‹ Les palimpsestes des prisonsChapitre 123 sur 131 · PALIMPSESTES DES PROSTITUÉES A L'HOPITAL · texte numérisé non relu

PALIMPSESTES DES PROSTITUÉES A L'HOPITAL

DES SYPHILITIQUES (Bogetto).

Je crois utile de transcrire quelques notes autographes des prostituées en traitement au Bogetto.

Sur la pancarte indiquant le numéro. — Pauvre cinquante et un, elle est toute désolée pour son imbécile d’amant, qui l’a empestée après l'avoir trompée avec sa belle figure.

Celle qui prendra ce numéro, je lui souhaite qu'elle guérisse vite et ne reste pas ici deux mois comme moi. — Bert

Marguerite.

B1... Julie. J'espère t'avoir prouvé que je t'aimais et J'espère

aussi avoir été aimée. Je compte qne fu m'emmèneras en France, mais plutôt que de me laisser là-bas si tu dois le faire, laisse-moi en Italie.

Marthe Bar... âgée de 16 ans, née à Turin, entrée dans cet hôpital le 16 février 1889, empestée; j'espère ne plus y revenir

et je souhaite à toutes celles qui viendront ici qu'elles n'y retournent jamais plus et guérissent vile.

Caroline, de Turin, âgée de 16 ans, entrée pour la première fois au Bogetto le 14 février, sortie le 15 mars avec quatre chancres à la bouche urinale (sic) 1891.

Mas. Thérèse, entrée le 16 novembre et sortie le 21 décembre, pour un chancre mou.

Bar... Marthe, souhaite que toutes guérissent vite. Mathilde Vagl..…., voilà mon nom que je laisse au Bogelto. Antoinette Brac….. Mes amants sont les bersaglieri (tirailleurs).

Pauvre Caroline! Elle est venue dans cet hôpital de Saint- Lazare pour deux bubons, chancres, etc., pauvre Caroline!

Marinelle, âgée de 23 ans, opérée de trois bubons et guérie de deux glandes, ulcères, syphilis, écoulement et croissances.

Elise Veg..…. entrée le 1 décembre 1889 et domiciliée au n° 5 de la rue Mascara,

Antoinette Mol... Cher hôpital, je te salue pour la troisième fois et je suis Antoinette, pleine de syphilis.

Je suis la blonde à laqueilc on a opéré la fistule le 16 et je souhaite à toutes celles qui vccuperont ce lit qu’elles guérissent

de lout et aussi vite que moi.

Gil... Cécile. Adieu Bogetto, je te salue.

Marcelle avait des excroissances jusque dans l’utérus quand elle est venue ici. Je jure de ne plus revenir, bien qu'on m'ait mise dehors sans me les avoir enlevées.

Bleng... Julie. A celle qui aura mon lit, je lui souhaite de vile guérir.

Cag.. Victoire. Un triste mal que les ulcères, l'écoulement et une glande dont je souffre mortellement.

Pauvre Caroline, de nouveau revenue dans cet hôpital et dans les larmes pour trois jours. Pauvre Caroline!

Scott... Joséphine, a été dans ce lit pendant cinq mois. Ram... Marie laisse ce litet s’en va pour toujours. Ger.…. Je dois cela à mon César, mais je veux sortir Jeudi.

En 1890, le 1‘ octobre, dans ce lit était la jeune Drov... Adèle. née à Cérès, demeurant à Cirié, née en 1870, le 24 novembre. Elle est restée dans cet hôpilal jusqu’au 3 novembre et en est sortie guérie.

Le Bogetto est une grande chose, C’est une œuvre belle et bonne,

Je voudrais faire ici un peu de prose Et je demande la parole.

Et qui sait ?

Le fondateur de cet hospice A peut-être lui-même souffert Les mêmes maux que moi.

Quelle curieuse ! direz-vous.

Déjà tu veux treÿ en savoir Et puis pour ce que j'ai à dire Il ne faut pas m’intcrrompre.

Je veux seulement dire ici

Et expliquer les douleurs

Que j'éprouvai pendant longtemps, Et de toutes les couleurs.

Voilà pourquoi, cher Bogetto,

Je me montre si curieuse

Ce n’est d’ailleurs pas un défaut Que de m'instruire en toutes choses.

Et je sais que tu entendis

Toutes sortes de confidences

Mais quoi !... Je te prie de me rendre La santé; et que je ne sorte plus ainsi.

Alors je vais commencer

Par te dire qui je suis et de quel pays.

Or, il y a trois ans que je suis malade Et je suis Marcelle la Turinoise.

J’entrai ici en 1889

J'étais enceinte et empestée, On m'opéra d’un bubon

Et je sortis encor malade.

Je revins une seconde fois

Avec excroissances et ulcères Mais la Pata (1) me mit à la porte Sans que je fusse encor guérie.

Moi qui suis assez pointilleuse Je me plaignis ; mais sois tranquille,

Espère, me dit-il, je trouverai quelque chose

Qui te fera guérir, d Marcelle.

Et en effet, ce fut ainsi.

Mon faible cœur ne faiblit pas ;

Mon mal fut guéri

Sans avoir à souffrir grandes douleurs.

(1) Surnom d’un employé.

Ju veux savoir ce qu'était La Pata ?

