ne pas attendre davantage. Je levai le bras et le laissai tomber avec un coup sec. Le coueau pénétra dans les chairs ; je relirai le bras pour frapper une seconde fois, mais la victime s'éveilla en disant: « Ah ! l’imbécile, il m'a fait mal. » A cette parole, je me jetai en arrière et cachai le couteau derrière mon dos en lui disant : « Impossible, madame, que je vous aie fait mal, »
Soit qu'elle eût vu le couteau ou qu'elle se fût aperçu du sang qui sortait de la blessure, elle se mit à crier qu'elle allait me faire arrêter. J'enfilai mon habit et me sauvai après lui avoir dit : « A nous revoir! » Je posai le couteau au pied de l'escalier et m'en allai pendant qu'elle criait : « A l’assassin ! »
Voilà pour le crime. Mon intention était de la tuer et de lui voler huit francs. Quant à mesidées, les voici en quelques paroles : tuer, voler, faire bombance et faire en un mot le plus de mal possible. Du reste, tuer quelqu'un fut toujours mon idée fixe. Casser des têtes, voilà mon caprice.
Quand j'étais jeune, je ne rêvais que coups de couteau,je voulais faire comme Pranzini, mais je n’y suis pas complètement parvenu... Tant pis, puisque me voilà pris... Allons ! ce n'est pas le moment de pleurer, mais il est néanmoins douloureux de se voir pris pour une simple saignée.
Ces sentiments pervers, manifestés par Lepage, n'étaient cerles pas produits par l'exaspéralion rageuse et sanguinaire d'un criminel d'occasion, au moment de son arreslalion : exaspéralion destinée à tomber complètement ; lui, au contraire, ne faisait qu'exprimer avec une cynique franchise la perversité de son âme avec un dédain complet de l'impression que son langage pouvait susciter et le même calme,le même imperturbable sangfroid persistèrent en lui, si bien que,trois mois après, il n'avait rien retranché de ses épouvantables propos.
Pourtant un jour il modifia son récit dans la partie concernant le motif qui l'avait poussé au crime.
« Ce n'est pas seulement pour lui prendre quelques sous que j'aicherché à l’assassiner. Il y avait très longtemps que cela me tentait et comme je voyais bien qu'elle n'y aurait jamais
consenti, J'eus l'idée de l'égorger et puis-de me salisfaire ne bonne fois ! Pendant que le corps est encore chaud, cela doit être un morceau de gourmet ! Elle était enceinte et peu de temps avant d'accoucher elle souffrait d'une douleur au sein gauche. Elle manifesta la crainte d’avoir un cancer : en réalité, il n’y en avait pas qu'un seul, mais plusieurs qui devaient lui venir. Elle alla tout d’abord à l’hôpital Saint-Antoine pour se faire soigner, mais y renonça bientôt, d'après les conseils d’une voisine, Mme V..., celle-là même qui ramassa mon couteau dans les escaliers. Cette dame lui conseilla de se soigner elle-même, en se lavant le sein avec de l’eau tiède et de l'eau phéniquée et de s'y appliquer quelques calaplasmes, Inutile de dire si je me trouvais là pour contempler l’opéralion, vous devez bien l’imaginer. Tout d'abord, c'était Mme V... ou les voisines complaisantes qui la médicamentaient, mais peu à peu je commençai à servir d’'infirmier et remplis très bien mes fonctions. C'était moi qui lui appliquais les cataplasmes el lui bandais le sein avec une longue toile qui lui faisait Ie tour du corps. Naturellement, elle était nue jusqu'à la ceinture. Chaque fois que je lui effleurais la peau, je frémissais du désir de la posséder.
« Ce fut ainsi que naquit cette malheureuse passion qui devait être si funeste, tant à elle qu'à moi. Nous jouions aux cartes et faisions des partis de loto, dans lesquelles j'étais, comme vous pouvez l'imaginer, toujours le plus faible. Tout cela me plaisait, mais j'aurais voulu autre chose. Aussi, à force d’être excitée, ma passion augmenla ainsi que le désir de la posséder, et cela allait toujours croissant. Le dénouement ne devait pas se faire attendre, comme on a vu. Ah ! la malheureuse femme l'elle ne pensait pas que l'agneau se serait fait tigre. Je n'hésitai pas à réprimer mes sentiments humains dont la nature, du reste, ne m'a guère pourvu. Je n'hésilai pas à déshonorer ma famille et à m'atlirer la réprobation pour me procurer le plaisir de f.... madame Pierre. J'ai ridiculement réussi. Du reste je n'ai pas encore perdu l'espérance... Voilà comme, en voulant prendre la femme et l'argent, je n’eus rien du tout.
« C’est triste de se voir pris pour une simple saignée. Du reste il n'y a pas de justice. Je vais cueillir 15 ans de travaux forcés pour une simple saignée ! On devrait me laisser en liberté
puisque si je Jui ai fait du mal, c'était pour lui faire du bien ! On me demande si j'en suis repentant : oui,je me repens de ne l'avoir pas tuée. Mais patience ! La rage et la haine s'accumulent dans mon cœur contre elle et je ne désespère pas de me venger un jour ou l’autre. Ah! je donnerais volontiers ma tête pour pouvoir la tenir sous mes ongles pendant un quart d'heure. Parce que je crois que si je reste plus longtemps à Mazas j'y deviendrai fou. » +
Et à la suite :
« Me sentant excité, comme je l'avais déjà été à la vue de son beau sein, je m'étais dit : je l'aurai, morte ou vivante, mais je l'aurai. Il me semblait que ce devrait être une chose précieuse, de faire cela quand le corps palpile encore, Je m'en serais donné à cœur joie, je ne vous en dis pas davantage. Quant à l'enfant, s’il avait bougé pendant ce temps, je l'aurais éventré d'un seul coup, et il n’y aurait pas fallu grand temps. Vous pouvez me croire si Je vous le dis ! La chose finie, j'emportais l'argent qui n'était pas à dédaigner, pour me divertir un peu; mais ce n’était pas, comme je l'ai dit tout d’abord, le désir d’avoir les 8 ou 9 francs que je savais contenus dans le porte-monnaie, qui me poussa à commettre le crime. Fi donc ! Je n'aurais pas tué une femme pour si peu. On doit me croire quand je le dis car qu'estce que cela peut me faire ? Je me ris de tout. »
Quand on lui demanda pourquoi il n'avait pas tout d'abord déclaré que le mobile de son crime était d'outrager le cadavre de sa victime, il répondit :
« J'ai pensé que tout cela prolongerait ma prison préventiveet qu'en allant en Cour d'assises il y aurait beaucoup de gens à me regarder et que l'on donnerait le récit de mon affaire dans les journaux. »
A Mazas son attitude ne changea pas et sa santé ne s'en ressentit pas ; seulement il dormait peu la nuit. A ce propos il disait :
« Oh ! ne croyez pas que ce soit le remords qui m'empèche de dormir, non! non! c’est la privation d'exercice et la fatigue : voilà tout. Ah ! les remords ! mais bast ! vous me dites que si le couteau avait atteint 2 ou 3 millimètres plus bas, elle serait morte. Eh bien ! c'est dommage :
d'un couteau mal affilé. »
J'ai été assez c... de me servir
Plusieurs fois aussi pendant l'instruction, il dit : « Si ma mère était vivante, je n'aurais pas fait le coup. » Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Guillot, dans les Prisons de Paris, 1889, publie quelques curieux graphiques criminels. A Lourcine, maison de correction pour les femmes, il trouve écrit sur le mur :
— Je jure de ne plus recommencer, parce que des hommes, j'en ai assez : c’est pour l'amour que je suis ici ; J'ai tué mon amant, mais il me le fait bien payer; méfiez-vous des hommes, car ils sont lrompeurs.
