‹ Les palimpsestes des prisonsChapitre 53 sur 131 · PROJETS DE RÉFORME · texte numérisé non relu

PROJETS DE RÉFORME

Le grec et le latin dans le noviciat de la vie moderne [1).

Dans la crise du présent cabinet, il serait à souhaiter que le nouveau ministre de l'instruction publique, sortit des entraves d’un conventionalisme vieux et usé, qu'il étudiàt et proposät la révision de l'enseignement secondaire et se décidät une bonne fois à rompre avec cette tradition néfaste qui, n’en déplaise aux classiques et aux idéalistes, entre pour beaucoup dans l’infériorité industrielle et commerciale de l'Italie.

Pendant que nos jeunes gens, ensevelis sous la poussière des classiques, perdent leur temps à étudier le passé, grandiose sans doute, mais irrémisciblement mort, et se préoccupent pardessus tout de l’art stérile d’enfiler paroles sur paroles et d’arrondir des phrases, nos concurrents d’au-delà des Alpes travaillent à s'assimiler, non le passé, mais le présent, par leurs découvertes incessantes, leurs méthodes, leur façon de procéder et leur réalisme.

Ainsi donc, quand plus tard, sur le champ des batailles économiques si fécondes pour la grandeur du pays, il faudra accepter et soutenir la lutte contre des rivaux préparés à temps. systématiquement aguerris, nos négociants et fabricants improvisés, obligés de suppléer par leur seule ingéniosité au noviciat de la vie réelle qui leur aura fait défaut, feront triste figure malgré la facilité et la fécondité des ressources de notre race.

(1) Important comme démonstration du génie dans cerlains criminels. C’est

l'œuvre d'un nommé Ming..…., condamné pour escroquerie.

Il est temps de changer tout cela. Il faut donner aux sciences mathématiques, physiques et naturelles, à la géographie, à la théorie et à la pratique industrielles, aux langues vivantes, la place que celles-ci ont le droit d'occuper dans la pédagogie moderne.

Ce n’est pas vouloir méconnaître le mérite des auteurs classiques et des langues mortes. Ces admirables modèles de style, de pensées fortes et puissantes, de virils enseignements sont les Joyaux du génie humain et leursplendeur ne pourra jamais être offusquée.

Il ne s’agit pas du tout de proscrire le grec et le latin. Non! Il y aura toujours une classe de lettrés qui consacreront leurs heures de loisir à cette archéologie pour en conserver la pieuse tradition. Mais ce qu'il ne faut pas c'est que la masse du peuple, espèce de prolétariat intellectuel, fasse les frais d’un dilettantisme d’une minorité privilégiée. Et c’est ce qui arrive avec l’enseignement secondaire actuel.

Apprend-on, véritablement, apprend on le grec et le latin dans les lycées ? Personne n'’osera répondre oui. Combien de licenciés sont-ils capables, je ne ne dis pas de traduire à livre ouvert Aristophane, Sophocle, Horace ou Tacite, mais seulement de trouver le plus léger plaisir à cette lecture sans l’aide du dictionnaire et de la grammaire? Un sur mille! Et nous voudrions, nous, sacrilier 999 innocents qui pourraient être demain des producteurs, des citoyens appelés à collaborer au grand travail du progrès, à cette œuvre commune incessamment transformée qui n’est pas le retour au passé, mais la préparation du présent aux triomphes de l’avenir, nous voudrions, dis-je, sacrifier ces 999 aux préférences d’un personnage qui se croit, à tort ou à raison, de l’étoffe des rhéteurs et des poètes ?

Le grec et le latin ne peuvent être, comme la musique et la danse, que des arts d'agrément, bons pour ces amateurs qui ont le temps, l'argent et la vocation.

Le peuple n'y mord plus. Son instinct l’avertit qu’il faut faire mieux. Et c’est pour cela que, malgré la tradition, malgré Îles préjugés courants, malgré la routine officielle, le temps, larsent et le travail que l’on consacre à gorger de ces futilités les jeunes générations, les résultats sont bien mesquins.

Pour dix ou douze latinistes ou hellénistes, consacrés chaque année, on stérilise dans leur germe des centaines de Jeunes intelligences.

Avons-nous besoin d'exhumer les cendres du passé pour trouver abondamment des excitants à mettre entre les dents et dans le cœur des nouvelles générations? Dieu merci, notre histoire et notre littérature sont assez riches. Nous n'avons jamais eu, sur ce sol italien, saturé de gloire, disette de héros. Les miracles d’héroïsme de notre jeunesse italienne, égalent certes, s'ils ne les surpassent, ceux de Rome et de la Grèce. Nos philosophes et poètes italiens valent bien les antiques.

Restons donc ce que nous devons être, sans nous enfariner de la moisissure des siècles. Ces machines fossiles ont déplacé beaucoup d’intelligences.. et n’en ont formé que très peu. Et si nos institulions sont encore coulées dans un moule bien étroit, si nous, après la vapeur et l'électricité, sommes à peine au premier élan de notre industrie, si nous suffoquons encore sous le joug d’un régime qui date de bien loin, si l’esprit autoritaire et bureaucratique nous empoisonne et nous tue, prenons garde à l'éducation classique, prenons garde aux souvenirs de Sparte, d'Athènes et de Rome.

Il sera donc le bienvenu le Ministre de l’Instruction publique qui, le premier, ouvrira un passage dans cette voie salutaire.

Nos fils seront ainsi libérés du fardeau traditionnel et leurs jeunes intelligences, rendues plus malléables, s'adapteront mieux aux exigences des temps modernes ; fortifiées par le souffle du siècle, elles pourront affronter les dures exigences de la vie, pourvues d'armes meilleures que les dissertations verbales d’une phraséologie décrépite, de vieilles citations, de réminiscences mythologiques. Mettons le talent industriel et professionnel au dessus des coquetteries littéraires.

Entre les Italiens du xix° siècle expirant, et les Romains du n° et les Grecs de l’autre ère, il ne peut plus y avoir à présent, qu'un intérêt platonique de curiosité. Ainsi le veut la loi d'évolution.

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