‹ Les palimpsestes des prisonsChapitre 68 sur 131 · LES CONSCRITS INSOUMIS · texte numérisé non relu

LES CONSCRITS INSOUMIS

Allons, enfants des prolétaires.

On nous appelle au régiment;

On veut nous faire militaires

Pour servir le gouvernement.

Nos pères furent très dociles

A des règlements incompris,

Nous, nous serons moins imbéciles, Les insoumis (bts).

On nous dit d’avoir de la haine

Pour les Germains envahisseurs,

De tirer Alsace et Lorraine

D'entre les mains des oppresseurs ;

Que nous font les luttes guerrières

Des affameurs de tous pays?

Nous ne voulons plus de frontières, Les insoumis, etc.

Si les Bourgeois font la Revanche :

Ce jour, les peuples révoltés S'élanceront en avalanche :

Les bourgeois seront emportés.

Si le soldat est notre frère, Les gradés sont nos ennemis, Car ils ont déclaré la guerre Aux insoumis.

Dans une autre chanson appartenant à la même série, nous ‘elevons le couplet suivant :

Nous ne voulons plus aller à la guerre,

Où l'homme est conduit par des généraux A la boucherie;

Le déshérité n’a pas de patrie,

I1 ne sait pas même où loger ses os

Mais si l’on nous force à faire la guerre,

Nos balles seront pour nos généraux.

Sur les montants de la porte de la cuisine de la Grande Roquette (1) un détenu avait crayonné la strophe suivante que l’administration a fait effacer :

Dans la cour, énorme hangar À gauche frappe le regard; Voici la place.

Où, Vatel, par un moyen neuf Fait, en nous supprimant le bœuf La soupe grasse,

Cette strophe faisait partie d’une pièce contenant la description complète de la prison, et que l’abbé Moreau a recueillie (2).

En face le greffe on peut voir

D'un lourd et primitif parloir La sombre grille;

C’est là que bien des détenus

Y voient des membres inconnus...

À leur famille.

(1) Souvenirs de la petite et de la grande Roquette, recueillis par l'abbé Moreau, Jules Rouff et Cie, éditeurs.

(2) Ce détenu laissa ses œuvres à l’abbé Moreau. En tête de l’une d’elles, il lui écrivit un jour la lettre suivante :

« Monsieur l’Aumônier,

« Craignant que vos occupations ne vous permettent pas de m'appeler, je vous écris ces deux lignes pour vous dire : d’abord le notaire n’est pas venu. J'attends que cette procuration soit signée ; pour faire à maître” la demande de certains disques de métal.

«J'ai émondé, émondé, émondé; j'ai corrigé, corrigé, corrigé. La pièce est terminée. Elle n’est pas trop mal, mais ne me convient pas encore complètement. Le vers manque parfois de souplesse, ne court pas assez légèrement. La strophe est lourde, saccadée, «mot » pas assez piquant. Je voudrais que vous y jetassiez un coup d'œil, et que vous me tanciez de la belle maniere. Ne craignez pas, rognez, ajoutez, critiquez, assommez. Je crois que je puis faire mieux que cela, vos conseils me sont donc bien utiles, on ne voit guère ses fautes.

« Excusez ma curiosité. J’allais commettre l’indiscrétion de vous demander si votre promenade sur les quais avait été... dispendieuse. Heureusement je m'en suis aperçu à temps. Ah! Musset!

« Recevez, Monsieur, l’assurance de mon dévouement respectueux.

pe Su

C’est là que pleine de douceur, Souvent sous les traits d’une sœur, Quelque maîtresse Cache aux soupçons de son amant Le doux regard qu’au surveillant, Fine, elle adresse.

Là que monsieur le brigadier.

Vous fait d’un ton tantôt altier.

Tantôt frivole, Un discours en tout point charmant, Où « cachot » s’unit galamment A « camisole ».

CRC)

« Que chacun de vous à l'instant, Se déshabille. »

On ne nous laisse en attendant

Qu'un costume très peu génant Et fort commode ;

C’est le léger accoutrement

Qu’Adam dès le commencement Mit à la mode.

Puis on fouille le détenu.

C’est très facile, il est tout nu, Entends-je dire, Et d’ailleurs, n'est-ce pas la loi?

Ce souvenir évoque en moi Un gai sourire.

Habillez-vous! Un pantalon Parfois trop court, souvent trop long, Puis veste ronde, Gilet, chemise et lourd béret, Chaussure qui sur mer ferait Le tour du monde.

Voici la tablette en étain

Qu'on astique soir et matin ; C’est là qu’on verse

La gobette aux riches gaillards

Qui peuvent lancer trois pétards, Dans le commerce.

Au centre se trouve un lavoir

Qui d’un liquide gris ou noir Toujours déborde;

Puis porte-lanterne ou gibet

Au haut duquel ne manquerait Rien qu'une corde,

Pour l’endroit qu’on nomme chauffoir Pendant cet hiver j'ai pu voir, Plein d'amertume, Un poële tout étonné Quand, en cachette, un condamné Parfois l'allume.

Traversons le guichet central, Je n’en dirai ni bien ni mal Je le méprise!

Entrons au bureau du docteur.

Vous souriez ? avez-vous peur D'une méprise ?

Vrai docteur de chevaux de bois

Je crois qu’on l’appelle parfois Vétérinaire.

On dit, peut-être on a raison,

Qu'il n’a qu’un reméde en prison, Le cimetière.

Passons, je lis : « Salle de bain. »

Si quelque joyeux carabin Un peu sceptique Un jour y met la main dans l’eau, Il constatera le zéro Thermométrique.

Bibliothèque. N’entrons pas J'aime mieux vous dire tout bas Ce qu'on en pense :

On dit... que pour les condamnés, On fait d’un choix d'auteurs mort-nés Quelque dépense.

Une larme en passant

A cette immortel innocent Qu'un peuple en rage

Osa sans aucune raison,

Dans les murs de cette prison Mettre en Otage.

Dans ces Souvenirs de la Petite et de la Grande Roquette recueillis et mis en ordre par l'abbé Moreau, successeur de l’abbé Crozes, nous trouvons encore un certain nombre de poésies ou de vers écrits par les prisonniers.

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