— La justice des hommes n’est rien, celle de Dieu est tout — dernier jour de mon instruction (1).
— Dieu est si bon qu'il a pitié des malheureux.
— Sainte- Vierge, ô Marie ma souveraine, je me jette à vos pieds et me mets entre vos mains.
— Crois en Dieu ; il te mettra hors de la prison ; souvent il m'a exaucée.
— Supportons sans murmurer les tribulations, même à tort, pour expier nos péchés.
— Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur ; daignez me prendre sous votre protection et faites-moi la grâce de ne pas me faire retomber en faute.
— Mon Dieu, exaucez mes prières, je vous en supplie en grâce; je vous prouverai combien Je suis sincère el vous promets que chaquesoir et chaque matin jen’oublierai pas de dire mes prières.
— Je suis arrêtée pour ol de 3000 fr. mais J'ai un avocat. — Vive les voleurs et mort aux honnêtes gens (2).
— Dans cette cellule où languit mon amour, loin de toi que j'adore, je gémis et Je souffre.
— Jean ne m'aime plus, mais je l'aimerai toujours.
— Vous qui venez dans cette cellule qui se nomme souricière, si vous n'êtes pas séparés d'une personne aimée, votre souffrance est atténuée.
— Quelle chose veux-tu quete disemon cœur dans celte obscure
(1) Preuve de criminalité moindre chez la femme coupable
(2) Délinquence congénitale
cellule, autre que la douleur et les tourments qu'il souffre pour mon amant ?
— Henriette aimait son petit homme autant qu'une femme peut aimer... aujourd’hui Je le déteste (1).
— Je m'ennuie à mourir : je veux revoir mon petit homme que J'aime, et quand je sortirai, s’il m’abandonne je le ferai assassiner par deux jeunes gens ; si ce n'avait été de lui, je ne serais pas ici. C’est lui qui est cause detout, mais je l'aime quand même de tout mon cœur.
— C'est le souvenir de mes amours passés qui est cause que je suis dans cette souricière ; mais quand enfin Je sortirai, que mon amant s’attende à un coup de revolver.
À St-Lazare, parmi les femmes, la religion et l'amour sont les sentiments dominants ; parmi les hommes c’est l'orgueil, la haine et la vengeance.
Presque tous se complaisent à graver leur nom, le plus souvent sur le mur,en le faisant suivre du surnom qui les rendaitcélèbres dans le monde, comme : d’Artagnan du Chalet — Fou d'Amour de la Courtille — lAvocat de Montmartre — Fleur de Montparnasse etc,. Puis il y a les déclarations de guerre à la société et les menaces contre les magistrats : « Mort aux juges ! — Vive l’arnachie! — Vive la révolution sociale, nous nous vengerons de ce que nous souffrons ! — Vive la Villette ! — Faites sauter en l'air les prisons ! — »
Il faut ajouter, à la décharge de ces malheureux, queles cellules dans lesquelles ils sont reclus sont loin de pouvoir leur inspirer des sentiments de bienveillance envers la société.
Mais la vengeance qu'ils tireront des délateurs ou des amants qui les ont trahis est, entre tous leurs sentiments, celui qui paraît les dominer, Il n'y a pas une pierre où l’on ne lise cette inscription : « Je me vengerai ! — Je te tuerai quand je sortirai — Mort à cette vache de Fernand qui m'a fait mettre dedans ; — Quand je sortirai d'ici je lui ferai sauter les boyaux du ventre : — Vivent les amis ! »
Bidoche, de la Bastille, écrit de sa femme Joséphine : « J'allais
(1) Délinquence congénitale.
être acquitté quand ma femme déclara que je portais un faux nom et que j'étais évadé de Clairvaux ; je me vengerai | »
Remarquons aussi ces inscriptions que la police ne devrait pas négliger et qui contiennent des recommandations comme cellesei : « Louis de la Villette vous souhaite bonjour,courage et sang. — Georges l'Anglais à V. et B. et à tous les amis, courage; voilà la première fois que je vais à l'instruction. Lundi est arrivé, et rien de neuf, aucune notice de Londres : écrivez à L... »
Verlaine avait été condamné pour blessures d’un complice, poète lui-même, à la suite d'actes sodomiques : Dans Lœti et Errabund, le croyant mort, il lui adresse ces vers :
On vous dit mort, vous, que le diable Emporte qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte !
— Je n’y veux pas croire. Mort, vous, Toi, Dieu parmi les demi-dieux !
Ceux qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux.
-- Tout ce passé brûlant encore Dans mes veines et ma cervelle
Et qui rayonne et qui fulgore
Sur ma ferveur toujours nouvelle !
Dans un autre poème (Parallèlement, 1889) il y a d'autres vers du même genre . Ailleurs il décrit admirablement la vie inlime des coupables qui se promenaient deux à deux dansles corridors de la prison de Bruxelles, oùil fut enfermé plusieurs années.
La cour se fleurit de souci, Comme le front De tous ceux-ci Qui vont en rond, En flégeolant sur leur fémur Débilité.
Le long du mur Fou de clarté.
- Tournez, Samsons sans Dalila, Sans Philistins ; Tournez bien la Meule au destin,
Vaincu risible de la loi, Mouds tour à tour Ton cœur, ta foi Et ton amour.
Ils vont ! et leurs pauvres souliers Font un bruit sec.
Humiliés,
La pipe au bec
Pas un mot ou bien le cachot ; Pas un soupir,
Il fait si chaud Qu'on croit mourir.
J'en suis de ce cirque effaré, Soumis d’ailleurs Et préparé A tous malheurs.
Et pourquoi, si j'ai contristé Ton vœu têtu, Société,
Me choierais-tu ?
Allons frères, bons vieux voleurs, Doux vagabonds, Filons en fleurs.
Mes chers, mes bons,
Fumons philosophiquement, Promenons-nous Paisiblement :
Rien faire est doux.
L'abbé Moreau dans ses Souvenirs de la petite et de la grande Roquette (Paris, J. Rouff), a donné de curieux documents, auxquels nous avons fait de larges emprunts.
Havelock Ellis, dans The Criminal, nousdonne les inscriptions suivantes, relevées dans les prisons anglaises, et qui sont absolument semblables aux nôtres.
« Autour de cette cellule, en une semaine, 21.000 détenus se promènent; 3.300 pierres forment cette cellule et dessus,
231 tuiles sont noires et 150 sont rouges. »
« Adieu à tous. Laissez la boisson. Une demi-bouteille d'eau-de-vie m'a conduit ici. Je jure &e m'abstenir pendant deux ans. »
Laurent, dans son bel ouvrage Les habitués des prisons, 1890 (1) écrit :
« I n'est pas rare de rencontrer dans les écrits des criminels, des théories sur la réhabilitation, sur le rachat des fautes, sur les châtiments, sur la honte et le mépris qui suivent chaque condamnation et qu'aucune expiation ne peut effacer.
