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CARACTÈRE PSYCHOLOGIQUE DES CRIMINELS DANS LEURS GRAFFITES

Dans la comparaison entre les criminels et les gens libres, pour ne pas dire les honnêtes gens, si l'on voit la vanité, l'impatience, la colère, l’inconstance, l'envie, le jeu et l’oisiveté à peu près au même niveau, nous voyons aussi redoubler, chez les

criminels, l'ironie, la vengeance, l’impatience, l'astuce, la lubricité, la haine, l'injustice, etc., prédominer, presque uniquement, la cupidité, la férocité, le cynisme, la superstition et la méfiance.

Et vice versa, presque toutes les bonnes tendances sont en minorité ; par exemple, la prévoyance est huit fois moindre et la bienveillance quatre fois.

Le remords, l'amour, la résignation tiennént le milieu.

Mais ce n’est pas tant par la proportion que par l'intensité parfois insensée de la férocité, de la vanité, et spécialement de la vanité du délit, que s'explique l'énorme différence entre la prison et le dehors.

La révélation du caractère du criminel pullule, pour ainsi dire, dans chaque ligne de ces palimpsestes.

1. Cruauté. — Rappelons-nous, pour la cruauté par exemple, cette terrible phrase :

« J'ai tant de rage contre vous, que j'étudie continuellement quelle mort je voudrais vous donner. Je ferais fabriquer une prison cellulaire toute en plomb, puis je vous y enfermerais nu, et, pour vous garder, je mettrais une grande quantité de rats, afin qu’ils vous rongent. »

« Je mourrais avec le rire sur les lèvres, dans la plus barbare des tortures, si je pouvais voir étrangler le président, ainsi que ses aides, les juges, conseillers ou autres, avec le dernier boyau du dernier gardien de la sécurité publique et autres semblables. »

« Si je l'avais ici, je voudrais le faire mourir à coups de pointes d'aiguilles, »

« Quant à mes idées (Lepage), les voici : voler, faire ripaille, égorger et faire pleurer le plus de gens possible. Du reste, tuer quelqu'un fut loujours mon idée fixe ; casser des têtes, voilà mon caprice; quand j'étais jeune, je ne rêvais que coups de couteau ; je voulais faire comme Pranzini, mais je n'ai pas pu complètement y réussir.

« Me sentant excilé, comme je l'avais déjà été, à la vue de son beau sein, je m'élais dit: Je l'aurai, morte ou vivante, mais je l'aurai. Quand à l'enfant, s'il avait fait un mouvement à cet

instant, je l'aurais éventré d’un seul coup et il n'aurait pas fallu bien longtemps. Vous pouvez me croire, si Je vous le dis ! »

2. Humorisme. — Un des faits les plus curieux est l'humorisme que l’on rencontre chez les criminels, cet humorisme cynique qui est dans leur caractère spécial, comme on le voit dans leur argot. On ne peut pas n'être pas frappé de ces vœux : « Sois Joyeux, — je suis joyeux, » qui tranchent avec la tristesse naturelle de leur condition et qui se répètent même immédiatement après avoir écrit: Laissez toute espérance, vous qui entrez. Cela peut s'expliquer par l'étrange analgésie que nous avons déjà constatée en eux à l'aide des notions physiologiques, mais surtout par la loi des contrastes que présentent toujours en nous les grandes passions, cette loi par laquelle les grands plaisirs succèdent à l’ennui et aux chagrins. C'est le même motif qui explique ce sentiment chez les condamnés à mort, où on ne devrait guère s'attendre à le rencontrer.

Rappelons-nous que Mercant fait un testament ironique en écrivant: « Je laisse à mon ami Le Baïgneur tout ce qui restera dans ma cellule après mon exécution. Fait le 16 août 1889. » Et dans sa cellule il n'y avait rien. Il compose même une ritournelle sur son supplice dont il parle joyeusement (Ferri).

Du reste, le faux humorisme, le rire cynique qui sillonne leurs joues de rides précoces, vous le voyez se répéter non seulement devant la mort, mais aussi dans l'amour des femmes, de Dieu, de la patrie.

3. Contradiction. — Et à ce propos, un caractère très spécial de ces graffites, c'est la double personnalité, la contradiction, qui fait que les criminels les plus féroces sont les plus dociles prisonniers et quelquefois les meilleurs maris (Havelock).. par intermittence, bien entendu.

