LA FOURMI ET LE VER LUISANT
Lecteur, le monde est plein de gens Hérissés de mots outrageants Contre ceux qui prennent la peine De continuer La Fontaine,
Et ces grands faiseurs d'embarras S'écrient en levant les bras :
« Fabuliste après le bonhomme!
On ne pouvait pas être en somme Plus imprudent que cet auteur! »
Ils ont raison, hélas ! lecteur,
On voudrait, la chose est certaine, Faire aussi bien que La Fontaine.
Des grands écrivains bien des fois Ont approché de près parfois.
Mais, malgré leurs splendides rêves.
Ils furent toujours des élèves,
Je serai encore heureux
De prendre place derrière eux,
Puisqu’après Michel-Ange on fait de la sculpture, Puisqu'après Raphaël on fait de la peinture,
Et puisqu'après Mansard on construit des maisons, L'on ne peut point trouver de mauvaises raisons
Pour empêcher l’auteur que son ardeur entraîne
De suivre, autant qu'il peut, notre grand La Fontaine.
Ceci discuté, maintenant,
Et si vous voulez bien me croire, Je vais vous raconter l’histoire D'une fourmi, d’un ver luisant.
Malgré sa robe brillante, Eclairant l'herbe de nos bois.
Notre ver luisant se lamente,
Il est tout à fait aux abois,
Pas un seul brin de nourriture.
Il ne peut trouver de pâture
Pour l’aider à passer l'hiver, Ignorant l'histoire fatale
De sa commère la cigale,
Voilà notre malheureux ver
Qui le cœur bercé d'espérance,
Se dirige chez la fourmi
« — Entrez donc vite, mon ami, Dit la dame avec déférence,
Et d’un ton protecteur, ma foi, Voyons, que voulez-vous de moi, Pour arriver à pareille heure Frapper au seuil de ma demeure ?
— Je voudrais, dit le ver luisant, Que, sans vous gêner cependant, Vous me prêtiez pour trois semaines Tout au plus, dix ou douze grains.
— Les voici, dit d’un air charmant La travailleuse au ver luisant.
— Merci, dit-il, soyez-en sûre, Quand la châtaigne sera mûre
Je viendrai vous les rapporter. »
Il se mit à lui souhaiter
Le bonsoir, et dans la nuit brune Il disparut au clair de lune.
Ce fait prouve que les fourmis Obligent parfois leurs amis.
Depuis belle heure la châtaigne Etait mûre, et notre emprunteur.
Restait caché, comme un voleur, Dans le tronc d'un immense frêne.
La fourmi, d’un pas diligent,
Se rend bientôt chez l’indigent,
Et lui réclame son argent
D'une facon fort peu civile.
— Patientez, ma brave fille,
Dit d’un ton de voix suppliant
Le peu fortuné ver luisant,
Et quand on cueillera la pomme
Je vous rendrai deux fois la somme.
— Du tout, mon jeune scélérat,
Dit la bête, en haussant le verbe,
Car je soutiens, comme dit le proverbe, Qu'un « tiens » vaut mieux que deux tu l’auras.
Chacun répète avec ivresse Ce proverbe plein de sagesse.
Savoir conserver son argent C’est la tactique du moment.