Voilà comment s'exprime un condamné pour vol, récidiviste :
« Que le monde est cruel ! Pour lui, quiconque un jour s’est éloigné du bien est un scélérat. Quelle erreur et quel préjugé de l'ignorance humaine ! Si cet homme a péché, n’a-t-il pas subi sa peine ? Qu'aura-t-il à se reprocher ? En un mot, de quel droit tous se permettent-ils de le montrer au doigt ? »
Et Ruschovich disait: « Le sable vulgaire que vous foulez aux pieds donne un brillant cristal après être passé par l’ardent creuset ; la lie elle-même peut devenir utile si l’on sait l’employer; en la foulant aux pieds comme l’on fait, avec indifférence, sans y attacher la moindre pensée, le sous-sol de la société se mine et s'emplit de volcans.
« Connaît-il bien la montagne, l'homme qui n’en a pas visité les cavernes ? Le sous-sol, pour être situé plus profondément et plus loin de la lumière, est-il moins important que la croûte extérieure ? »
J'ai vu un jour, dans un angle obscur d'un corridor, à la Santé, un dessin grossier représentant un membre viril monumental et au-dessous ces paroles : « La p... à Théo dela Meuse. »
J'ai eu en mains une Morale chrétienne en action annotée par un individu qui signait « Panarchiste ». Il en a fait un livre curieux. Par le moyen de numéros transposés, de paroles ou de lettres ajoutées ou effacées, il a transformé toute cette histoire pieuse en un recueil licencieux et obscène. Pour avoir Ja patience de transformer ainsi un livre page par page, presque lettre par lettre, cet homme devait être en proie à un érotisme étrangement lubrique.
(1) 4 vol. in-8- Bibhothèque de criminologie, Storck, édit., Lyon.
Aux versets d’un cantique il en a subsisté d'autres dans ce genre :
« Quand une femme a la jaunisse, le remède le plus sûr est de lui mettre entre les cuisses la racine du genre humain. »
Les marges des livres sont couvertes de réflexions de ce genre :
« La justice est comme une fille perdue: elle ne prodigue ses faveurs qu'à ceux qui la paient. » Ou « Quel est donc le jour où l'humanité entière pourra se passer de ces girouettes fabricantes de bouquins ? Ce jour-là, les hommes d'aujourd'hui paraîtront des pygmées »
Ou : « L'homme est si faible et si peu sûr de lui-même, que de tout temps et en tous lieux il a éprouvé le besoin de fabriquer des dieux ou un être plus ou moins palpable afin de se fausser l'esprit.
« Cette pauvre humanité est une galetle dont chacun veut avoir sa part. Le plus économe, le plus astucieux aura le morceau le plus gros, d’autres l’auront moins gros et ainsi de suite, et il se trouvera encore une sorte d'individus, qui ramasseront les miettes du gâteau. »
Un jeune criminel, condamné à mort pour avoir tué et dévalisé un pauvre diable avec lequel il s'était grisé, après avoir lu ce passage : « Puis, dans le lointain, au milieu d'une place dominée par un édifice aux clochelons aigus, s'élevaient, au milieu de la foule, les deux bras rouges, hideux, de la terrible machine qui poursuit les assassins dans leurs songes », s'empressa d'écrire en marge: « Ce n'est pas vrai, car elle ne m'a jamais fait réver. »
Un farceur sinistre, qui s'intitule Luigi di Brescia, fait dans le même livre cette annonce : « Un réclusionnaire libéré, ayant fait ses classes aux collèges de Mazas et de Sainte-Pélagie, ayant obtenu son brevet à la Conciergerie, et sortant récemment de l’Université de Melun, demande un emploi près d'un agent de change, se charge du nettoyage de l'or et de l’argenterie et même de l’éducation des enfants. »
Un autre enfin, qui rêve d'évasion, propose un coup: « Si tous les amis voulaient s'en donner la peine, on pourrait sortir d'ici, Il n'y aurait qu'à choper un soir le gardien de ronde en
l'appelant, et une fois la cellule ouverte lui sauter au cou et l'étrangler. Une fois le gars abattu, prendre ses clés et ouvrir toutes les cellules. Alors, vive la liberté ! celui qui fera ce couplà aura bien mérité de la patrie. Avis aux garçons qui ont encore beaucoup de temps à passer ici dedans. Voilà le moyen de se liquider. »
Finalement, Laurent cile une longue et obscène autobiographie écrite par un criminel à une tierce personne,
Après avoir étudié les palimpsestes des prisons, je me suis aperçu que je n’aurais en main qu'un amas de documents tout à fait stérile, si je n'avais aussi le revers de la médaille, Le clairobscur donné par les palimpsestes des honnêles gens, et me suis mis à fouiller, aidé par mes amis Ferrero et Olivetti, étudiants, Frigerio et Tonnini, professeurs, et Zerboglio, avocat, les murs, les latrines, les casernes, les livres. Tout cet énorme et informe matériel a été soumis à l'alambic statistique de Virgilio Rossi, qui compte parmi les plus compétents.
En voici les résultats :
Sans avoir la prétention de donner une statistique proprement dite des palimpsestes, — puisque si les palimpsestes sont faits numériquement, ils ne sont pas néanmoins susceptibles d'un relevé homogène, du moment qu'on ne peut leur appliquer la rigoureuse et systématique observation statistique — nous croyons toutefois devoir grouper et élaborer numériquement le matériel récolté, pour deux raisons principales :
1° Parce que, dans la publication des originaux, on ne pourrait classer rigoureusement les palimpsestes des prisons, qui sont pour la plupart complexes, comme nous le verrons. On aurait dû, pour suivre un ordre rationnel, classer un même palimpseste dans différentes catégories et tomber ainsi dans l'inconvénient d'une répétition continuelle.
2° Parce que les chiffres rendent plus évidentes les confrontations avec les palimpsestes récoltés hors de prison et dont nous ne croyons pas devoir publier tous les originaux, parce que, au contraire de ceux des prisonniers, ils sont accessibles à l'observation de tous, puisqu'ils se trouvent dans presque tous les lieux de rendez-vous public,
Objets des palimpsestes hors des prisons. — Parallèle entre les palimpsestes des murs et ceux des livres et avec les palimpsestes des prisons. — Les objets irailés dans les 1.229 palimpsestes récoltés hors de prison se rapporlent aux chiffres portés dans les colonnes G. H. [. de la table numérique n° 2. Les rapports proportionnels des colonnes sont représentés au Diagramme 1 de la table graphique.
En supposant le total des objets des palimpsestes des murs et celui des palimpsestes des livres respectivement égaux à la moitié du total complexe ; en mettant à 1.000 le total général des objets et en calculant le chiffre obtenu avant par le rapport des compositions, nous avons obtenu les résultats des colonnes L. M. N. de la table numérique déjà citée.
Dans ces palimpsestes, notons avant tout une concentration majeure sur les trois premiers objets, lesquels constituent, pris ensemble, le 5/7 du total de ces objets.
Deux de ces catégories, traitées dans les prisons (peines et prisons, lois et justice) manquent dehors, où nous avons en place deux nouvelles catégories.
Nous avons enfin la dissemblance beaucoup plus prononcée entre les palimpsestes des murs et ceux des livres.
En effet, parmi les criminels, il y a quatre catégories qui donnent des proportions semblables dans les deux séries, tandis que hors de prison nous n'en trouvons qu'une, les palimpsestes des luxurieux.