Ainsi un écrit: «Il ne faut pas salir les murs, car on vous punit, » et il les salit lui-même.

Un autre écrit, page 77: « Il ne faut pas nommer le nom de Dieu en vain, » et de suite après : « Dieu faux! »

« Je prie Dieu qu'il me fasse vite sortir d'ici, car il ya de quoi

devenir muet d’être ainsi solitaire, reclus entre quatre murs d'une part et une paillasse de l’autre. » Et ensuite : « Buvons et soyons toujours allègres. Vive Noé qui planta la vigne. »

« Ce sont des ignorants ceux qui écrivent leur nom en prison, » Et (voyez la contradiction), peu après, lui-même écrit : « Monti Lorenzo-Bartholomeo, né à Alexandrie le 14 janvier, » et cinq fois il met ainsi son nom.

A la page 50 : « Voilà quelle chose sait faire le détenu : faire le fripon, et il leur semble faire quelque chose de beau; mais, au contraire, pain et eau les attendent, » et de suite après : « Je suis de ceux-ci. »

« Perdez toute espérance, à vous qui entrez; » et ensuite : « Soyez joyeux ! »

«Je jure de me venger en volant, » et puis : « S'il m'arrive de voler une autre fois, je me tue. »

Impulsivité — La trempe spéciale, impulsive des criminels, résulte de cette confession vraiment singulière :

« Si Dieu nous à donné les instincts de voler et que nous leur obéissions, 1l y en a d'autres qui ont les instincts de nous emprisonner : alors ce monde est un théâtre sempiternel ! »

« Si Je devais dire pourquoi je vole, je ne le saurais pas. Est-ce pour m'enrichir ? Je ne sais pas. Est-ce pour faire bombance ? Je ne sais pas. Esi-ce pour vivre aux dépens d’autrui ? Je ne sais pas. Ce qu'il y à de certain, c'est que je sens une de ces /orces que les légistes désignent sous le nom d'irrésistibles, avant de voler: el puis, le coup fait, survient le remords qui m agite elme rends presque inquiet.

« Je suis un disgracié qui, quoique jeune, ne me relèverai pas moralement, parce c'est le destin qui me persécute et il me dit que je finirai mes jours en prison. Que je suis vil ! »

Il est curieux de remarquer que, dans leur autobiographie, presque lous prétendent avoir commencé à sept ou huit ans :

€ Peut-être, de tous mes lecteurs, n'y en aura-l-il pas un qui croira à ce mal, à celle force irrésistible.

« Il ne croiront pas, parce qu'ils ne peuvent pas s'imaginer quel genre de plaisir peut éprouver un homme qui s'y aban-

donne. C’est un plaisir néanmoins qui s’exhale de l'acte luimême, pour laisser place ensuite à une assez longue agitation. Quand on ne sait pas chasser la première tentation, on en a pour toute la vie : au moins il en fut ainsi de moi. S'il existe un autre pauvre être semblable à moi, il est destiné à l’infamie cemme moi et pour toujours. Je n'ai pas d'expression pour bien faire comprendre la forme de ce mal; de mème que je ne saurais que répondre si quelqu'un me disait : « Tu es fumeur ; mais dis-moi quel goût on trouve en famant Ja pipe ou le cigare ? Te souviens-tu de la première fois que, après avoir mangé, lu as mis entre tes lèvres la paille d'un cigare de Virginie, quel mal tu as éprouvé? Et quoi que tu connusses bien que ce vice portait tort à ta santé et à la bourse, tu en es arrivé à un tel point que maintenant tu ne peux plus t’abstenir. »

Et maintenant, dans le livre de notes de Girumbelli qui tua de huit coups de couteau son chef d'office et dont la condamnation . est due à la mâle et honnête éloquence de l'honorable M. Campi, avocat, on trouve plusieurs preuves de vantardise dans la relation qu'il fait de son crime, puisqu'il avait écrit, à quelques heures de distance du fait: « 24 septembre, rixe avec voies de fait. L. T., reçoit huit coups de couteau et meurt. » Mais on trouve auparavant une espèce de proclamation aux Milanais, un aveu de l'impulsion qui le poussait au crime : « Aujourd’hui je suis entraîné à exposer la fin de ma liberté, étant poussé par une force majeure, par un fort délire et quoi qu'il puisse se faire que je sois pris aujourd'hui mème, je suis obligé de commettre une action qui n’est pas trop bonne, etc. »

5°. Le manque d'affection apparaît clairement, du fait que sur 809 écrits, 11 seulement parlent avec affection des conjoints, et la plus grande part, des compagnons (370) puis se résolvent en complots, en informations criminelles, en commisération ironique. Et sept fois seulement des déclarations véritablement amicales.