C'était un vieux, vilain, vilain,

Une figure paraissant celie d’un idiot Et à l’entour toute barbue.

Je commence par te décrire Toutes ses généralités

Je finirai en te faisant connaître Aussi toutes ses qualités.

Il avait un bandeau

Sur un œil ; le droit, je crois.

Mais la fourberie qu'il avait

A mon égard, le rendait clairvoyant.

Et que veux-tu ?... Moi qui tranquille, Ne peux rester une seule minute, Toujours en haut, jamais à terre,

Il me surprenait, ce barbu.

Lt où était-il? Sur la fenêtre

Qui prenait jour sur un jardin

Il était là du matin au soir Bavardant avec un petit négrillon.

C'est une Amérique, cet hôpital,

On trouve ici à faire l’amour

Les jeunes gens, du jardin, et nous, de nos salles, Échangions des lettres d'amour.

Que de fil j'ai usé

Pour correspondre par cette fenêtre !

Que de papier j'ai consomme !

Que de propos j'ai échangés.

Mais voilà ! quelquefo's, pendant que j'attendais Une lettre à remonter,

J'entendais à ma droite : Tu seras à la diète ! Et de la fenêtre je descendais vivement.

Je n'étais pas au goût de la Pata

Car je ne suis pas faite pour la tranquillité Ne restant jamais à ma place

Et toujours prête à quelque espièglerie.

Pour dire toute la vérité,

La Pata, d’étrange nom,

Avait une maitresse de moi connue, Mais par prudence je tais son nom

Je leur pardonnais et fermais les yeux

Sur son libertinage que maintenant je m'explique

Et si je leur faisais quelques reproches Ils se défendaient en riant.

Mais bien plus tard, il fut surpris, Ce vilain libertin.

Sur une femme il était étendu,

Le cœur tremblant et tout fougueux.

Lui ne s’attendait à aucun péril

11 n'avait pas peur de prendre du mal !

I n'avait qu’un désir,

Sa volonté, c’est-à-dire b.....

Et comment payait-il la contribuante ?

Avec un franc ou du marsala

Mais aussi il arrivait souvent

Qu'il ne lui donnait rien du tout.

Mais hélas ! Un jour tout fut découvert

Et il fut renvoyé de son emploi.

Les femmes parlèrent ; et bien qu'il fût expert, Ses dénégations ne servirent à rien.

Et qui le surprit ? Ce fut l'infirmière Qui tenant ses sandales en mains, Etait descendue doucement un soir Dans une chambre du premier étage.

La porte ouverte, elle s'arrêta...

Tout au long étendue sur un sopha, Elle vit la belle Francesca

Qui s’essuyait le tralaia.

Imaginez-vous quelle "horreur

Ressentit la pauvre infirmière

Qui se voila la face

Et descendit, faire son rapport.

Veux-tu savoir comment l'on est,

Entre les murs du Bogetto ?

Dans le cas où quelqu'un te demanderait De quelle façon on y est traitée.

Or je vais te dire comment l’on mange :

Trois sortes de pâtes dans la journée, Qui en veut de plus s'arrange Qui les trouve trop douces les fait saler,

Le matin, pain et café,

A midi, soupe à volonté ;

Deux pitances par jour et du vin-baptisé, Mais dont le nom est inconnu:

Si une femme a mal à la bouche Et qu’au docteur elle aille pleurer, Alors il la garde et la met

Au régime du lait.et des œufs.

Au Bogetto, c’est beaucoup trop La compassion qu’on a de nous Je dis la vérité et n’exagère pas Le grand bien qu’on m'y a fait.

La direction n’est pas mauvaise Les infirmières sont très gracieuses De la patience elles ont beaucoup, Avec ces femmes capricieuses.

Nous sommes parfaitement guéries Par les meilleurs professeurs,

Par des docteurs des plus vaillants Qui sont pour nous pleins d’attentions.

Je veux aussi te faire connaître le portier Qui est maintenant au Bogetto

Je ne sais pas ce qu'il fut avant

Mais un couplet te le dira.

C’est un type de Vénitien Toujours rouge comme un dindon Et la chanson qu'on lui a dédiée Est intitulée : Le sans-v ..

Qui sait le pourquoi ? Moi je ne sais; Et si Je savais je voudrais te le dire ; Quelque chose que je sache Je te dirais tout, Ô Bogetto.

Mais voilà que je t’ai tout expliqué En cette prose si mal faite

Mais pardonne-moi, j'ai peu étudié J'ai à peine fait ma troisième classe.

Moi-même je vois beaucoup d’erreurs

Qui sont en cette poésie

Mais aie patience, sois sans rancune,

Aie compassion de moi, quoi qu’il en soit.

Allons, Bogetto, je te salue

Pour moi, je compte ne plus revenir

Je ferai mon possible pour guérir de tout

Et te remercie de ce que tu as fait pour moi.

J'espère que Dieu cessera un jour D'abattre sur moi l’infâme baguette De Vénus et avec l’aide de Mercure Cessera la peste maudite,

Voilà tout, mais écoutez bien ceci :

Qui veut venir au Bogetto

Qu'il se prépare à soupirer

Et s’avance bien vite.

Car ici les places vides sont rares

Et toujours occupés sont les lits Pourvu que vous ne soyez pas méchant Ici vous serez bien, parfaitement bien.

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