‹ Les palimpsestes des prisonsChapitre 73 sur 131 · II · texte numérisé non relu

II

Le sentier du juste est comme la lumière resplendissante qui augmente son éclat jusqu’à ce que le jour soit en sa perfection.

Pro.v 111. 18.

La ville est en émoi, l'armateur de nouveau Vient de se racheter le palais le plus beau,

Et l’on parle déjà de splendeurs sans pareilles, De décors ravissants, de mille autres merveilles. Les amis d’autrefois alors vont revenir.

On chante ses exploits, ear rien n’a pu ternir Son courage, sa foi, dans sa lourde misère. C'est l’homme le plus grand, le plus beau de la terre. L'or étant revenu, l’on va jouir encor

Des biens du commerçant; l’or est là ! Vive l’or! Aufredi, cependant, invite par ses pages.

Parèés de galons d'or en superbes corsages,

Tous ses anciens amis, les priant d’assister

A la fête qu'il donne, on n'en peut point douter, Pour célébrer enfin sa nouvelle fortune.

La noblesse en voyant qu'il n’a pas de rancune, Accepte avec plaisir ses invitations,

Et se presse au jour dit dans tous les grands salons Se promène avec grâce, admire les sculptures, Se pàme en regardant les vases, les tentures. L'on a tout regardé, l’on est donc plus curieux, Et l’on voudrait bien voir le maitre de ces lieux, Aufredi ne vient point, mais par un grand passage Arrivent en chantant et faisant du tapage,

Le peuple, les enfants, tous les marins du port, Invités au repas. Le tonnerre, la mort N'auraient pas plus ému cette belle noblesse Que ces rustres grossiers dont la foule se presse ; Elle appelle à grands cris Aufredi l'armateur, Pour qu'il fasse cesser un tel état de choses.

Une porte S’entr'ouvre après cette clameur,

Au milieu des tableaux et des vases de roses, Qui donc s’avance ainsi ? Ciel ! C’est un portefaix ! Non ! C’est bien Aufredi ; sous le vilain costume Qui jadis lui donnait le vrai calme, la paix,

I1 sourit doucement et comme de coutume

Il donne de sa main un bonjour bien heureux, Non pas à la noblesse, à l’aristocratie,

Mais à tout le peuple, aux enfants gracieux.

Puis à s'approcher tous, du geste il les convie ; Dans la main des manants, portefaix, matelots, Les habits, les cadeaux et l'argent coule à flots. Enfin la fête a lieu tout à fait en présence

De ses anciens amis, sans qu'ils y prennent part, Et pourtant ils restaient sans songer au départ. Ce fut là d'Aufredi la superbe vengeance :

— « Seigneurs, leur disait-il, nous sommes bien heureux Que vous ayez voulu, pleins de condescendance, Vous donner le plaisir d'assister à nos jeux ; Nous voudrions prouver notre reconnaissance. » Et l’armateur prenait du portefaix le ton.

Furieuse, outragée en cette occasion, La noblesse demeure. Enfin de guerre lasse, Elle s'éloigne en masse et leur laisse la place. Alors le commerçant dit au peuple assemblé :

— «Ma maison est à vous ainsi que ma fortune ; Assez de ces amis dont la foule importune, Et ce n'est plus qu’à vous, oui ! que je veux parler. Laissez-moi seulement une petite place, C’est la faveur, amis, que je demande en grâce, Où je puisse finir paisiblement mes jours.

Qu’à tous mes grands péchés Notre-Seigneur pardonne. Et j'offre en sacrifice à Jésus ma personne, »

Le lendemain de ce jour si béni, L'on put voir, en effet, écrit en dédicace Sur le haut du palais, à la meilleure place :

«a Hôpital Aufredi. » =

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