Le véritable remords ne fut trouvé que deux fois et quinze fois la résignation qui en est le premier échelon, pendant que nous trouvons cinquante-deux propositions de nouvelles vengeances et cinquante-quatre signes de la vanité criminelle.

6°. Nous savons que le manque de sens moral et la vanité du délit sont excessifs chez les criminels ; mais, certes, nous ne pouvions pas supposer que cela pouvait aller jusqu'à écrire :

« Je suis innocent et on me relient ici parce que j'ai lué seulement un homme alors qu'il y en a trop au monde, » et il ajoute son portrait.

« [ci reposent les cendres du pauvre Tulac qui, fatigué de voler en ce monde, va voler dans l’autre. Les parents très contents lui accordent ce souvenir. »

« J'ai toujours été un galant homme, moi, et J'ai déjà fait vingt ans de bagne ; maintenant je suis dans la prison Neuve et cette fois on me donnera les travaux forcés à perpétuité ; tout cela pour avoir fait du bien à moa prochain; je n'en ai assassiné que six, Je les ai enlevés du monde parce qu'ils avaient trop de tribulations ; j'ai saccagé également les paysans et puis j'ai mis le feu à leurs habitations, tout cela pour gagner le pain perpétuel. Votre très affectionné chef de bande, Talbot. »

« J'ai pensé (écrit Lepage) que tout cela aurait prolongé ma détention préventive et retarderait mon envoi devant la cour d'assises ; c’est déjà assez qu'il y aura beaucoup de monde à me regarder et que l’on donnera le récit de mon affaire dans les journaux.

« Oh! ne croyez pas que ce soitle remords qui m'empêche de dormir, non, non! Vous me dites que si le couteau avait pénétré deux ou trois millimètres plus bas, elle serait morte. Eh bien! c'est dommage, j'ai été assez sot. »

« A peine sorti de prison, je veux encore voler, tant pis si je suis toujours en prison. Miglio S. Salvario. »

« Je sors... salue les amis prochainement.Chers compagnons, je veux vous dire qu’on m'a condamné à mort pour deux homicides ; mais j'espère ma grâce, et si je sors un jour je veux en tuer encore une douzaine. »

« O voleurs! notre métier est ruiné par cette canaille de juges. Courage pourtant! Et en avant! »

« Quajot vient ici pour la quatrième fois, toujours innocent et candide comme l'eau trouble, comme cette fôis qu'on l'a arrôté avec les objets volés. Pauvres voleurs! »

« Il ne faut plus voler, mais assassiner. »

« Moi, bien que je ne sois pas peintre, j'ai acquis beaucoup de renommée en faisant enregistrer mon nom dans plus de vingt prisons diverses qui bénignement enregislrèrent mes très beaux signalements.

1° Autobiographies. -- Mais rien ne prouve mieux la nature des délinquants-nés que l'étude de leurs biographies et de leur agonie qui nous montrent, comme les premiers et les derniers jours de leur vie psychique, leurs derniers instants marqués du désir et de la fanfaronnade du mal.

Dans la 1" autobiographie (page 208) nous voyons un voleur, fils d'un père riche, mais négligent, et d'une mère irès jeune, commencer sa {riste carrière à dix ans en volant un petit pain à son boulanger, puis dans la suite quand :l ne prenait pas des fruils, il s'emparait de ciseaux, dés, pelotes, même des chiffons et jusqu'aux fragments d’une ceinture hermiaire, toutes choses qu’il allait ensuile porter à sa mère ou aux autres enfants dans la rue, sans donc en avoir besoin. « Personne ne peut imaginer le plaisir que peut éprouver un homme dans cette mauvaise action, » écrit-il.