Toutefois, il est nécessaire de dire que, pour diverses raisons, les palimpsestes recueillis hors de prison ne proviennent pas tous d’honnêtes gens. Les palimpsestes ne portent pas la signature de l’auteur et de même que tous les fous ne sont pas dans les maisons de santé, tous les criminels ne sont pas en prison. Pour ce motif il ne faut pas s'étonner si beaucoup de phrases de celte seconde récolte (spécialement celles des murailles), portent une véritable empreinte criminelle. D'autre part, salir par des inscriplions ou des phrases obscènes les murailles publiques, les livres des bibliothèques, etc.., constitue déjà une série d'infractions aux lois et règlements, infractions passibles de peines, par le seul molif de propreté urbaine, quand elles ne revêtent
pas le véritable caractère de délit contre les bonnes mœurs ou autre. Cela servira à expliquer l'espèce d'analogie qui existe entre les deux séries de palimpsestes et par-dessus tout celle beaucoup plus tranchée qui existe entre les palimpsestes des murailles du dehors et ceux de la prison.
Politique. — Dans les palimpsestes récoltés au dehors, la première place appartient à ceux qui traitent des arguments politiques (291,30 pour 1.000), catégorie qui chez les criminels occupe le 9° degré. Ici la proportion des palimpsestes politiques sur les murs est double de celle existant sur les livres; chez les criminels, comme nous le verrons, c’est précisément le contraire.
Dans les inscriptions politiques des criminels, la première place est occupée par les palimpsestes anti-cléricaux et par ceux contre les hommes du Gouvernement, spécialement contre ceux qui prononcent les peines; au contraire, hors de prison, la première place appartient aux palimpsestes républicains et anarchistes. Mais il faut remarquer que les inscriptions anarchistes se trouvent loutes sur les murailles de même que la plus grande partie des anti-monarchistes et socialistes, pendant que les inscriptions monarchistes, conservatrices, patrioliques et cléricales, sont données en tolalité ou pour la plus grande partie, par les palimpsestes des livres. (Voir dans la table graphique les fig. T et 8.)
En général, les sentiments politiques les plus nobles et les plus élevés se trouvent sur les livres, et c’est presque exclusivement sur ceux-ci que nous avons trouvé les palimpsestes patriotiques, irrédentistes et cléricaux. Le peu de palimpsestes révolutionnaires trouvés hors de prison, furent presque tous relevés sur les murailles. Egalement les palimpsestes anti-monarchistes prédominent sur les murailles et les plus anarchistes sont les plus déraisonnables.
En voici quelques exemples :
« Vive l'anarchie! »
« Mort aux jésuites ! »
« Le Siècle est le maquereau de la France ! »
« Vive la France et les pommes de terre frites ! »
« Ouvriers, tuez les patrons ! »
« Vive la révolution sociale ! elle nous délivrera du joug du capital. »
« Je voudrais être fou pour avoir la certitude d’être universellement honni. »
« Si l'enfer existe, les prêtres iront les premiers parce qu'ils sont les plus menteurs. »
« Paraître n’est pas être, ourdir n'est pas tisser. »
« Vive la république de ceux qui ne savent pas écrire. »
« Tant qu'il existera des papes, prêtres, empereurs et rois, la liberté, Ô peuple, ne sera pas pour toi. »
Guerre. — « La gloire est le monument des rois. Et à la suite. Pas toujours. »
« J'ai trouvé hier un homme qui, depuis quarante heures, n'avait rien mangé et ne trouvait point de travail; et s’il ne fait rien, le gouvernement le fait prendre par la police ! Per Bacco ! »
« Le peuple, pour voler, prend exemple sur le gouvernement. »
« Le gouvernement autorise à faire banqueroute, et pourvu qu'on lui donne tant de mille francs, il laisse tout faire. »
« Le gouvernement devrait expédier les prisonniers en Afrique pour les châtier. Ils pourraient ainsi gagner leur vie. »
« Les philosophes ne peuvent pas jouir de la vie. »
« Dieu n'existe que dans la pensée des ignorants. »
Derrière le groupe érigé au roi Vicior-Emmanuel à l'Université de Turin, au portique supérieur : « Brute, il est temps de se dépouiller: laisserai-je usurper par un cuisinier régicide, la gloire des tribuns ? » au-dessous : « Imbécile. »
« Vive l'égalité, règne de paix, d'amour et de justice. »
Livre. — Le livre qui, en prison, descend à la dixième place et dans ce livre même à la cinquième, hors de prison occupe le deuxième degré etle premier dans ce livre. Dans la prison, les palimpsestes des livres, sans relations avec celui-ci, donnent 870 pour 1.000 et hors de prison à peine 360.
En prison, la première place des palimpsestes qui ont trait
aux livres, est occupée par les commentaires critiques; hors de prison par les éloges et commentaires approbateurs.
En prison, la seconde place est occupée par les antithèses; hors de prison nous n'en trouvons pas et la seconde place est occupée par les critiques. Hors de prison nous trouvons une grande quantité d'insultes de tout genre qui ne se trouvent pas en prison, ainsi que les invectives conire l’auteur du livre. (Voir table graphique, 5 et 6.)
Rapportons ici quelques-unes de celles-ci, relevées sur les livres des bibliothèques :
« Je suis un âne, je ny comprends rien; elles sont belles (les odes de Carducci) mais je ne comprends pas. »
« Celui qui est critiqué, c'est preuve qu'il a du mérite. »
« On à toujours dit que les originaux viennent du Nord et la vanité du Sud. »
«Je comprends qu’on enterre les rois, mais non Dieu, dont Robespierre même disait qu'il serai nécessaire de l’inventer s’il n'existait pas. »
Un autre ajoute :
« Mais tu ne sais donc pas que de notre temps on a démontré l'inutilité de cette hypothèse et que Dieu est enterré par les penseurs ? »
« Tour de paroles sans conception. »
Dans un livre sur l'onanisme, auquel on avait enlevé quelques pages :
« Celui qui a enlevé ces pages, voulait cacher l'empreinte d'un vice qui le fait rougir. »
Et un autre : « Assassiner sur les routes, mais ne pas détériorer un livre dans sa vie. »
Les mots deviennent lyriques, poétiques, très élégants dans les chalets alpins ou dans leurs albums, soit que la pureté de l'air ait une influence sur l'âme, soit que les écrivains appartiennent à une société mieux choisie.
Aux chiens du Saint-Bernard : :
« À vous, bêtes gentilles et affectueuses, dans lesquelles je retrouve plus de sentiments de chez beaucoup d'heureux de la terre; à vous qui embellissez de tant de poésie cette pointe de rocher délabrée; combien je me souviens de vous!!! Que de
ni
fois je pensais à vous quand j'entendais notre mère vous louer ! à vous ce tribut d'admiralion affectueuse et de bienveillance. »
« Reconnaissance est fleur,
Est fleur qui jamais ne meurt,
Qui toujours dans un gentil cœur, Vit éternellement. »
« Comme l'aigle éloigné des bas-fonds de la terre, Je contemple étourdi l’immensité du ciel,
Et plus près du bon Dieu, pour bonheur éternel, Je le prie de changer mon grincheux caractère. »
Insultes au prochain. -— Elles n’ont pas grande importance, car, adressées le plus souvent à des personnes inconnues, elles ne renferment aucun sentiment. Si nous tenons compte des objets et non des sentiments, le plus grand nombre n'est pas récolté dans les correspondances des criminels, mais sur les murs. M. G. Ferrero, qui en recueillit 100, observe que la plus grande partie sont dans cette forme : « Celui qui lit cela est un äne. » 41 °/, contiennent des fautes d'orthographe. Il faut ajouter que c'est un défaut commun aux enfants des classes élémentaires, que d'écrire de semblables phrases sans aucune intention précise.
