HISTOIRE VRAIE
Anciennement, au port de la Rochelle,
On ne parlait que d’un riche armateur,
Dont le commerce avait tant de bonheur,
Qu'il le faisait sur une grande échelle.
Tous ses vaisseaux partaient à l’étranger
Pour y chercher ses immenses richesses ;
Les matelots, gagnés par ses largesses,
Allaient braver la mort et le danger
Dans des pays inconnus et sauvages,
Et dans les flots battus par les orages.
Le nom connu de ce grand bienfaiteur
Etait Jacob Aufredi l'armateur.
Tous les pauvres l’aimaient, le peuple avec ivresse Disait en bénissant sa bonté, sa sagesse :
« Malgré son opulence, il s'occupe de nous. » Et lui, jetait de l’or comme on jette des sous. Aufredi possédait des jardins magnifiques, Des palais, des châteaux et des vases antiques, Tous ce qui charme enfin l'homme voluptueux.
Aussi vous pensez bien qu’une troupe nombreuse D'amis et de parents arrivait chaque jour Au riche commerçant faire une large cour, Pour posséder sa part de l’existence heureuse D'Aufredi l’armateur. Plein de sincérité, Il croyait, le pauvre homme, à ces marques flatteuses, Et ne remarquait point le peu de vérité Des compliments mêlés d’étreintes chaleureuses, On encensait chez lui l’or qu’il représentait, Et chacun montrait bien tout ce qui le guidait. Faux parents, faux amis, envieux pleins de rage, C'était là d’Aufredi l'éternel entourage.
Parés et surchargés des produits les plus beaux, Un beau jour de printemps que la mer était belle, Voilà qu'on vit partir du port de la Rochelle
Dix immenses voiliers, dix immenses vaisseaux, Qui devaient échanger leur superbe bagage Contre de l’or massif sur un lointain rivage.
Le peuple endimanehé, par un heureux présage, Fait des vœux à grands cris pour un riche voyage. Aufredi souriant à l'étoile des mers,
Qui toujours l’a guidé sur le vaste univers, Regarde sans regret s'éloigner, une à une,
Les voiles emportant sur les flots sa fortune.
Le jour de ce départ était un vendredi,
Pour le bien célébrer, le soir même Aufredi Dans son plus beau palais réunit la noblesse,
Et jusqu'au lendemain la ville fut en liesse,
Un banquet fut offert aux matelots du port ;
Et chacun, pour le dire, était content du sort ; Personne ne songeait dans cette grande fièvre Que parfois il est loin de la coupe aux lèvres.
Tout un an s’écoula sans voir rentrer au port Les vaisseaux d'Aufredi. Le silence de mort Commencait à planer sur les quais de la ville. Le matelot ému sortait de sa maison
Pour regarder la mer. C'était bien inutile
Car rien ne paraissait sur le vaste horizon.
Une sourde rumeur et des bruits de passage Faisaient dire à chacun qu’un effrayant orage Avait tout englouti dans la mer. Que du bien D’Aufredi l’armateur, il ne restait plus rien. L'armateur était calme et regardait la lame Sans laisser percevoir le trouble de son âne. Il était indécis. et tous ces bruits fâcheux Agissaieut sur son cœur, le rendaient ténébreux. Il ne voulait pas croire encore à ce naufrage, Et cependant déjà, comme fatal présage.
Les amis s’éloignaient. Orgueil et vanité !
Il redouble aussitôt de prodigalité.
Attire auprès de lui dans de royales fêtes
Les artiste fameux, les peintres, les poètes. Puis se fait élever, plus superbement beau, Sa nouvelle demeure, un immense château.
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Deux ans s'étaient encore écoulés sans nouvelle Des vaisseaux, qui devaient être depuis longtemps Ancrés et déchargés au port de la Rochelle.
Depuis trois mois déjà l’on occupe son temps Dans la ville à parler de la complète ruine,
Du désastre avéré du pauvre commerçant.
On en parle, c'est vrai; ne croyez pas pourtant Que l’on plaigne son sort, qu’on fasse bonne mine, Au contraire, chacun s'éloigne tous les jours,
Et pour mieux l’éviter quand on sort dans la rue, On a soin de courir, de faire des détours ;
Comme la peste noire on redoute sa vue.
Plus d'argent, plus d'amis. Mon Dieu! quel triste sort! Un autre qu'Aufredi aurait avec la mort
Fini tous ses tourments. L'amour de Dieu l'emporte, Car Aufredi possède une âme grande et forte;
Il prend vite un parti sans bien grands embarras. Puisqu’il n’a plus d’afgent, il lui reste des bras. Jamais on ne le vit, dans sa grande infortune,
Se plaindre en gémissant, maudire la fortune.
Il vend tous ses palais, ses jardins, ses châteaux, Sa vaisselle d'argent, ses armes, ses tableaux.
Il vend tout ce qu’il a pour acquitter ses dettes.
Et quand il n’a plus rien il s’en va sur le port Porter de gros ballots, conduire des charrettes,
En ayant toujours l'air satisfait de son sort.
Le peuple alors se fait gloire de sa misère.
Il est chéri de tous ; chacun bénissant Dieu,
Offre au pauvre ruiné délaissé de la terre,
Une place à sa table, une place à son feu.
L'armateur a trouvé de la reconnaissance
Chez le bas peuple seul. La noblesse de France Regarde avec mépris Aufredi portefaix,
Et lui sourit alors, car son cœur est en paix,
Il bénit son malheur, car son âme est tranquille. Un jour il transporta deux ballots dans la ville, Au comte d’Eberlet, un ami d'autrefois,
Qui prenait maintenant des manières de rois,
Qui marchait fiérement en redressant la tête,
Qui se donnait enfin un air deux fois plus bête.
— « Seigneur, dit Aufredi, vous portez dans le cœur Fardeaux plus lourds que moi. Dans mon rude labeur J'ai l'esprit fort léger et l'âme très sereine,
Cela suffirait bien à me payer ma peine,
— « Assez cause, manant, peste soit du parleur, Qui veut moraliser. Que le diable l'emporte ! Paye-toi donc ainsi, » dit alors le seigneur,
Et riant aux éclats, il referme la porte.
Tous ces affronts sanglants qu'il lui fallait subir Depuis un an bientôt allaient pourtant finir.
Un jour il entendit retentir sur la plage
Des cris tumultueux. Il redouble le pas,
Et comme il se trouvait presque sur le rivage Voilà tout aussitôt que vingt, trente, cent bras
Se saisissent de lui malgré sa résistance,
Le portent en triomphe en acclamant sa chance, Dix vaisseaux chargés d’or, au nom de l'armateur, Arrivaient dans le port poussés avec lenteur ;
Les trombes et le vent, la tempête, l'orage
Sont cause du retard. Les chargés de pouvoir Furent aussi forcés d'aller au cabotage.
Ils se figurent bien quel fut son désespoir !
Mais l’on est impuissant contre dame Nature
Et pour parer les flots on n'a point fait d'armure. Aufredi regardait sans paraître étonné
Revenir la richesse Il aurait bien donné
Les deux doigts de sa main dans le fond de son âme, Pour que tout son argent fût perdu par la lame Cet argent qui séduit et donne un faux bonheur, Combien il regrettait le calme de son cœur !
Mais il a réfléchi longtemps comme en un rêv2
Et le voilà bientôt qui s'enfuit de la grève.