Et pourtant les conseils de sa mère ne lui manquèrent pas, ni la maison de correction, ni ensuite le patronage, elc.

Et, « pareil à l'employé qui, arrivé à la vieillesse, demande sa pension », lui, demande sa prison « que dans la prison soit ma fin. » Cela démontre quels bons fruits on peut espérer de la prison.

La seconde antobiographie parle de violences pratiquées alors qu'il n'élait encore qu’à l'asile (à trois ou quatre ans), de batailles pour lesquelles il sacrifiait jusqu’à son dîner. Puni par le père, non-seulement il ne se corrigea pas, mais il devint pire, passant les nuits dehors et enfin émigrant à Genève avec de l'argent volé.

Le quatrième, fils de criminels, dit que tout enfant son patron lui apprit à voler : à dix-sept ans il élait déjà condamné. Et quand il écrivait sa biographie, il avait déjà passé trente-quatre ans en prison.

Le cinquième vole, étant encore un bambin, une pièce de monnaie à sa mère, et laisse accuser la servante ; il s'en repent

plus tard, il s'en confesse, mais quinze jours après il vole 170 francs, puis, un peu plus tard 2,000 francs; lui aussi est épileptique et passa par toule la gamme des criminels: associations, faux, vol à la tire, etc. ; [ui aussi avait une mère excellente et fut puni à {emps par la Générale (maison de correction), elc.: il était d'une intelligence peu commune et pourtant 1l vola, même quand il possédait déjà une maison avec jardin.

Le sixième apprenait encore le syllabaire, que déjà il volait les confitures de son maître ; battu, lié par le maître et le père, la punition est à peine terminée qu'il vole une plante de fleurs ; à 6 ou 7 ans, 1l vole aux autres écoliers leurs plumes et leurs billes ; aux danseuses des bagues, des bracelets, des jarretières et des billets d'entrée au théâtre dont son père était le distributeur.

Le brigand F.S. à neuf ans volait déjà à ses parents et à l’aubergiste son voisin des aliments dont il régalait ses compagnons à l’un desquels dans une lutte il déchira une oreille avec les dents.

A cet âge, Lepage (page 240) qui appartient aussi à une très honnête famille, blesse avec une épée son plus jeune frère pour se divertir.

8. — Agonie. — C'estune étrange chose, je le répète, de voir comme {ous les délinquants-nés meurent avec affectation en écrivant : « Soyez joyeux ouù je suis joyeux », ne se préoccupant que de cigares et de rhum, des cadeaux qu'ils recoivent, de leurs pompes funèbres, sans se repentir de leurs crimes. Le premier. adresse des insultes obscènes au gouvernement avant de se pendre ; le second des insultes à sa viclime.

Le treizième écrit dans un sonnet: « C'est le devoir qui me conduit là. »

Le quatorzième, perce en effigie les yeux de sa femme avant de se suicider.

Mais la plus belle démonstration de la tendance au crime qui se prolonge jusqu'au dernier moment et survit presque à la vie, est dans la terrible phrase qu'écrit le cinquième, avant de tenter de se suicider avec une corde volée : « Je suis mort en

volant; le papier sur lequel j'écris, la plume, l’encrier et la corde, J'ai tout volé. Voilà ma prophétie bien vérifiée. »

Je puis ajouter une dernière preuve dans cet autographe du soldat Seghetti fusillé en Italie pour voies de faits, et qui la veille de sa mort dicta une chanson-complainte sur sa vie et dessina la scène de son exécution telle qu’elle eut lieu le lendemain. Document unique de la vanité du criminel et aussi de sa pseudogénialité.

Egalement le graffite du vase de Fusil, qui se peint luimême avant de mourir, pendant que sa victime qu'il insulte encore du nom de {ader, voleur, complète cette preuve.

Dans un livre rare du moine Maser : {Fatti avvenutinell I. R. giudizio statario in Este in causa di furti et assassinit, Venezia, 1852), livre qui me fut courtoisement offert par l’'éminent professeur Tamassia, on lit que sur 20 assassins conduits à la mort et confessés par lui, 6 seulement montrèrent du repentir, 7, un peu d'amour pour leurs enfants, leurs pères, leurs conjoints; un reconnut la justice de la sentence. Tous les autres étaient des effrontés tirant vanité de leurs crimes; l’un d'eux, et c’est une femme, dit : «Que s’il était vrai qu'en ne pardonnant pas on allait en enfer, elle n'aurait pas pardonné à ses complices ; un autre : Que pour une fois on pouvait bien éprouver méme l'enfer, et il élait épileptique. Trois se repentent au moment précis où on allait les fusiller; un autre tremble et se recommande à tous les saints.