Ordures. — Ces palimpsestes, qui chez les criminels occupent le dernier rang, et qui pourtant prédominent sur les murs, hors de prison occupent le 4 degré (le 3° degré sur les murs et le 6° sur les livres) donnant au total 67,71 pour 1.000 objets. Le nombre le plus élevé s'observe dans les lalrines, comme l'exprime bien ce grafite :
« La lalrine est le soulagement de tous les stupides cochons. Cela se comprend, il n’y a pour eux de lieux plus propres. »
Les exemples abondent même trop:
« Puissants sont les papes, Savants sont les rois,
Mais quand ils font caca, Ils sont tous comme moi. »
.« Lei on s’enlève un grand poids du cul. »
« Ma merde fait croître le maïs. — Il n’est pas permis de chier ou faire autres jeux corporels dans les escaliers, parce que si les messieurs devaient s'asseoir, ils toucheraient au cavalier et s'en feraient une chaise. » |
« In merda fraternitas. »
« Manger et chier: voilà la synthèse de toute existence. »
« Dernier sépulcre de tant de prose. »
Soi-même. — Le mot n'atteint pas un chiffre aussi élevé qu’en prison; ici il occupe le 4e degré, c’est-à-dire le 10 ‘/. des objets; dehors le 5° avec 58,13 pour 1.000; 1l est à remarquer que pendant qu'en prison les proportions entre les palimpsestes des livres et ceux des murs sont à peu près semblables, au dehors, ceux des murs ne donnent plus que les 4/5; alors qu'ici le #noù occupe la 4° place, dans les livres, il n'occupe que la T°.
Obscénilé. — Cette catégorie occupe une place intermédiaire elnous pouvons remarquer le peu de différence qui existe entre les murs et les livres.
La cote est de peu inférieure à celle donnée par les criminels. La différence existe dans les sous-catégories. En effet, sur 16 obscénités, ou mieux sensualités, nous en avons 8 avec invectives contre les auteurs de ces inscriptions et 2 où on loue la pudicité, dont nous ne trouvons pas trace chez les criminels; néanmoins 4 seulement parlent d'onanisme et # d’amours impudiques, tandis que 12 ont trait à la pédérastie, précisément la mème proportion qu’en prison. En voici quelques-unes :
Viens, ma belle, viens, Ne te le fais plus dire,
Je te donne deux francs Si tu viens avec moi.
Viens, ma belle, viens Viens à l'antique vallée, Je te montrerai la flèche, La flèche de notre amour.
Un étudiant écrit dans un livre de droit : « Je propose de mettre dans le trou de X... (un professeur très bête), les fragments des ©... qu'il a rompues aux étudiants. »
«Une femme nue à la place du c.., a le piège des passereaux.» « L'avocat est membre du Foro (trou) et le c.. est le trou du membre (1). » Et sous un autre: « Use du c.., imbécile, mais après tais-Loi. »
Sous un membre : « Equipement d'épouse. »
« Les barbus gätent les jeunes garçons. »
Chant humoristique :
« Pour une gentille femme
Il n'y a pas de plus grand plaisir Que de se faire f..,
Par un jeune homme dans un lit. »
« Te plaît-il, à boucher, le morceau ? »
Religion. — Les palimpsestes religieux sont en nombre inférieur hors des prisons et plus nombreux dans les livres que sur les murs, pendant que ceux des murs des prisons ne donnent que les 5/6 du total.
Les palimpsestes dans lesquels on trouve un véritable sentiment religieux sont plus nombreux hors de prison (25 sur 66) ; les cléricaux et anti-cléricaux sont en nombre égal (14 et 14).
Nous avons ensuite 6 palimpsestes irréligieux et 5 d’athéisme (de ces derniers aucun chez les criminels), enfin deux contenant des blasphèmes.
Au-dessus des vers de Slecchetti :
« Pleurer je ne puis ; Je maudis Dieu. »
Un lecteur écrivait :
« Ce blasphème est trop beau pour pouvoir le mépriser ; mais une âme si corrompue fait horreur. »
(4) Calembour qui ne peut se comprendre qu’en italien, Foro signifiant forum et trou.
Et un autre : « Quel blasphème, crétin ? »
« Tu n'as pas tort de blasphémer Dieu. I] L'a fait trop âne. »
Société et institutions sociales. — La plus grande partie de ces palimpsestes furent extrails des murailles et n’ont pas un caractère bien différent, en général, de ceux des prisons, sauf quelques-uns concernant le militarisme. Au contraire les quelques-uns qui ont été relevés sur les livres, sont de nature très diverse, traitant de questions économiques de nature élevée ou de questions sociales.
« L'honnête homme est toujours maltraité. »
« Qui méprise un centime ne vaut pas un millime. « Mieux vaut mourir que d’avoir une vie pleine de désagréments. »
€ Is veulent du pain et ils crient : « Vive la Révolution ! Anes! La Révolution c’est la misère. »
« Patrons ! ne maltraitez pas les ouvriers. Vous pouvez un jour vous trouver à leur place et être traités de la même façon. »
« Vive les chevaliers d'industrie. »
« Vive les souteneurs, sangsues des braves filles. »
« O patrons, soyez Justes avec vos pauvres subordonnés. »
Militarisme. — Nive l'exercice. (11 fois) — Vive les bersaglieri. — Vive l'infanterie. — La cavalerie est la plus belle des armes : avez-vous le casque, fantassins? — Vive la cavalerie à pied et l'infanterie à cheval. — Vive la classe de... (19 fois) — Allons faire le soldat, puis retournons chez nous. — Vive la
guerre (2 fois).
Délits, vices, ete. — Les palimpsestes du délit, qui sont les plus communs en prison, n'atteignent dehors qu’un total de 18 dont 16 sont fournis par les murailles : presque tous ceux concernant le vice sont fournis par les murailles ; quelques-uns traitent des compagnons et très peu parlent des parents.
Les palimpsestes amoureux prédominent dans les livres qui eux-mêmes sont des livres concernant ce sentiment.
Nombre des palimpsestes de la prison. — Le nombre complexe
des palimpsesles de la prison des hommes que nous avons reportés ci-dessus s'élève à 809. De ce nombre, 510 furent relevés sur les livres, 299 sur les murailles, les cruches, les planches des lits, etc
Hors de la prison, 1229 furent récoltés, dont 663 sur les livres, et 556 sur les murailles.
Complexité des palimpsestes. — Chaque palimpseste traite un ou plusieurs sujets et renferme un ou plusieurs sentiments, habitudes, inclinations.
Pour ce motif, le nombre total des objets et des sentiments ne correspond pas à celui des palimpsesles, mais lui est supérieur, car il y a des palimpsestes des plus complexes.
En rapport à cette complexité nous trouvons :
En prison Moyenne Moyenne Moyenne complexe. des palimpsestes des palimpsestes des murs. des livres.
Objets pour 100 palimpsestes... 250 224 265 Sentiments pour 100 palimps.. 214 203 291 Hors de prison Objets pour 100 palimpsestes . 118 103 133 Sentiments pour 400 palimps.. 103 110 100
De ces chiffres, il résulte: 1° Que les palimpsestes de la prison sont plus complexes que ceux du dehors, soit pour les
objets, soit pour les sentiments ; 2° Qu'en prison, les palimpsestes des murs sont moins complexes que ceux des livres; que hors de prison, les palimpsestes des livres, plus complexes pour les objets, sont moins complexes pour les sentiments que ceux des murailles.
