CARACTÈRES DES GRAPHIQUES HONNÈTES
Graphiques féminins. — En faisant donc le dépouillement des graphiques des murailles, au dedans et au dehors de la prison, nous n'avons pas trouvé une différence bien marquée.
Ce sont toujours des noms propres, saluts aux amis et plus souvent à l’amie, menaces, injures, déclarations de guerre à la bourgeoisie et par dessus tout dominent la scatologie et la pornographie.
Cela pourtant, loin d'infirmer, confirme l’origine commune. Ces graffites sont tracés en effet presque toujours par des criminels, des fous ou des enfants, comme cela résulte des proverbes usuels en France, en Ilalie et en Allemagne :
« Le nom des coquins est écrit dans tous les coins. »
« Iln’y a que la canaïlle qui écrit sur la muraille. »
« Le nom des fous est écrit parlout. »
« Narren Hænde beschmützen Tische ünd Wande. »
« Stultorum nomina semper parielibus adsunt. »
Et à ces proverbes, ajoutons aussi quelques-uns même de nos graffites, par ex. :
« Le nom des vrais criminels est écrit sur tous les murs de
ce palais ; celui qui esl innocent n'écrit jamais son nom ici dedans. »
Il est beaucoup de graflites en effet conterant aussi la confession ou la déclaralion du crime ou tout au moins de la peine attendue, comme :
A peine serai-je arrivé, que je suis sûr d’être condamné, » à Bardonnecchia.
Une fois, J'ai trouvé: « Un tel des tels, » et au-dessous: Voleur, peut-être écrit par un compagnon.
Et j'ai trouvé aussi, écrit certainement par une main us 3
« C’est une fatalité que je sois continuellement persécuté. »
« Après lous mes saints, j'adore les brigands.
« R. L..…., gardien des P. S.., id Dans un autre : «e .. gardien de l’octroi, destitué. »
Quelquefois le graffite est déjà un crime quand, par exemple, il parle de brûler les bourgeois, d'abattre la monarchie, etc..retc. (1):
Dans les graffites antiques de Pompéï, les voleurs ne manquent pas, ni même les prostituées. J’en trouvai mentionnées neuf fois (2) et une fois aussi avec un nom qui est certainement de l’argot ancien : Ciocio, dans l'inscription Micio Ciocio : Tuo patri cacanti confregish peram. Est également criminelle, l’allusion contenue dans celte autre inscription : « Vénus est mauvaise : elle fait naître dans mon sang des désirs incestueux. »
La bizarrerie, la vanité sont communes sur les murs mais, par dessus tout, la note pornographique est de beaucoup la plus répandue, si bien que si je ne savais que j écris dans un pays très éclairé, j'aurais hésité à publier ce volume.
La véritable raison de cette prédominance exagérée de la sexualité, se trouve dans le tempérament humain; or, le législateur ne peut pas supprimer celui-ci qui est notre nature ; elle pullule partout parce qu’elle est instinctive : c’est, au contraire, sa compression qui lui donne celte couleur géniale et en même
(1) Goncourt dans l'Histoire de Marie-Antoinette, 1884, page 390. L’outrage et la menace entourent la Reine. Les charbonnages et les inscriptions répètent comme un refrain : Madame Veto la dansera.
(2) Garucci, Graffili di Pompéi, 1856.
cynique, tout à fait semblable au criminel el qu'on ne s’attendrait pas à rencontrer ici. Le mensonge conventionnel, en somme, chassé par la porte, entre par la fenêlre.
Ainsi expliquée hors de la prison, où elle ne saurait être un effet de la chasteté forcée, cette vérité acquiert une évidence indiscutable qui confirme que l’on est là en présence d'une nécessité humaine de beaucoup supérieure à celle de la nourriture; elle fait pressentir que c’est une erreur de bannir de la littérature l'étude de ce sujet qui, présenté aux lecteurs avec les restrictions qu'il comporte, contribuerait à amoindrir le danger. À ce point de vue nous croyons que Zola et Flaubert auraient entièrement raison, si l'humanité n’élait plus esclave du mensonge que de ses propres instincts.
Dans les deux groupes de graflites (de prison et de la ville), la légèrelé ne manque pas non plus, sans aucun rapport souvent avec la page du livre ; par exemple : un jeune étudiant montre le désir, hors de prison, de devenir bourreau à propos de la description de Séville, de M. de Armicis (Bibliothèque de Turin). La violence de la passion religieuse se retrouve fréquemment,
Dans tous les palimpsestes domine la nole que je nommerai professionnelle. Les étudiants parlent de leurs examens, les militaires de leurs corps, les ouvriers de leur patron, les criminels des délits commis ou à commettre, les alpinistes des grandes joies des vues alpestres.