Un jeune garçon absout, veut voir la mort de ses compagnons et du père en disant : «Ils se sont divertis, les autres; je veux me divertir, moi aussi », et pas meilleurs que lui, les juges, applaudissant le frère, croient le faire revenir àla morale avec une bastonnade officielle !!

Un autre, fameux voleur de grand chemin, jure qu'il est innocent et en prison a toujours la croix en mains. Un autre feint de se repentir au dernier moment, mais quand le moine à fait suspendre l'exécution, il vomit des injures contre le crucifix qu'il tenait en mains.

Deux autres, étudiés par Setti, plaisantent obscènement avec les moines confesseurs : « Mourir, c'est comme prendre un Javement » et rappelant /es Coulettes de l'hôtel de l'Enfer,

demandaient continuellement des cigares et du rhum ; un autre s'imaginait devenir, après cent ans, un chien qui mordrait les jambes du moine.

Ces confessions nous montrent bien l'imprévoyance des criminels, le peu de frayeur qu'ils éprouvent de la peine de mort jusqu’au moment où elle est imminente (1).

Quelle différence avec les 5, 8, 10, 11, 11 bis et 18, lesquels ou coupables ou criminels par passion, se sont lous repentis de leurs crimes, bienveillants pour leur famille à laquelle {11 et 11 bis) ils s’offrirent en holocauste en se suicidant, ou qui, condamnés, ne protestent pas, ne blasphèment pas, et se laissent conduire au supplice comme des brebis à l'abattoir.

Déjà, de la richesse de ces autobiographies, nôtres et étrangères, ressort un caractère particulier aux criminels et aux aliénés : la tendance autobiographique qui certes ne dépend que d’un sentiment exagéré de personnalité qui marque toute leur vie et qui, comme nous l'avons vu, se conserve jusqu'au bord de la tombe. La stalistique nous montre que leur #07 entre pour 40 0/6 dans leurs graphiques.

Moitino et Rouget mirent en vers leurs propres méfaits : Lemaire, Lacenaire, de Marsilly, Vidocq, Hunter, de Cosimi, Lafarge et Collet nous transmirent l'histoire de leur propre vie.

Celle tendance autobiographique se prolonge dans la céramique et ce qui est le plus curieux dans les talouages qu'ils portent (comme les chefs des tribus sauvages) sur leur peau, c'est que toute leur histoire est minutieusement iracée sur la peau, comme on peut le voir dans nos figures 22, 23,25, 27, 28, 30, pages 49, 55 et 57.

Quelques-uns mêlent des inscriptions aux figures,

Génialité. — Les notes des livres des criminels contiennent plus d'insultes, de tristesse, de malignité que de critiques

sérieuses, que nous verrons au contraire en grand nombre sur

(1) Laurent (Æ/abitués des Prisons de Paris, Storck, édit.) C’est un jeune assas-

sin, condamné à mort qui, dans la marge d’un livre où il lit : « Sur la place se dressaient les bras rouges de la terrible machine qui peuple les songes des assassins », écrit cet étrange commentaire : « Pas vrai, cette machine ne ma

Jamais fait rèver. »

Lo Êoe

les livres des honnêtes gens ; en revanche ces notes respirent par intermiltence une génialité qui ne se rencontre pas chez l’homme ordinaire n1 dans les livres de prison, et qui provient de ce que les criminels acquièrent par la dégénération une irritation corticale que l'homme ordinaire n’a pas : exemple les très beaux vers des pages 130, 131, 134, presque tous inspirés par l'amour et les désirs charnels.

Géniale est la lyre de Verlaine, qui nous photographie une cour de criminels, de même que V... de mon Homme de Génie, une cour de fous.

Géniale est la note : « Nous sommes sur la terre pour une loi de formation, comme dans un temps les mastodontes. Notre époque finie on ne saura pas seulement si nous avons existé » ; et la note page 61 sur la roulette.