Objets des palimpsestes de la prison. — Le chiffre absolu des objets traités dans les palimpsestes de la prison est porté à la table numérique (au dos de la table graphique), n°1 col. A. B. C. la figure 2 de la table graphique est le diagramme de ces objets, établi dans les chiffres proportionnels des col. D.E.F. et montre le rapport entre les murs et les livres pour chacun de ces objets.
Délits. — La première place est occupée par les palimpsestes qui traitent des délits : 215,41 pour 1000. Sur le nombre effectif de ces palimpsestes (436), plus d'un quart déclinent la responsabilité de la faute commise, avec 72 prétextes d'innocence, 21 atténualions ou justifications et 50 qui imputent le délit à d’autres (10 occasionnés par les femmes, 7 par la nalure, 5 par le destin, # par les mauvaises compagnies, 4 par le vin, 4 par le jeu, # par le manque de travail, 3 par le manque de parents, 2 par l'amour, 4 par la rigueur de la discipline, et 1 par la misère.
Quatre-vingt-quatre palimpsestes sont fournis par la vanité du délit, 52 par les propos de vengeance, 24 par de nouveaux délits à accomplir à lamiseen liberté et parmiceux-ci, 8 se proposent pour l'avenir une plus grande prudence pour éviter de retomber entre les mains de la Justice.
Dans 15 de ces palimpsestes, la vanité du délit va jusqu'au plus rebutant cynisme ; 9 confessent impudemment les crimes: 1 prônent leur délit, spécialement le vol; 3 suggèrent des moyens'de tromper la justice.
ILest vrai que 34 palimpsestes parlent de remords et d’amendement ; mais ceux-ci contiennent une pointe d'ironie qui fait douter de leur sincérité et dans d’autres la déclaration de repentir/s'accompagne de celle constatant l'impossibilité de s'amender.
Quinze seulement protestent de leur résignalion; dans 5 c'est, comme ils le déclareront, de la résignation forcée et 2 seulement par suite d’un véritable remords. Trois réprouvent les récidives, mais seulement parce qu'ils ne sauraient pas se tirer adroitement d’une condamnation et ne pas se laisser prendre.
Compagnons. — Dans les objets de la deuxième, la plupart (182,80 pour 1000), se rapportent au groupe des palimpsestes qui traitent de ceux que nous nommerons compagnons ; non amis, car le sentiment de véritable amilié s'y montre rarement.
Parmi ceux-ci se place en premier lieu le nombre des saluts (13, el une grande quantité d'isolés furent négligés). Viennent ensuite les avertissements (45) ou informations sur leur procès ou celui d'autrui, sur l'issue des débats, sur le jour de leur mise en liberté, ou le lieu où ils iront subir leur peine et autres choses. Néanmoins, 45 sont des palimpsestes dans lesquels on exhorte les complices et autres détenus à supporter la peine avec courage, avec allégresse, d'autres avec résignalion en y ajoutant de belles espérances pour l'avenir: augures d'absolution ou de grâce, projets d'émigralion, rendez-vous pour le jour de la mise en liberté.
Dans 27 on excite les compagnons à commeltre de nouveaux délits ou à se venger ; dans 2#1il y a des imprécations contre les complices délateurs que l’on signale au mépris des autres détenus ; 14 donnent réconfort et espérance d’absolution ; 12 manifestent une cerlaine commiséralion pour les autres compagnons d'aventure, mais sont faites sur un ton ironique ou peu délicat, comme quand on y trouve l’épithète de compagnons de collège ; 1 dénotent une vive complaisance pour les disgrâces survenues ou pour les condamnations infligées aux compagnons de prison. seulement sont amicaux avec exhortalion à l'amendement; 4 blasphèment les mauvaises compagnies qui sont désignées comme cause du délit et 1 propose de ne plus les fréquenter.
Dans cette nomenclature nous devons mentionner que 11 fois eulement nous trouvons les palimpsestes d'autrui commentés,
S 1 avec malveillance et 4 avec approbation,
Peines et prisons. — Ea troisième (307, soit 151,67 pour 1000) est fournie par les palimpsestes traitant des peines et des prisons.
Ea note prédominante est le désir de liberté et d’impunité (la faire franche), exprimé soit directement (42 fois), soit indirectement ; ainsi il y en à 38 de commisération ou de déprécation pour la condition de prisonnier ; dans 20, la longueur de la prison préventive : 17 révèlent de la préoccupation pour le procès ou pour la défense et 4 la crainte d’une peine trop longue,
Plusieurs expriment jusqu'au désespoir le désir de liberté (4); le désir de la mort (5); des propos de suicide (11) non sincères dans tous, car 8 contiennent de flagrantes contradictions dans le même palimpseste. Dans deux il y a des projets d'évasion. Enfin 13 contiennent des lamentations contre des sentences trop sévères et 16 expriment l’espoir d'être absous ou graciés. Dans 18 on lance des imprécations spécialement contre la cellule solitaire que deux déclarent « mère des funesles pensées. »
Aucun des fonctionnaires de la prison n'échappe aux imprécations des prisonniers; 33 de celles-ci sont dirigées contre les gardiens, 5 contre les prêtres, 4 contre le médecin, 2 contre le directeur, { contre l'entrepreneur et 4 contre le bibliothécaire de la prison,
Dans 16 on crilique la vie prisonnière, ou parce qu’elle est trop mauvaise (11) ou parce qu’elle est trop restreinte (5); dans un le vestiaire ; 5 décrivent la prison comme un centre de corruplion.
Ii faut ajouter enfin 20 lamentations sur le manque de nouvelles du dehors et 10 sur l'abandon des parents ou amis pendant la détention.
Par contre 20 dénotent une véritable indifférence pour la peine et 10 la déclarent inefficace à les amender : 13 raillent et font des calembours sur la prison dont 8 contiennent des éloges.
Soi-méme. — De ce qui a déjà été dit, il résulte que dans les palimpsestes des criminels, le m0? entre pour la plus grande part et en calculant les manifestations indirectes, il occuperait le premier rang. On parle directement de $soz-méme dans
204 palimpsestes (10 0/0 des objets) soit par les préoccupations qu'inspire l'avenir ou par vanité du délit même et dont quelques-uns de ces derniers vont jusqu'à la monomanie ; nous en avons 3 qui pensent jusqu’à leur propre épitaphe.
Du zeste l'empreinte personnelle que portent ces palimpsestes, comme nous l'avons vu pour ceux sur les délits, sur les compagnons, sur les peines et la prison, se révèle également dans presque tous les autres objets.
Lascivité, amour, etc. — Relativement à la lascivité nous avons 135 palimpsestes {68 pour 1,000).
Notons ici immédiatement, le contraste entre cette cote si élevée et celle beaucoup moindre (16 pour 1,000) des palimpsestes qui parlent de véritable amour, fréquents chez les honnôles gens.
La majeure partie (52) ont trait à des descriptions lascives en général ; 26 contiennent des allusions pédérastiques (8 dans l'église) 21 vantent les amours impudiaues ; 20 ont rapport à lonanisme {3 dans l'église). Enfin 12 imputent la cause de leurs crimes aux femmes ou à l'amour et 9 lancent des insultes contre les femmes en général.
Religion. — Les palimpsesles inspirés par les arguments religieux sont au nombre de 112 (55,33 pour 1,000) ; 25 seulement manifestent un véritable sentiment religieux, tandis que 20 l'invoquent comme complice du mal ; 16 vont jusqu'à la plus complète irréligion ; 25 invectivent les prêtres et 11 l'Eglise ; mais dans ceux-ci il n'est pas toujours possible de distinguer le sentiment religieux du mobile politique. Néanmoins nous ne trouvons que 5 blasphèmes : fait étrange si on pense à l'habitude que les criminels {comme du reste une grande partie des hommes grossiers), ont de blasphémer dans la conversation.