De ce côté, les tendances spéciales de chaque groupe pourraient être assez bien déterminées, ainsi que les inclinations poliliques, et une étude soigneuse des graphiques pourrait donner une géographie de l'opinion politique prévalant dans chacune de nos provinces. Ainsi en Romagne, le « Vive Oberdank » prédomine d’une façon toute spéciale, landis qu'à Rome pullulent tantôt les louanges, lantôt les offenses aux prêtres et aux saints. À Turin, ville tout à fait monarchique, au contraire, c’est « Vive le roi » et les imprécations aux républicains. A Livourne, le signe probablement maçonnique W% est fréquent.
Et de même que les tendances criminelles ne s'améliorent pas avec la méthode actuelle d'emprisonnement, de même aussi le dépouillement des graflites, fait à la distance de qualre ans
dans la même prison, a donné les mêmes résultats, les mêmes horreurs que les années précédentes, sauf l’adjonction de la note politico-anarchiste manquant alors el qui répond à ce nouveau ferment qui s’eslintroduitlentement dans les basses classes en ces derniers temps.
Ce qui distingue le plus, dans les écrits des livres, les honnêtes des criminels, c’est la note moyenne, le bon sens et parfois la subtile critique qui, comme nous le verrons dans l’avant-dernier chapitre, peut offrir une nouvelle mine de critique non méprisable.
Et vice versa, les idées nouvelles sont en minorité hors de prison vis à vis des criminels ; s’il y a des révolutionnaires et des anarchistes, les cléricaux, les conservateuurs et les monarchistes abondent, ce qui manque chez les prisonniers. El cela, non certes par indifférence, car la politique les intéresse plus que tout autre objet, pendant qu'elle intéresse assez peu les criminels pour lesquels le délit et la peine sont, avec leurs complices, la principale préoccupalion; seuls, toutefois, les criminels ont des accents anti-patriotiques.
GRAFFITES DES FEMMES
Femunes. — Dans les graffites de la femme criminelle, le premier et singulier caractère est leur petit nombre pour ne pas dire leur manque absolu. Dans les prisons et les bagnes spéciaux, en cellule où des femmes ont séjourné pendant de nombreuses années,ije n'ai trouvé aucun signe d'écriture. Les seules qui écrivaient étaient des prostituées. ’
Notons que Zola et de Goncourt, peintres des mœurs de la société moderne de France, attribuent aux cocottes l’usage
d'écrire leur nom et la date, ainsi que les noms de leurs galants sur les glaces et les murs des restaurants.
Cela s'accorde avec l'observation plusieurs fois répélée que la prostituée représente la criminelle-née beaucoup plus que la délinquante qui n'est, au fond, qu'une criminaloïde, une criminelle d'occasion (Voir Donna delinquente, vol. T'et IF). Et voilà pourquoi le peu d'inscriptions féminines que nous donnons sont toujours ou presque toujours des protestalions ou des déclarations d'amour empruntées à un érotisme de Messaline, œuvres de prostituées incarcérées.
Dans les palimpsestes français des vrais criminelles également, les déclarations d'amour sont en majorité; parfois la vengeance et la vantardise des crimes y sont liées à l'amour.
M. Joly {Archives d'anthropologie criminelle, 1889) raconte qu'à St-Lazare on lit fréquemment sur les livres des phrases comme celle-ci « Oh ! mon petit Jules, combien je l'aime ! » ou encore « Je baise mon petit frère (la verge). »
D'autres phrases de l'argot féminin ont trail au tribadisme ‘entre elles, telle que celle-ci: « Société de la petite médaille » sous-entendant société des « femmes pour femmes. »
Joly, dans cet article, raconte de la veuve Gras, fameuse demimondaine, qu'elle avait dans son prie-Dieu des livres obscènes et à côté une quantité de Aaschich cantharidée. Celte femme, une des plus corrompues qui soient passées devant la cour d'assises, composait des vers dans lesquels elle montrait l'espérance qu'elle fondait sur cette drogue :
Point ne veux abuser De ce poison divin; Ah ! donnez-moi, docteur, Sans crainte pour mes jours, Une nuit de plaisir, Une nuit de bonheur,
. Toute une nuit d'amour.
Cédez à ma prière, Mon sort est en vos mains.
D'un amant ordinaire, Faites un héros demain.
Guiïllot, qui enregistra tant de graffites des prisonniers (Prisons de Paris, page 286), est frappé de la différence des criminels des deux sexes. « La détenue écrit pour soulager son cœur, se réconforter dans la solitude; elle ne signe jamais. Dans les écrits des détenus mâles on ne trouve que violences et menaces, alternant avec le besoin d'aimer, de penser à l’homme préféré, au grand consolateur de tous, à Dieu. »
Nous ajouterons pourtant que pour les criminels, et jusqu'à un certain point, Dieu est, comme l'avocat, un intermédiaire, un instrument de liberté : « Crois en Dieu elil te mettra hors de la prison. » « Exaucez mes prières, Ô mon Dieu, et je vous montrerai combien je suis sincère » (4).