En général la puissance de l'expression se ravive quand l’individu parle de lui-même ou quand il se moque des autres ou quand il est inspiré par l’amour.

La comparaison entre l'entrepreneur de la prison et l’âne ne pourrait êlre faite plus complaisamment.

«L'un porte l'or ct mange le foin, et l’autre mange l'or et donne le foin. »

Elle n’est pas sans justice, celte satire au Gouvernement italien.

« O code pénal! pourquoi frapper de peines si sévères la friponnerie et maintenir en Italie l'immoral jeu de la loterie et des fripons « maîtres et seigneurs ? »

Certaines pages contiennent une démonstration de l’inutilité des études archaïques dans laquelle pourrait se mirer plus d’un Ministre de l’'Instruction publique et qui nous rappelle la chaîne des études classiques.

Cela tient chez ceux-là à l'anomalie organique qui prépare le terrain au moindre muünore misoncismo, qui est le caractère normal de l’homme honnête, normal,

Naturellement, là où ils excellent, c’est quand ils parlent d'eux-mêmes, de leurs délits ou quand ils donnent cours à leurs épanchements érotiques. Il y a des vers :

« Mon petit ange, Ne fais pas de péché. » etc.

et à la même page :

« Si jusqu'à présent je me suis tu et fus muet, C'est la prison qui à parler m'invite, elc. »

et ailleurs.

« Gargouillait dans ma pensée, etc. »

qui sont d’une puissance lyrique extraordinaire. Les phrases de celte prostituée qui s'adresse à ses futurs clients en leur étalant sa luxure, sont d'une puissance étrange.

C'est un éclair fugitif mais qui nous confirme l'existence du contraste de ces deux excès dont l’homme ordinaire est incapable quoique crilique habile mais non créateur. Et c'est pour cela aussi que hors de prison il est à remarquer que ce n’est pas quand on parle de politique ou de religion que le graphique devient éloquent, mais dans la lascivité précisément dictée par la passion charnelle et criminelle.

Pour cela aussi, cette vérilable génialité contraste d'une singulière façon avec de très mauvaises œuvres des mêmes auteurs, écrites à quelques lignes de distance des premières. Par exemple à la page 88, la poésie :

« Je songeais à Ginotta ! en riche veste brune. »

a des vers de ce genre :

« Je me mis à la regarder, etc. »

Pourtant les deux derniers, comme Îles 6°, 9°, 10° et 11* sont très beaux. C’est que la génialité dans ceux-ci est une fusée, plus intermittente, plus brève que chez tous les autres hommes.

10. Révoliés. — Le besoin d'innovation, le mécontentement politique se rencontrent constamment comme point de départ de leur personnalité : « L'Italie est libre,mais nous sommes là. — Boulanger enverra tout en l'air. — Les riches volent les pauvres: les pauvres les volent ; s’ils prennent davantage, cela sert pour l’intérèt. »

Mais il n’est pas moins vrai que ceux-ci voient, peut-être inspirés par la passion, les défauts des gouvernants, mieux et plus justement que ne le fout les honnêtes gens ; et aussi de ce côté intervient une raison qui s'ajoute à l’impulsivité et au besoin du mal pour les pousser en première ligne dans les rébellions.

En général, les criminels veulent tout détruire :

« En avant, en avant, en avant! avec les torches en mains, allons brüler le monde entier !

«Jean, Pierre, Antoine, qnand ils seront libres, iront mettre le feu partout si on ne leur donne pas la part à laquelle ils ont droit. »)

11. Dessins. — C’est une note nouvelle complètement atavistique que la richesse des dessins tendant à se substiluer à la parole, comme à l'époque primitive et qui, précisément comme à celle époque, sont plus riches dans la céramique. La forme idéo-graphique primitive de la fig. 18 (page 46) se reconnaît d'autant mieux que l’auteur y attachait l'importance précise d’un document écrit; également le tatouage des fig. 22, 23, 29, 30 est une véritable reproduction de l'élal idéo-phonétique de l’homme sauvage el, à un état peut-être encore plus antique, les graflites des pages #4, 43, 44 dans lesquels un voleur et un ‘auteur de viols font l'histoire de leurs crimes et dans lesquels l’un d’eux décrit la triste vie du condamné (page 41).