Vices (à l'exclusion de la lubricilé et des palimpsestes orduriers). — Outre les palimpsestes qui ont trait à la lascivité et dont nous avons parlé plus haut, et ceux contenant des expressions ordurières et dont nous parlerons plus loin, nous trouvons
97 palimpsestes qui traitent des autres vices (47,62 pour 1,000). Tous les vices pris ensemble auraient donné un total qui occuperait dans la série des objets le 4° degré.
Plaçons d’abord la vanité du vice, comme dans les délits la vanité du délit; nous avons pourtant un nombre, en proportion bien supérieur que pour les délits, de réprobations contre les vicieux ; 5 contre le vice en général ; 3 contre le jeu (1 contre celui du loto) et 1 contre l’usage du tabac.
Le désir du tabac apparaît le plus fréquemment (15 fois) puis celui du vin (12, outre 4 accusant le vin d’être la cause de leurs délits); ensuite le jeu (10) ; moins l’oisiveté (4) et moins encore la gourmandise (2).
Lois el justice. — Sous ce titre nous avons groupé 87 palimpsestes contenant des invectives contre les lois et principalement contre ceux qui les appliquent. Les invectives contre les juges prédominent (37), (dont 2 seulement contre le Procureur du Roiï et 1 contre les jurés) ; viennent ensuite 20 contre l’administration de la justice en général; 9 contre les avocats ; nous avons vingt-trois fois plus d'insultes contre ceux qui dénoncèrent à la justice les crimes d'autrui, contre les espions.
Politique. — Les opinions politiques clairement exprimées ne sont qu'au nombre de 69 (34,09 pour 1,000).
Pourtant si nous y ajoutons les opinions anticléricales et contre l'Eglise, dans lesquelles on ne peut pas bien distinguer la politique de la religion, et quelques-unes trailant de l’émigration comme manifestation contre la patrie, ce nombre s’élèverait à 102. Il y aurait pourtant parmi celles-ci et en premier lieu, les invectives anfi-cléricales (25), puis celles contre les députés et autres hommes d'Etat (17). Mais si nous prenions ensemble les palimpsestes qui contiennent des phrases contre l'ordre constitué, la seconde place appartiendrait à ceux-ci puisque nous en avons T républicains, 5 communisles, 5 révolutionnaires, 5 socialistes et 2 irrédentistes, Enfin nous en trouvons 16 antipatriotiques, 9 d'amour de la patrie et 11 de politique en général, {Voy. PL., fig. 8.)
Livres. — Dans la prison, les palimpsestes qui traitent des livres ne tiennent que la dixième place et s'élèvent à 66. Nous avons pourtant 444 autres palimpsestes écrits sur les livres, mais qui n'ont aucune relation avec ceux-ci.
La première place des palimpsestes ayant quelques relation avec les livres, appartient aux commentaires contraires à l'opinion des auteurs, aux critiques, etc.
Suivent les antithèses avec les phrases des livres (13); les commentaires bienveillants, éloges, approbations (12) ; ensuite les invectives contre l’auteur (7) et les éloges généraux en faveur des bons livres (7); la bonté des livres est jugée très différemment: l’un croit très bons les romans en général, l'autre les livres de chroniques judiciaires. Nous avons enfin cinq reproches et quelques-uns très piquants contre ceux qui salissent les livres ou les détériorent.
Société eLinstitutions sociales.— 1 y a 43 palimpsestes de cette catégorie el ils sont pour la majeure partie dirigés contre la police et les agents de la force publique ; 4 seulement contre la société en général; 5 contre l'institution de la surveillance ; 2 contre les gendarmes : { contre le secours mutuel ; 1 contre le militarisme. 1 enfin fait l'éloge de la Matrimoniale comme étant une institution prévenant les délits.
Parents. — Amour. NV. X...) — La plus faible quantité est donnée par ces points (respectivement 36,34 et 24 palimpsestes). Dans les palimpsestes des parents, 9 dénotent un véritable amour maternel, 2 un véritable amour conjugal; de l’amour paternel il n'est pas fait mention, sauf dans un seul: les autres, ou sont adressés aux parents pour leur demander quelque chose, ou sont des lamentations et des inveclives contre les parents qui ont abandonné le délinquant pendant son emprisonnement ; un autre reproche à une tante de l'avoir dénoncé. Quant à l'amour, nous n'avons rien à ajouter à la nomenclature des chiffres complexes, sauf qu'un quart des expressions ont été relevées sur les murailles de léglise.
Objets des palimpsestes relevés dans la prison. — Comparaison entre les palimpsestes des murs et ceux des livres. — Dans la table I, col. A, B, C, nous avons donné le chiffre effectif concernant les objets des palimpsestes en séparant les objets des murs de ceux des livres. Mais les deux séries B et C ne sont pas comparables dans leurs chiffres respectifs, parce que, comme nous l'avons déjà indiqué, les palimpsestes des murailles ne s'élèvent qu’à 299, tandis que ceux des livres atteignent 510.
Nous avons pourtant comparé tout d’abord le nombre total des objets des murs et celui des livres, chacun à la moitié du total des objets des palimpsestes : nous v avons proportionné les résultats respectifs donnés par les deux séries ; réduisant ensuite à 1,000 le nombre total des objets des palimpsestes et calculant, avec le rapport des compositions, le chiffre obtenu tout d’abord, nous obtenons pour résultat les séries des colonnes D, E, F reportées à la table numérique n° 1 et représentées graphiquement dans la fig. 11 de la table VIT.
Nous n'avons que quatre objets qui nous donnent des proportions à peu près semblables sur les murailles et sur les livres, ce sont : Peine et prison, le Moi, Société et institutions sociales, et Amour; quant aux trois derniers, ils sont trailés un peu plus fréquemment dans les livres que sur les murs.
Dans les autres objets, nous trouvons de notables divergences.
Ainsi, pendant que sur les murailles la première place est encore aux délits, sur les livres, cet objet descend au second rang et cède la place aux palimpsestes des compagnons.
Les vices, y compris la lascivilé, donnent un chiffre très supérieur sur les murs; la religion donne un chiffre sur les murs environ six fois plus élevé que celui donné par les livres.
Les palimpsestes qui ont trait aux livres se trouvent, comme c’est naturel, exclusivement sur les livres. Ils donnent aussi pour cela un chiffre beaucoup plus élevé sur les livres que sur les murs ; outre les palimpsestes des compagnons, trois autres catégories, c'est-à-dire lois et justice, polihique et spécialement parents,
PALIMPSESTÉS DES PRISONS 333
Quelques-unes de ces divergences peuvent s'expliquer par la nature même des palimpsestes.
Dans les palimpsestes qui ont trait aux délits, la différence est peu sensible entre les murs et les livres : mais la prépondérance des palimpsestes des murs à ce sujet est due principalement aux palimpsestes de la vanité du délit, desquels, sur les murailles, nous trouvons 35 sur 54, et il ne faut pas perdre de vue que les palimpsestes des murs forment à peine un tiers du total, Nous avons pourtant une notable prédominance sur les murs pour les propos de vengeance; au contraire, les protestations d'innocence, les atténuations et les remords des délits sont un peu plus nombreux sur les livres; pour le reste, les chiffres sont à peu près pareils.