De ces caractères négatifs, si bien dépeints par Guillot, il ressort une perversité alténuée, landis que les vraies prostituées montrent dans leurs écrits, une grande analogie avec les criminels mâles par leur grande fréquence relative, par la menace et l'ostentation de la signature indiquant les noms, prénoms et souvent même l'adresse; pour arriver à un tel degré dans l’obscénilé, que le criminel mâle n'atteint que de très loin, il est évident que les femmes sont plus lascives, d'autant plus que le: court séjour qu'elles font dans les prisons exclut l'idée qu’en traçant ces expressions elles y cherchent un oubli momentané à une (rop longue continence des sens génitaux.
En résumant nos palimpsestes féminins, nous trouvons que la prostitulion y tient le premier rang, 11 ; l'amour vient immé-
(1) Dans le Bulletin de la Société des Prisons, 1892. page 609, on lit ces inscriptions tracées sur les murailles de la Conciergerie par des femmes prisonnières (filles mineures) :
« Louise de la Villette aime son petit homme pour la vie; celle qui l’aura après moi sera une vache : mort à celle qui l'aura » ; et c’est une main de 13 ans qui a tracé cette invocation d’une passion furieuse.
Quelquefois, cependant, mais toujours sous une forme grossière, on devineun sentiment de regret, la tristesse des fautes commises.
Hier encore, je lisais ces trois inscriptions : « Léonie de la Villette est venue le 5 avril 1892 : elle dit courage aux amies, elle dit mort aux vaches qui lont détournée du bien » ; puis cette autre : © Louise, dite la petite blonde de Saint- Ouen, aime ses parents pour la vie; elle a bien regret de ce qu'elle à fait, elle demande pardon à son père, elle dit m... aux vaches et promet de ne plus recommencer » ; enfin celle-ci : « Hortense est venue le 8 avril: elle verse des larmes de sang, elle jure de ne plus faire de misère à sa pauvre mère, car, quand je ne fais pas la p.…, je travaille en atelier.
diatement après, 10 ; vient ensuite la religion, 5, pure et honnête ; une seule blasphémant la religion.
La prison vient en quatrième ligne, 3 ; une seule a une vraie vanité du délit.
Ces constatations inattendues (petit nombre et modestie), que nous trouvons dans les graffites des criminelles non prostituées et qui correspondent au manque de caractères anthropologiques, sont du reste en rapport avec ce que j'ai pu observer dans les graffites des femmes honnêtes qui, ayant certes Île centre de la parole plus développé que celui de l'écriture, écrivaient peu. Sur les bancs de beaucoup d'écoles de Milan et de Turin, je n'ai trouvé aucune trace de graffites; dans deux grands collèges, je n'en ai trouvé qu'un très pelit nombre.
Et puis, au contraire des hommes, elles sont beaucoup plus pudiques et affables ; elles parlent volontiers avec leurs meubles, leurs bancs, avec leur chambrette (1) de leur liberté (2); elles ont quelques velléités d'amour confusément entrevu (3) mais elles n'ont pas, ou du moins ne manifestent jamais la moindre passion charnelle.
On y rencontre beaucoup de citations des auteurs favoris (4) qui traitent de la mort, {je parle des couvents) du repentir, de la brièvelé de la vie, du cimetière (5). La note mélancolique et sentimentale prédomine; dans les collèges de jeunes filles adultes, la satire contre les maîtresses, contre leurs compagnes, surtout en ce quitouche à la beauté (6) se retrouve fréquemment, mais n'alleint Jamais le diapason criminel.
(1). — Adieu, bancs aimés, adieu pour loujours, — Adieu bancs où j'ai passé lant d'heures heureuses. — Cher banc, témoin muet de mes douleurs, souviens-loi encore de moi puisque je suis obligée de te laisser: qui sait quand je le reverrai ? peut-être jamais plus ! néanmoins souviens-toi de moi et pardonne-moi ce que je t'ai fait.
— D'ici à trois mois, je ne serai plus enfermée entre ces mélancoliques murailles.
— Adieu, cher banc, souviens-toi toujours de {a petite maitresse.
(2) — Deux ans encore et puis? Et puis est-ce un songe ? espérons que ce sera une réalité ; deux ans encore et Je ne serai plus un oiseau en cage.
344 PALIMPSESTES DES PRISONS X... recluse pour six ans dans ce bagne, met ici son nom.
— Lina, l’amour constant,
Est une chose bien pesante,
— Prendre l’une et laisser l’autre, Est une chose très avisée.
— Qui aime bien la variété, Sait vivre heureux.
— L'amour, c'est la poésie,
— Aldo est mon amour que j'aime avec foi.
— L'amour qui n’a aimé personne, pardonne d'aimer. — Femme qui a de la tristesse au cœur,
Dis-moi quelle est cette fleur,
Qui de tes cheveux est tombée
— Qu'est-ce que la vie ?
La vie est un songe qui passe et fuit Lentement la mort détruit tout, Tout finit dans le grand mystère Du cimetière.
— Dieu! que tues laide. Tu as deux bras longs et décharnés
comme un fuseau.
— Lino abandonne Alda pour suivre Livia; tu mourras de
douleur.