Plus atavistique que l’aliéné, le criminel use et abuse beaucoup plus que celui-ci des hiéroglyphes que l’on pourrait nommer un argot graphique, ce qui très souvent dérive de l’impuissance d'exprimer leurs pensées sous une forme écrite (page 46), comme dans le cas déjà cité de celui qui présente sa défense au tribunal au moyen de figures qui rappellent véritablement l’époque du langage primitif, ou parce que, quoique sachant écrire, ils se sentent dans l'impuissance d'exprimer, par ce moyen, leurs pensées avec assez d'énergie et de clarté.

12. Minutics. — Un autre caractère qui vice versa est opposé au génial, c’est l’exagération des minuties qui les concernent, signe de l’hypertrophie du moi. {V. toutes les autobiogra-

phies) :

« Le 10 septembre j'ai rempli le vase de nuit. » « L'aube du matin apparait. »

« Nous avons notre soupe. »

13. Rimes. — Un autre caractère commun aux criminels et aux fous, c'est la tendance à l’allitération et à la forme pompeuse, qui fait entrer la rime dans les discours les plus sérieux, rime enfin plus fréquente que le vers, lequel même est alléré mème par ceux qui prétendent faire des vers ; tandis que chez les fous au contraire, rime et vers sont assez bien employés, même par ceux qui n'ont aucune cullure ({omme de Génie, 3"° partie) ; et nous en avons déjà une belle preuve par cette autobiographie rimée d'un paranoïque bigame.

1%. Comparaisons. — Avec les aliénés, les criminels ont aussi de commun l'autobiographie, la passion des détails, l’importance excessive de leur propre personnalité et la génialilé; mais pendant que les créations originales de l'aliéné dégénèrent au bizarre et à l'absurde et que presque toujours il divague dans l'inulile et s’agite dans un excès d’altruisme hors de loute application, la génialité criminelle vise toujours à l'utile et à l'utile individuel, aux relations avec les compagnons, à la fuite, à l'excuse, à la vanité de leurs propres délits, à compléter par de l'argot, des chants, celte nationalité spéciale qu'est pour eux le monde criminel.

La littérature des déséquilibrés, note Guyau (L'Art, 1889) exprime en général l'analyse douloureuse, rarement l'action. L'action, ou pour le moins, l'action saine et morale, est en effet difficile pour eux : ce serait précisément le grand remède à leurs désordres, parce que l'action suppose la coordination de l'esprit vers une fin à obtenir.

Le second caractère de la littérature des déséquilibrés est l'expression d'une vanité supérieure au commun : de là celle fureur de l’autobiographie, cette tendance à signaler les faits les moins importants de la vie journalière, à se regarder constamment, et par-dessus tout à se regarder souffrir; la tendance enfin à transformer les plus petites aclions en sujets d'épopée. La vanité, la réaction du »04 dans les choses, croit d'autant plus

chez les hommes, que leur conscience est plus déséquilibrée. Et c'est peut-être une simple application de cette loi générale : que les paroles réfléchies sont d'autant plus fortes que l’action des sentiments est moindre. La suppression de la vanité dérive de la mesure exacte du moi, d’une coordination meilleure des phénomènes mentaux: ayez pleine conscience de vous-même, réfléchissez et vous serez reconduit par vos propres yeux à de justes proportions. Les fous et les criminels ont une vanité qui empêche le développement de tout sentiment altruiste: ils tuent pour faire parler d'eux, pour devenir le personnage du jour, pour voir leur nom sur les journaux el pour être craints, plaints ou devenir un objet d'horreur.

C'est bien exprimé dans Le vin de l'assassin de Beaudelaire :

« Ma femme est morte, je suis libre.

Je puis donc boire toul mon soûl Lorsque je rentrais sans un sou

Ses cris me déchiraient la fibre. »

La majeure partie des déséquilibrés éprouvent un véritable besoin d’excitants, comme tous les névrosés. Ils ont besoin d’une vie sociale qui leur soit propre, une vie bruyante, d’orgie, au milieu de leurs complices, et ceux-ci sont éloignés.

Ils se complaisent dans les images tristes ; dans ces cervelles, l'idée est lente à se produire et une fois sortie elle se fixe et reste immobilisée ; ils sont persécutés par l’idée des crimes à exécuter et de ceux accomplis.

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