La quantité des palimpsestes adressés aux compagnons est double sur les livres par rapport à ceux des murs, et cela se conçoit très bien, car leur objet étant de communiquer entre prisonniers, il n'y a pas pour cela de meilleur moyen de communication que les livres mêmes.
La majeure partie de ceux trouvés sur les murailles le furent dans l’église ou dans les endroits destinés à la promenade et où ils pouvaient espérer qu'ils seraient lus.
Les palimpsestes qui traitent de religion furent pour la plupart relevés sur les murs de l'église. Le peu qui en a été trouvé dans les livres, a été inspiré par la lecture religieuse.
La politique et la justice se traitent de préférence dans les palimpsestes des livres, probablement par suite des idées données par ces lectures.
En complexe, nous trouvons donc que les objets qui donnent le chiffre le plus élevé dans la prison (délits, compagnons, peines el prison) n'en donnent qu'un minime dehors; et vice versa, les deux objets {politique et livres) qui donnent le chiffre le plus élevé des palimpsestes du dehors, font presque complètement défaut en prison.
Les objets qui occupent à peu près le même rang, en prison et dehors, sont le mot, la lascivité et la religion, mais leur total respectif n'est pas identique.
SENTIMENTS, HABITUDES ET INCLINATIONS EXPRIMÉES DANS LES PALIMPSESTES DE LA PRISON ET CEUX DU DEHORS. — COMPARAISON ENTRE CEUX DES MURS ET CEUX DES LIVRES.
La classification des objets traités dans les palimpsestes ne présente pas de bien grandes difficultés, puisqu'il n’y a qu’à s'en tenir à la lettre même des palimpsestes. 11 n'en est pas de même pour la classification des sentiments, des inclinations pour laquelle on doit entrer dans l'esprit qui les a dictés et dans lesquelles je n'hésite pas à dire que l’on encourt l'inconvénient d’une inlerprétalion souvent erronée. J'ai cherché à réduire cet inconvénient en me laissant guider préférablement par les paroles.
La première division naturelle est celle des bons sentiments, des habitudes louables, et celle des mauvais sentiments, des habitudes réprouvables et des mauvaises inclinations.
Eh bien, tant dans les palimpsestes de la prison que dans ceux du dehors, les seconds prédominent, et de beaucoup, sur les premiers, quoique en proportions diverses, puisque hors de prison la proportion des bons sentiments est plus élevée. { Voir la table numérique aux n°° III et IV).
En prison. Au dehors.
Bons sentiments, total . . 15,32 23,98 Sur les murailles. . . . 10,52 10,29 SUPIES TIRER CRC 18,09 38,70
La majeure partie complexe des bons sentiments hors de prison est due, comme on voit, aux palimpsestes des livres;
mais nous devons en outre avertir que, dans les sentiments que nous avons groupés avec le titre général de méchancetés, il existe de notables différences de degrés, d'intonation ; hors de prison, la méchanceté se manifeste sous des formes moins cruelles, moins cyniques.
En même temps, remarquons qu'aucune catégorie n’est commune aux deux séries. Hors de prison, six catégories des sentiments de méchanceté manquent : férocité, cynisme, cupidité, impudence, superstition et méfiance, qui abondent chez les prisonniers. Par contre, nous ne trouvons pas chez ceux-ci l’humorisme, le misonéisme et l'audace. Parmi les bons sentiments, l'amitié compte pour peu de chose et par dessus tout la pudicité, la modestie, la munificence et le courage manquent tout à fait en prison.
Il y a des sentiments, et ce sont ceux qui donnent le chiffre le moins élevé, qui se trouvent exclusivement sur les murs ou sur les livres.
Aïnsi, hors de prison, nous trouvons, sur les murs seulcment : l'audace, l'affection pervertie, la munificence et la rési-gnalion ; et sur les livres seulement : misonéisme, envie, pudicité, justice et gratitude.
En prison, et exclusivement sur les murs, se trouvent la méfiance et la prudence; sur les livres seulement : férocité, envie, Jeu, Justice, activité, sobriélé et gratitude. Nous trouvons au même degré, sur les murs et les livres de la prison : colère, vengeance, intempérance, cynisme, superstition, amour et résignation. Et hors de prison seulement : oisiveté, jeu, prudence et courage. {V. table graphique, diagramme UT et IV, ct table numérique, n° III et IV).
Sur les murs des prisons : l'injustice, la vanité, l'imprévoyance, la méchanceté obstinée, la lascivité, lirréligiosité, etc., etc., prévalent. Sur les livres : la haine, l’impatience, l'ironie, l'inconstance, l'astuce, etc., occupent le premier rang, avec presque tous les bons sentiments.
Hors de prison, la vanité, l'impatience, la méchanceté obstinée, l'obscénité, l'imprévoyance, la haine, l'injustice, l'inconstance, la vengeance et le remords prévalent sur les murs. Inversement sur les livres, la lascivité, l'ironie, la colère, l’irréli-
giosité, l’astuce, lhumorisme ont le premier rang ici aussi avec tous les sentiments bons et honnètes.
Une autre différence entre les palimpsestes de la prison et ceux du dehors, c’est que chez les premiers tous les mauvais sentiments, alteignant un degré élevé, sont supérieurs en nombre aux seconds. En effet en prison, il y a six catégories qui surpassent le 75 par 1,000 sentiments, c'est-à-dire : injustice, vanilé, imprévoyance, méchanceté obstinée, haine et lubricité ; au contraire, au dehors elles s'élèvent à trois qui sont: vanité, impalience, obscénité.
Ces sentiments forment pour ainsi dire, la base des palimpsestes {V. table graphique).
Si à ces trois catégories mentionnées nous ajoutons la lubricité, l'ironie et la colère, nous trouvons que la base des palimpsestes des prisonniers et celle des palimpsestes du dehors n'ont de commun, et encore en diverses proportions, que la vanité et la lubricité.
Le chiffre le plus élevé des criminels est donné par l'injustice (c'est-à-dire par l’absence du sentiment de justice ou par un sentiment de justice faux et perverti) ; vient ensuite la vanité. Au contraire, dans les palimpsestes hors de prison, la quantité la plus élevée est donnée par la vanité, mais une vanité bien différente de celle des criminels. En effet, pour plus de la moitié la cote des criminels est fournie par la vanité du délit et la vanité du vice; au contraire, dehors, prédomine cette vanité personnelle consistant en un excès du sentiment du #01, quoique la vanité du mal ne manque pas, même ici.
L'imprévoyance donne, chez les criminels, un total quadruple en comparaison de celui des honnèles gens : dans les variétés de la méchanceté obstinée, de la haine, de l'affection pervertie, de l'envie, la cote est également plus forte; les criminels donnent pour ces derniers, des chiffres cinq, six, huit fois plus élevés. La vengeance et l'intempérance donnent également des chiffres doubles chez les criminels. Au contraire, l’impatience, l'obscénité, la colère, l'ironie, l'astuce et l’oisivelé prévalent de beaucoup chez les honnètes gens.
Enfin, l'irréligiosité et l’inconstance ont une cote à peu près semblable chez les prisonniers et hors de prison.
Des bons sentiments contenus dans les palimpsesles des prisons, la première place est occupée par la prévoyance et la seconde par l'amour; hors de prison, la bienveillance tient le premier rang et la pudicité le second,
Prévoyance, amour, remords et résignalion donnent la cote la plus élevée dans la prison; au contraire, bienveillance, religiosité, justice, amour, patrie, aclivité, sobriété, gralitude et prudence fournissent la cote la plus élevée hors de prison.